Messagère de nuit.

Alors que je venais de m’allonger, le lendemain de mon opération, l’infirmière de nuit s’était approchée lentement de mon lit. Ce n’était pas le pas habituel, vif, de celles qui étaient en train de faire un soin à tous, en série. Elle n’avait pas l’intention de faire un acte concret car son allure n’avait pas la détermination habituelle, une parenthèse de temps était à sa disposition, à mon attention.

« Comment allez-vous ?» me dit-elle sur un ton plein de compassion, loin de la formule qui ressemble à un rite mécanique dont on n’attend pas grand chose.

« Bien ! » répondit-je.

Nous étions dans un autre registre, dans un autre champ de communication. L’échange se mis en route, je ne sais trop pourquoi, sans doute le fait que je n’étais plus sous l’effet de la narcose, qu’un journée s’était passée et que mon corps reprenait ses marques, après avoir été endormi.

Je ne l’avais pas reconnue. Dans l’obscurité, les figures s’estompent et seuls des traits marquants persistent. Comme dans le service de cardiologie, elle n’avait pas la voix de la petite portugaise facile à reconnaître, elle n’était pas noire de peau, ni nord africaine, elle était blonde, mince, présente ?  Etait-ce une nouvelle figure, une nouvelle actrice dans ce théâtre mouvant au flot variable d’actrices et d’acteurs de soins ? Etait-ce une volante ?

Comme j’étais vaseux et allongé, la nuit dernière, je ne gardais pas mémoire des soins, du petit dé en caoutchouc chaussé au bout du doigt, pour le contrôle des battements du coeur et du taux d’oxygène du sang, du niveau du nouveau Baxter que l’on avait ajouté et qui livrait goutte à goutte l’anti – douleur, en complément de la pochette baxter standardisée et encore moins du nombre de fois où elle était venue.

« Oui, c’est bien moi qui suit venue hier, vous surveiller la nuit après votre opération ! C’est moi qui ai fait la prise de glycémie, regardé l’état de vos pansements. Je suis passée au moins cinq fois, la nuit dernière ! »

J’aurais eu de la peine à la reconnaître tant elles sont nombreuses à se succéder à travers les poses : le tôt, le tard, la nuit sans compter les volantes. Et puis comme je n’étais pas retourné en cardiologie mais passé dans le service de chirurgie, je devais m’attendre à d’autres visages, d’autres rythmes de passages.

Alors que la plupart des infirmières que j’avais vu jusque là, en quelques jours, ne laissaient pas voir leur nom sur leur badge, mais affichaient le dos blanc de celui, celle-ci l’avait à l’endroit comme cela me semblait être l’idéal. Son badge pendait à hauteur de mes yeux et je m’efforçais de le lire car pour un fois sa lecture en était possible. Avec étonnement, j’appris ainsi son prénom et son nom.

Elle portait le prénom de ma fille, infirmière, décédée deux ans plus tôt.

Elle avait veillé professionnellement sur mon réveil la nuit dernière, contrôlé si tout se passait normalement. L’émotion m’envahit, venant de mes profondeurs. Des larmes mouillaient le coin de mes yeux. C’était une messagère de la nuit, une soignante lié par son métier, son prénom à ma fille, venant veiller sur moi, dans ce moment sensible, où j’avais besoin de réconfort, de présence, de soutien ?

Par le fait d’incident de santé, je me trouvais pour la deuxième fois dans l’atmosphère de l’hôpital, aux urgences d’abord où ma fille avait été active plus de dix ans, puis dans les services où la dernière année, elle avait été quelques fois surveillante de nuit. Coïncidence troublante qui me hantait et ravivait son absence.

Ce jour, elle m’apportait un signe, un message, « Je veille sur toi ! » Mystérieusement !

Ce signe d’homonymie me troublait, me réconfortait mais de plus comme pour souligner ce fait et le rendre personnel, pour dépasser le simple hasard, cette inconnue portait le nom de mes petits enfants orphelins comme pour insister pour concrétiser sa nature, et l’objet de son attention, me soutenir dans cette épreuve.

C’était une synchronicité ! Cette inconnue, messagère d’un autre monde s’était, attardée à mon chevet.

Qu’elles étaient les chances pour qu’une volante, infirmière aie ce prénom et ce nom. Nulle ! Une homonyme, impossible car seule une autre personne portait le nom et prénom de ma fllle. Elle était flamande, active dans la mode, dans la métropole du Nord.

« Les morts ne sont pas des absents, ce sont des invisibles. »

N’en était-ce pas, une indication claire et nette, pour me dire d’où je suis, je veille sur toi.

Comme j’étais perdu dans mes pensées, elle revint pour un soin quelque temps après. Je lui partageais alors le métier de ma fille, infirmière aux urgences, puis dans l’hôpital, là, le long du fleuve, au sud. La séparation d’avec son compagnon et sa fin brutale.

Elle disparu dans la nuit calme et mouvementée de l’étage. Vers d’autres cieux.