Mains chaudes.

Une sensation ancienne, enraciné bien loin, m’était revenue un matin. Elle me renvoyait à l’enfance, à la chaleur douce et entièrement enveloppante que je retrouvais en rentrant dans mon lit sous le duvet de plumes, malléable à souhait, léger. J’y retrouvais ma forme. Celle qui s’était faite au cours de la nuit, des nuits et qui m’accueillait dans le matelas de crins, tendus de draps molletonnés.
Après avoir affronté la pose de nuit dans le froid, sur la carpette près du lit, devant le pot de chambre, je retrouvais ma bulle de chaleur enveloppante, à ma mesure, univers accueillant et chaleureux. Petit nirvana thermique précieux.
Cette chaleur m’était venue, cette fois uniquement dans les mains, en ce matin frais où je m’éveillais à peine, après quelques heures de sommeil. Seule la sensation était présente dans mes mains posées l’une sur l’autre sur le ventre.
Depuis deux hivers, ma santé n’offrait plus à mes mains et à mes pieds qu’une sensation désagréable à peine tiède que remarquait plus d’un, lors d’une poignée de main. Oui, j’avais les mains froides maintenant, séquelle d’un grave incident cardiaque.
Ce matin pourtant comme par magie, la sensation de chaleur d’enfance au lit était là, comme un soleil, entre mes mains seulement. Émerveillement.
Ma main gauche sur le dessus s’était réveillée la première et elle applaudissait satisfaite, par tapotement, celle d’en dessous. Gratitude pour ce fluide chaud, bouillotte naturelle arrivant de grand matin. Bonheur chaud, rayonnant.
Mon mental reprit le dessous et m’interrogea « Tiens où est la main droite, elle ne réagit pas »
Nouvel appel, nouveau tapotement. La droite reste muette. Est-elle engourdie, inerte ? Toujours endormie ?
Me voilà avec une seule main. Que se passe-t-il ?
Les questions fusent dans ma tête.
Est-ce un AVC qui la rend insensible, un noeud quelque part au niveau de ma membrure qui l’engourdit. En quelques mouvements, du bassin, du torse de l’épaule, je bats le rappel de mon réseau nerveux pour retrouver celle qui ne répond pas. Je me tortille à la recherche de mon membre essentiel qui manque à l’appel. Surprise !
Ce n’est pas ma main qui avait reçu le signal mais celle de mon épouse, qui fidèle, avait entrepris la travail ingrat de fournisseur d’énergie en s’immisçant, sans doute quelque temps plus tôt entre mes mains glacées.

Rencontre d’un vendredi soir.

« Ah, je ne t’avais pas vu de suite. Comment vas-tu ? »

C’était hier, la première fois que depuis six mois, j’avais l’occasion de la rencontrer et d’échanger tranquillement en attendant que la file à la caisse avance. C’était une parenthèse gaie pour occuper ce temps d’attente.Comme à tous ceux, et à toutes celles que je rencontrais, je n’hésitais pas à m’épancher à propos de ma situation professionnelle et sur le sort peu enviable, sur le destin qui était le mien à ce moment.Elle rentrait de l’académie où elle terminait ses cours et se trouvait par hasard elle aussi dans ce supermarché.

Rencontre fortuite, agréable rompant mon oisiveté, ma solitude. Une rencontre au désert. Il y a un mois, j’étais actif, faisant des projets, préparant les activités futures. Aujourd’hui, j’étais là, entre deux caisses enregistreuses à faire la file agréablement. Nouveau chemin, nouvel espoir, nouveaux horizons. Descente lente vers l’inactivité, vers l’isolement, la quarantaine.

La conversation était gaie, nous abordions tout et rien à la fois, du quotidien, de l’instant. Quelque chose en elle avait changé, quelque chose de neuf se passait pendant que nous allions lentement vers le parking en échangeant. La conversation glissa à mon plus grand plaisir vers les rêves. Non pas de vacances ou de projets mais de nuit,. Ceux qui nous assaillent parfois avec tant de vigueur, tant de questions, tant d’étonnements. Sans doute avais-je acquis de solides notions dans les soirées qui s’étaient passées à la maison, avec notre interprète de rêves, il y a déjà si longtemps.

« Tu sais, je fais des rêves de mort, dit-elle ! ».

Oui,  mais ce n’est pas des rêves de la mort, ce sont des morts d’état, des morts qui président à des changements profonds. Etais-je en phase, ou en train de projeter mes idées au lieu d’écouter vraiment ce qu’elle voulait dire. Le monologue allait bon train, j’ignorais la nature de l’échange, j’étais bavard, j’étais troublé, elle me troublait.

