Histoires d’animaux au quotidien.

La soirée débute sous les tilleuls de cette grande propriété que nous allons garder cet été pendant 6 semaines. La propriétaire et ses enfants sont partis en vacances. Je reviens de l’aéroport où je les ai déposés. Leur maison est la nôtre. Nous veillerons aussi sur le chat à demi-sauvage en lui assurant ses croquettes journalières. Pendant le souper, celui-ci saute sur mes genoux me demande un câlin, ronronne quelques fois puis s’enfouit. Il s’est fait adouber, me désigne comme maître et s’en va rassuré. Le courant est passé. Plus jamais je n’aurais de signe de sa part au cours du séjour. Son inquiétude alimentaire reconnue, il reprend ses habitudes. Mon épouse n’a pas été élue, il savait n’avoir que peu de chance auprès d’elle. Mystère d’une communication d’un autre type que la nôtre.

Question nourriture, ma chatte aussi sait s’y prendre le matin, elle m’attend près de la porte du living quand elle m’entend descendre. D’un pas alerte, elle va vers sa gamelle qu’elle me supplie de remplir par un regard irrésistible, et parfois un petit miaulement de renforcement pour doubler son message. La journée parfois, elle rentre à toute vitesse, dérape sur le pavement autour du fauteuil, puis va se réfugier dans le salon, pour avoir moins de chance d’être reconduite manu militari par mon épouse qui ne supporte pas de la voir, se vautrer sur les coussins du divan. Petits moments de vie au quotidien, dans la relation avec ce chat sans genre.

Depuis le départ de mon aînée, il s’est mis dans la tête de m’être proche, on dirait pour me consoler, en thérapeute, de cette perte. Dans mon quotidien quand il m’arrive d’écrire à la table du living, il saute sur celle-ci, brusquement, s’approche puis vient frotter sa tête contre ma mâchoire puis se roule en boule presque sur la feuille où j’écris,. Ma main gauche l’écarte alors que la droite écrit. Si je suis à l’ordinateur, même scénario mais là je dois utiliser un serre livre mince en métal, glissé sous le clavier, pour l’empêcher de s’appuyer sur les touches hautes de celui-ci pour que la touche luminosité ne soit pas désactivée, que d’ autres crépitent et s’impriment sur l’écran. Mes deux mains sont alors disponibles pour taper. Le soir à l’heure du journal télévisé, quand je suis assis sur le divan, il saute sur mes genoux puis appuie ses pattes sur ma poitrine et se frotte la tête sur ma mâchoire. Quelques fois, il essaye de me lécher ce que je refuse en haussant la tête. Après quelques tentatives, il s’apaise, se place contre moi, les deux pattes à hauteur des clavicules, apaisé et ronronnant. Ma mission, rester tranquille car c’est lui qui préside à son confort. Il a pris sa place, sait où est son plaisir, sa satisfaction et comme je parle le chat, entre nous, la relation est satisfaisante. Au moindre déplacement de pied, il s’en va s’installer autre part.

Pendant la semaine de vacances, ma voisine va le nourrir. C’est la veille du départ, elle est venue prendre les consignes et le chat dans les environs réagit à sa présence. Ce n’est pas sa première mission, ils se connaissent. J’observe son comportement, à l’appel de son nom, il se tend, hésite à s’approcher puis le fait et vient sous sa main, se faire caresser. Il s’éloigne revient. Pas de doute, dans sa mémoire, il a enregistré sa voix, sa manière de faire. Il revient comme pour s’assurer de la rencontre qu’il vient de faire, accepte à nouveau des caresses. Etonnement de ma part, ce manège assez inhabituel se fait dans la douceur, dans la confiance.

Au fond dans mon entourage l’animal est peut-être un compagnon, surtout dans la solitude. J’entends mon épouse dire de la couturière et de son chien « Elle lui  parle comme a une personne ». Au décès de son mari, depuis qu’elle le prend pour aller lui rendre hommage, son chien s’est apaisé. Le mari de la voisine est en clinique, suite à un gros ennui de santé. Par deux fois après l’hospitalisation, le chien s’est faufilé par la porte d’entrée et s’est enfoui dans les environs obligeant sa maîtresse à courir derrière lui. Le soir, au pied du lit où sa place est réservée, son maître lui manque. Ne serait-il pas en train de le chercher dans ces fuites éperdues ?

