Autour d’une bulle en MRS

Pour le conduire à la visite programmée en début d’après-midi, le résident avait été tiré sans doute de sa sieste, ou de son apathie par les aides-soignants. Il était énervé, agité, perturbé, confus, dans le flot de ses pensées quand je les avais rejoint. Comme en tant que bénévole, je les approchaient au jardin, l’aide-soignant se pencha vers moi et me dit, en parlant du résident, « Il ne voit pas la même chose que nous ! ». 

Cette petite phrase dite, par ce membre du personnel, intérimaire, me désarçonna et me poussa dans un point de vue totalement nouveau, avec quelque chose d’indéfinissable. Ce n’était pas un permanent, il venait seulement un week-end sur deux. C’était son expérience qui parlait, peut-être même sa culture. Vu le prénom sur son badge accroché à hauteur de sa ceinture, il n’était pas d’ici, il venait de l’immigration et m’apportait, en quelques mots, une nouvelle vision des choses.

Le résident n’était pas autre, ce n’était pas la relation entre celui qui sait et qui soigne, et le soigné qui reçoit. Par cette phrase, il me disait, il est un humain comme nous, il est différent mais des nôtres. Son point de vue, mérite attention. Ce n’était pas de la condescendance, du savoir-faire, de l’expertise. C’était un compagnon qui voyait lui aussi comme nous et ce qu’il voyait était acceptable et accepté.

Était-ce cela la compassion, ou était-ce autre chose ? A une approche verbale, intellectuelle, s’opposait une manière d’être, une proximité bienveillante, apaisée qui me faisait penser aux bulles. Il ne manipulait pas la bulle de l’autre, il n’était pas entré sa bulle, ils étaient dans une bulle et ensemble, ils avançaient vers un objectif commun, lui comme guide, l’autre comme compagnon. 

Quelque chose d’autre semblait m’avoir effleuré !

J’étais touché dans ma conception du monde. La position dans la relation, était celle d’un accompagnant, d’un partenaire attentif, soutenant la stabilité du résident, ou la vision limitée et trouble de celui-ci. Le borgne guidant l’aveugle. Cette sensation surprise m’avait laissé bouche bée, d’étonnement. A cette manière de faire s’opposait dans ma mémoire, l’aide apportée dans une situation semblable par une autre bénévole qui soutenait un résident comme un paquet à déplacer, à entrainer et non comme un partenaire pour un mouvement à danser, le plus habile entraînant l’autre, dans un doux mouvement vers l’objectif proche, cherchant le renforcement avec l’effort ressenti chez l’autre.

Empathie, compassion, non dans le mental, le verbal mais dans la kinésie, si l’on peut le dire ainsi. Et peut-être même dans l’haptonomie spontanée. Un peu plus tard, à mi-chemin vers le retour à l’intérieur du home, avant la dernière halte vers la chambre, il apporta trois gobelets et une bouteille d’eau.

Là encore, cette même perception m’étonna, il était membre du groupe et logiquement, donna un verre au résident, m’en présenta un et garda le troisième pour lui, comme pour maintenir cet espace crée avec le résident, moi et lui, sans pour autant s’en verser une gorgée, puis partit verser le reste de la bouteille aux autres dehors, accablés par la canicule. Petit geste supplémentaire marquant cette petite réunion, cet arrêt vers la chambre à l’étage.

Une sensation neuve m’avait touchée, les pensées s’associaient dans ma tête, autour d’une notion que j’avais perçue dans des propos autour de la culture nord-africaine. La place de l’intimité dans la personne. Elle m’avait été définie comme n’étant pas chez eux limitée à la peau, ni par l’alentour mais qu’elle se situait à l’intérieur du corps dans un endroit inaccessible, intime comme pourrait l’être un organe, le foie, la rate, la vésicule. Toucher un personne n’avait pas la même connotation. Il pouvait donc approcher celle-ci, lui apporter un support, une présence sécurisante, à la manière d’une mère qui touche son bébé, doucement par contact physique.

Notre structure mentale, d’éducation, de culture définissait depuis toujours, envers les autres, cette intimité en la chargeant émotivement de connotations, de règles, d’interdits. Histoires de bulles, de rencontres de celles-ci, histoire culturelle en ce qui concerne le contact physique ou aussi champ d’expérience personnelle qui rendait ce type de relation plus difficile car reposant sur des expériences autrefois désagréables.