Déjà dans le passé, l’odeur d’amande douce qu’elle transportait avec elle, me renvoyait aux effluves d’huile essentielle que nous utilisions dans un massage de thérapie. Etait-ce son odeur corporelle, son parfum qui à  nouveau réveillait, ravivait mes instincts sexuels, mon désir, ma virilité ?  Etait-ce sa voix chaude, grave et sensuelle ? Sa joie d’exprimer le plaisir de pétrir des formes féminines et  sensuelles qu’elle fabriquait depuis un temps en terre cuite, dans une obsession sans fin.

Des fourmillements énergétiques ranimaient dans mon bas-ventre un flux mystérieux. Mon corps à cet endroit semblait reprendre vie dans toute la surface du pubis. Comme si celui-ci s’était chargé et se reliait via mon corps vers le sien  dans un ensemble de frissons d’érotisme. Un pont s’établissait en moi, vers elle, sans aucun doute, un charme était réveillé, lancé, un réveil sensuel s’agitait dans mon bas ventre. Intensité nouvelle, magnétisme, lien nouveau, champ sensuel, s’éveillant après un long sommeil.

« A plus retard ! » « Au revoir ! », J’étais en route, dans l’obscurité, sur le chemin du retour. Frisson de nuit. tremblement du corps. Energie qui se dégage.

Un rêve m’éveille, me parle. Un homme est là derrière la porte, de ma cave, un arabe devant moi. Je prends peur, je m’éveille et brusquement. Que veut-il ? Que dit-il ? Qu’annonce-t-il ? Que me veut cet arabe dans ma nuit. Est ce un conte de mille et une nuit, un conte qui se passe dans un harem, dans mon harem intérieur

Vue de dos.

A travers le miroir rond, pour la première fois, je regardais avec étonnement, mon corps  nu,  coté dos. La petite scoliose que le médecin avait diagnostiqué état bien là, discrète, à mi-corps. En plus d’être en avant  par rapport à l’épaule droite, l’épaule gauche était aussi plus haute. C’était un élément nouveau dans le schéma du corps qui apparaissait sous mes yeux. En plus des sensations corporelles qui laissaient apparaître un retrait par des tensions vers le haut, venait s’ajouter l’impact visuel de la torsion du haut du corps.

Par ce jeu de glace, j’avais la vue, pour la première fois du dos qui me faisait souffrir et qui portait à présent mes inquiétudes. Il n’y avait pas que la flèche douloureuse à mi-dos qui provoquait des douleurs lancinantes au niveau de la colonne. Il y avait cette sensation de torsion, comme un hélicoïde, une torsade, tournant le haut du corps.

S’ajoutait à présent, l’image de ces réalités intérieures.

Lentement des impressions revenaient à la surface de mes perceptions pour exprimer, pour donner sens au moment présent pour étoffer par la succession des faits qui s’accumulaient les uns après les autres,  la reconstruction d’une histoire, de mon histoire. La boule de laine se dévidait progressivement comme sur l’écheveau. Les fils mêlés s’ordonnaient de plus en plus.

L’image de l’arbre blessé dessiné, il y a longtemps par mon fils, était de nouveau sous mes yeux, avec la sensation parallèle d’y avoir perdu le souffle, dans une angoisse paralysante. C’était le dessus de l’arbre qui penchait à droite qui m’avait surpris, j’avais sous les yeux,  mon corps se penchant de ce coté à mi-hauteur.

Ce n’était pas mon fils ou ma fille qui était blessé, une fois de plus, avec le temps, je finissais par reconnaître qu’il s’agissait tout simplement de moi. C’était le symbole extérieur de la blessure que je portais, que j’avais comme engrammé dans la plastique de mon corps,  dans mes tensions, dans les mouvements faits et figés, il y a longtemps déjà.

Ce que je pensais à tord être le problème du fils, ce que je croyais voir chez lui,était en réalité, je le percevais clairement, plutôt la blessure que je portais et qui m’était réfléchie par le miroir que formait son dessin, avant de l’être maintenant par l’image de la réalité de ce dos.

L’émotion qui me coupait le souffle et suscitait une inquiétude n’était pas portée par le fils mais reflétée par le fils et sans doute avais-je au moment de l’événement l’âge que lui avait quand il m’avait reflété le mal que je portais en toute ignorance. Il suffisait à partir de la date du dessin de recalculer son age et me m’imaginer à  cet age pour retrouver l’année de la blessure.

14/2/99