Un Roi de Thèbes, mon fils ?

D’où lui vient cette tendance manifeste à faire la sourde oreille, à faire l’insensible face à certains événements et sa manie à dire « Je m’en fou » lors d’une punition. C’est grâce à lui, j’en suis sur, que mes lunettes de soleil sont devenues deux pièces, tranchées au niveau du pose nez, proprement. C’est lui, sans doute qui a renversé un verre d’eau dans notre lit pour, je ne sais quelle raison.

C’est lui encore qui fait des entailles dans sa couette ou son pull avec des ciseaux, qui coupe les franches d’un fauteuil chez sa grand-mère et j’en passe. C’est son code à lui, son message pour nous dire que quelque chose ne va pas, que ses bornes sont dépassées. Que de détours pour exprimer son agressivité, sa rancœur, son mal-être et cela depuis longtemps, trop longtemps.

La peur

Suite à un gros conflit avec sa sœur, il se protégeait de ma colère à l’autre bout de la table, derrière une boite de Cornflake. Son œil émergeait: périscope d’analyse, de sondage du niveau rémanent de ma colère. Son œil marron, candide, incertain, splendide même, guettant, me guettant. Fautif, sans doute, il se méfiait. Dans son regard, je l’ai senti faible face à moi, il avait peur, il doutait de son père.

Jusqu’où avais-je été trop loin. C’était ambigu. Lui que je cherchais, que je voulais rencontrer dans son essentiel, je le trouvais là derrière cette boite, ce soir, mélange de peur et d’incertitude. C’était mon fils. Je me montrais un peu rude pour l’éduquer tout en le cajolant sans doute. Mais c’est seulement en algèbre que le plus efface le moins. Le moins lui, il l’avait assimilé dans ses faiblesses de David, face à son Goliath. Je l’aime, mais le sait-il ? J’en doutais depuis cette scène.

Le dessin

Ce soir-là, manifestement, il ne voulait pas être appliqué. J’avais la tache ingrate, difficile, de lui faire réciter ses leçons. Toute réponse était valable pour lui, l’une après l’autre, il les essayait en espérant qu’enfin la bonne, le délivrerait de la pression et d’un stress qu’il ne voulait pas.

Fuyant insaisissable, dissipé, inquiet. C’est tout ce qu’il était ce soir là. Quelque chose se vivait en lui.

Seule sa main bougeait, précise et ferme. Armé d’un marqueur rouge, elle dessinait un personnage tout en lui coupant les mains, les pieds, les bras par des traits sanglants. C’était affreux, ton bonhomme, tu le mutilais proprement, comme un boucher, une carcasse. Ta violence m’effrayait, me donnait la chair de poule. Jusqu’où irait ton agressivité ?

Cette fois, ce n’était plus des objets.  Ce dessin, ce témoignage effrayant, je l’avais mis de côté pour le cacher ou pour comprendre, plus tard peut-être, je n’en savais rien.

Le fond du problème.

A table de nouveau, je rapportais une visite au cimetière où j’avais été constater l’inscription de maman récemment disparue. Protégé par la table, à bonne distance, il m’adressa d’une voix douce comme s’il parlait de la pluie et du beau temps, cette question-couteau, terrible, digne de ses plus grandes colères.

« Dis papa, y a-t-il de la place pour toi au cimetière ? »

Un frisson parcourut mon échine de haut en bas lentement. Il me fallait répondre, faire face, dire quelque chose et surtout parler de moi, ne pas le renvoyer, être David, le laisser grandir.

« Tu sais, je n’ai pas encore envie d’y aller, je veux vivre encore longtemps. »      « Dans dix ans alors ? »

« Non, non, le plus tard possible. Je veux devenir vieux ! »

C’était fini, son message était passé de sa main à sa bouche. Il me laissait pantois. Oui, ce dessin, ce bonhomme, c’était moi. Toi mon fils, tu me mettais à mort. Quelques jours plus tard, mon alliance fut l’objet de la conversation, l’objet d’une nouvelle question. Informative sans doute, cette question marquait le pas suivant de son histoire.

« Dis papa, quand tu seras mort, tu partiras avec ton alliance ? »

Tout était dit, j’étais son ennemi, l’homme à abattre. Comment vivre ces événements. Comment survivre, comment poursuivre ? La situation entre nous devenait claire, limpide, douloureuse. Au seuil de la nuit, dans l’amitié qui existait entre nous, à ces heures-là depuis longtemps déjà, il fallait que nous vivions ensemble, simplement chaleureusement cette ambiguïté terrible qui se vivait en lui depuis des années, sourdement face à moi, Laïus, face à ma mère. Quadrature du cercle, haïr ceux à qui l’on doit tout et dont tout dépend.

La délivrance.

Pourquoi ne pas lui exprimer franchement son vécu, ses sentiments ?

La parole dit-on est libératrice et si je me trompais, ne serait-il pas là pour me guider avec sa franchise, sa voix d’enfant?

« Tu as envie d’avoir Maman rien que pour toi et que je sois bien loin? »

« Tu as envie d’être cajolé par maman, de prendre ma place? »

C’était cela, il approuvait.

« Tu sais, je ne suis pas fâché de ces sentiments. Tu peux les vivre, je t’aime toujours car tu es mon fils. Ces sentiments ne nous séparent pas. Tu peux me dire ce que tu vis mais je ne veux pas que tu le montres en cassant mes objets, en déchirant, en découpant, en claquant les portes. Cela, je le rejette, je n’aime pas ».

Incertitudes, doutes m’assaillent; Que va-t-il se passer dans sa tête? Des indices me sont parvenus en retour, augure d’ une nouvelle relation. Il s’est réfugié contre moi, un jour en signe de pardon, confiant, apaisé. C’était la première fois. A table, au déjeuner, il m’a raconta un rêve qu’il venait de faire pour la deuxième fois. Lui, le taiseux, voila qu’il me raconte des histoire, son histoire.

« C’était en vacances, je n’arrivais pas à monter ma tente, j’ai du appeler les voisins. Ensuite, je suis allé nager et je me suis presque noyé. Le maître nageur est venu me sauver »

Et sous une impulsion que j’aurais sans doute du retenir, ma question; « Ah, et tu as dis merci! »

Les bonnes manières n’avaient sans doute rien à faire ici mais c’était envoyé. A première vue son sourire laissait supposer autre chose.

« Tu as dit , Merci »

« Non, j’ai dit merde »

Nous restons rivaux. C’est sur mais je ne sens plus d’inimitié chez lui.

Merci mon fils, au bout du chemin , nous nous rencontrerons.

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