Tout un art du toucher, du contact m’avait ainsi été offert spontanément par cette personne qui aurait été surprise de mon étonnement. N’y avait -il pas aussi le respect profond de l’ancien dont une vision autre, qui n’annonce pas qu’il n’est déjà plus dans notre champ de vie mais s’approche à petits pas d’un champ que l’on préfère mettre à distance et ne pas évoquer, ni côtoyer alors qu’il nous attend, là un peu plus loin.

Au coin de la place.

Au coin de la place, dans l’avenue où je m’engageais la présence d’une dizaine de voiture m’envahit avec violence, me poussant vers le mur de l’ancien magasin de fleurs. Comme une horde d’envahisseurs, des 4×4, SUV et autres bolides aux égos démesurés vrombissent en attendant que le feu passe au vert.

C’était la fin de la journée, l’heure où les mouvements se multiplient, où la cohorte roulante se presse pour mille raisons et mille destinations. Cette agression mécanique m’a surpris ! Etait-ce le souffle de l’air déplacé, comme une tornade, le bruit cumulé de ces dizaines de pneus qui raclent la chaussée pour aller de plus en plus vite. Je serre le bord des façades et poursuit mon chemin d’un pas titubant. La différence est trop forte. Deux mois étranges se terminent, c’est le retour mais à quoi.

Il ne sera plus possible de vivre tranquillement, sans stress, sans bruit, sans peurs. Suite à deux mois d’arrêt de la circulation, dus au confinement, ce spectacle me désarçonne. Adieu les moments tranquilles, les balades silencieuses, l’odeur des fleurs qui flottent autour de moi. Les gaz d’échappement, les bruits, les turbulence diverses sont de retour.Je suis replongé dans un tourbillon, un carrousel que j’avais oublié. Tout va repartir comme avant.

L’après, dit la radio, ne sera plus comme l’avant ! Faut-il les croire ? Y a-t-il des raisons sérieuses pour que cela soit ainsi. Les habitudes vont-elles changer définitivement. L’air sera-t-il plus respirable ? Le climat va-t-il retrouver ses marques, l’alternance pluie, beau temps,  les nuages, le ciel limpide, le vent.  Les saisons vont-elles reprendre leurs rythmes habituels. Va-t-il y avoir de nouvelles limites, de nouvelles manières de voir l’activité, les déplacements, le travail. Tous les voyants sont au rouge, mais les yeux sont atteints par le daltonisme, la myopie. Tout ce qu’il ne faudrait plus faire est rappelé par les lanceurs d’alerte, dans des esprits insensibles et limités à leurs besoins immédiats et égoïstes.

Schizophrène. Je deviens écartelé entre faire et ne plus faire. Mais comment changer de paradigme ?

Au pied de ma rue, dans la pme qui embouteillait la source locale, l’activité s’est arrêtée définitivement. L’eau locale sera remplacée par de sources qui sont à des centaines de kms et l’on nous pousse à acheter local ? Tout message s’exprime dans la sphère virtuelle, ne correspond pas ou guère à la réalité quotidienne. La main gauche ignore ce que fait la main droite. Un peu plus loin sur l’autre trottoir, un projet immobilier est lancé pour si j’en lis la presse, y installer un nouveau et quatrième supermarché, qui va ramener encore plus de voitures dans une avenue saturée par la circulation. Plus, toujours plus, alors qu’il faudrait penser mieux, toujours mieux.

Double contrainte, psychologiquement difficile a supporter, l‘injonction accompagnée de son contraire. Equilibre sur un fil, chute assurée. Alors que j’interroge un voisin sur ce projet immobilier, celui-ci s’approche, me colle presque. Je suis en retraite comme si lui aussi était un nouveau danger. Au lieu de bien vivre l’entretien,  je le crains, sacré virus qui me bouleverse maintenant dans ma relation aux autres. Alors que je me sentais léger en démarrant ma promenade, je perçois chez ceux que je rencontre non pas le plaisir de la découverte, mais la sensation d’évitement pour le danger que chacun est devenu.

Avec prudence, notre porte s’est ouverte à ma fille, à ma sœur, le cercle familial commence à revivre mais la distance émotionnelle est de mise, un évitement s’est installé entre elles et nous. Combien de temps encore ? La pandémie perd de sa force, sa dangerosité, un soulagement se met en place, le masque fait son apparition pour les endroits confinés où le public prudemment risque ses premières expéditions, ses premiers achats de confort.

L’avenir s’annonce sombre, même si quelques classes d’école s’ouvrent, si les petits marchés reprennent en même temps que les magasins non essentiels.

La vie en société n’est plus la même. De quoi sera fait demain ? Il y a sans doute le télétravail, les réunions en vidéoconférence mais elles n’apportent pas la même satisfaction que l’échange réel et émotionnel. Tout est changé, le monde ancien n’est plus, un nouveau monde émerge, fait d’incertitudes, d’angoisses aussi car l’on agite maintenant dans la presse, la deuxième vague, celle ultime qui risque d’aplatir les services de santé épuisés. L’on se diverti en pensant à la nature des vacances d’été pour oublier la  vacance d’activités insouciantes de ces dernières semaines.

Ma boussole longtemps inutilisée que je sors d’un tiroir, n’indique plus le nord, elle est un peu à mon image, celle d’un monde qui n’a plus de sens, qui tremble dans ses fondations et qui va permettre l’émergence d’une autre manière de vivre, bon gré, malgré.

Etre rebelle, nier les contraintes, la réalité, braver la société en voyageant sans masque et nier la nouvelle donne de ce jeu dont on n’a plus les règles et qui peut être va nous mettre à genoux. Est-ce mieux ?

Veillée pascale non confinée



Dans le porche, abrité de la pluie qui pourrait survenir, trois troncs d’arbres de 1,2 mètre de haut, sont posés en triangle, proches, fendus jusqu’au tiers, en quatre pour créer des cheminées de combustions. Comme les douze apôtres, ils vont bientôt s’enflammer. Dans la coupelle creusée au-dessus au centre, le feu commence sa progression. L’air favorisé par les fentes, l’active. Le bois commence à crépiter. Les membres des deux paroisses sont à l’abri à l’entrée de l’église, bougie en main, éteinte.

Comme les générations précédentes, depuis des centaines d’année, les fidèles qui ont quittés, leur nourrice électronique, sont rassemblés pour le rituel de la bénédiction du nouveau feu, de l’allumage du cierge pascal qui éclairera symboliquement, chaque assemblée, le dimanche.

Le célébrant, pénètre dans l’église, conduisant la foule, qui se met en marche en allumant sa flamme personnelle. De l’extérieur, l’on passe à l’intérieur, d’un rite apparent, dans le silence, chacun intériorise le symbole, ouvre son cœur, son esprit au mystère de la résurrection, à ce cheminement qui va le porter au cours de l’année.

Participer au voyage intérieur de la purification par la flamme, de l’ouverture à la compassion pour ceux qui l’entourent. La flamme du cierge s’est multipliée, cent bougies éclairent, à présent la nef. La chorale entame le premier chant.

La cérémonie vient de débuter, sera-t-elle vécue comme une couche supplémentaire, d’un rite qui perd sa saveur, qui garde sa forme, mais perd sa vitalité ? Ou, sera-t-il un feu nouveau qui va réchauffer le cœur et maintenir sa force au cours de l’année remplie de ses joies, de ses difficultés ?

Basculement intérieur ou habitude fade, vidée de son sens ?

Faire mémoire, du choix qui a été fait, développé. Nettoyage de printemps pour repartir comme la nature, dans un nouveau feu, une nouvelle poussée, une nouvelle avancée. Un jour, lointain, proche du premier jour, dans le rite du baptême, nous avons été introduits dans la communauté chrétienne, nous avons été baptisés. Le célébrant nous le rappelle par une aspersion généreuse, d’eau bénite. Nous ne sommes pas simplement spectateur, nous sommes acteurs.

Attendre de l’autre qu’il fasse le premier pas, parfois sans doute mais essentiellement, participants et flammes de cette espérance semée dans notre cœur et que patiemment, fidèle, nous entretenons par notre présence, à la communauté des pratiquants.

Pour que tout ne soit pas vain, inutile, insipide.

Ensembles, main dans la main, nous prions celui qui nous rassemble, qui nous rend meilleur dans la durée. Nous récitons le Notre Père, cette prière de la communauté qui sera notre phare pour les jours à venir.

Seigneur du monde, lumière qui nous anime et nous conduit selon notre destin et qui nous permet une fois encore de dire ;

« Le Christ est ressuscité, il est vraiment ressuscité ! »

Que sa présence dans nos cœurs soit semence et espérance, dans les jours que nous traversons, dans nos tempêtes, dans nos joies.

Bonne fête de Pâques.

Photo prise lors de la veillée en 2017