Que de solitudes brisées à gauche et à droite par les animaux. Que de sollicitude aussi de leur part.

A la maison de repos, où nous sommes bénévoles avec mon épouse, pour la manutention des pensionnaires aux offices assurés par la paroisse, Me X vient avec son chien, elle se tient souvent dans l’entre-porte vers le couloir car la bête semble avoir un caractère assez farouche. Parfois quand elle s’enhardit et s’assied au fond de la salle, prête à s’éloigner s’il s’agite un peu trop. Petit stratagème pour garder sa tranquillité, lorsque le prêtre passe pour distribuer la communion, nous devons assurer un bout de biscuit pour le chien car il ne supporte pas d’être ignoré. Dernièrement, il est mort mettant sa maitresse dans la détresse. Elle ne vient plus, je suis mandaté pour lui présenter nos condoléances car elle déprime. Elle est abattue, son fils lui a imprimé une grande photo de son animal chéri. Elle traine sur la petite table.Sa peine semble incongrue, dit-elle, pour un animal. Son lien profond est brisé, sans doute revit-elle toutes les ruptures de sa vie à travers celle-ci. Entendant sa détresse, je lui propose l’achat d’un cadre pour le présenter selon sa dignité de compagnon, pour reconnaître que oui, l’animal lui manque. Un peu plus tard, dans le cadre que je viens d’acheter, la photo de l’animal trône sur la petite table. Ne pas minimiser cette souffrance réelle et profonde d’une perte, de toutes les autres pertes. Elle  est apaisée d’être reconnue dans ces moments difficiles pour elle, en plus d’être isolée de son ancien univers, dans cette maison de repos.

Curieusement quelques semaines plus tard, une autre alerte, le canari de Me Y se meurt. Il n’a plus sa vaillance, son dynamisme, il oublie son chant, est épuisé. Ma collègue nous rapporte l’événement, les graines pour perruches apportées par la fille ne lui convienne pas, question de bec. Elle n’a plus de temps pour en acheter d’autres, pourquoi tant de subtilité, mais l’oiseau meurt de faim. Petit détour à l’animalerie pour l’achat de graines adéquates.Le canari n’a plus d’allant, les nouvelles graines ne semblent pas l’intéresser. Un dernier essai, quelques coups de bec. Il se sent sauvé, son estomac s’est rempli. En quelques minutes le voila plus vaillant. Joie de voir sa maitresse, sortie de son angoisse. Elle va garder l’oiseau, l’entendre, sa compagnie n’est pas perdue. Ils revivent.

Le chat présent dans la maison de repos à disparu après quelques mois de présence. Son sort nous est inconnu. Dans une maison de ce genre aux Etats-Unis, la presse raconte qu’un chat de service s’installe très fréquemment sur les genoux de résidents qui vont mal, qui vont s’éteindre. Comme un service de soins palliatifs, il accompagne à sa manière ceux qui vont quitter la vie.

Relations mystérieuses que la presse rapporte, relations animales, relations d’un autre type. Compagnons silencieux d’un quotidien ordinaire ou difficile, relations d’échanges qui ouvrent sur la vie et que plusieurs n’ont pas appris à connaître ou s’en effrayent.

Monde de relations qui se trouve développé, expliqué dans la littérature notamment par Rupert Sheldrake.(*) Etres vivants qui communiquent par de là le langage, par leurs signes, par les sons ou par des champs peu explorés mais que de nombreux exemples mettent en évidence.

 (*)Les pouvoirs inexpliqués des animaux

Liste de courses au supermarché.

Sans hésiter, je m’étais proposé pour l’aider et le soutenir dans ses semaines de galère car il était seul à affronter un claquage de muscle qui l’obligeait, nouvel arrivant dans notre communauté, à se déplacer en chaise roulante. Inconnu mystérieux dont on ne savait pas grand-chose et qui s’était installé dans un nouvel immeuble qui venait de s’achever dans une rue voisine. La première chose à faire était de faire ses courses en cette fin de semaine et à cette fin, il m’avait envoyé sur mon Smartphone la liste de ses souhaits. Celle-ci différait beaucoup de mes habitudes, par l’ensemble des légumes demandés de nature bio et par les trois articles de poissons, demandé. Pour me faciliter la course, il avait ajouté deux photos d’un ancien emballage pour préciser le yoghourt et le fromage de brebis qu’il souhaitait. J’étais avec celle-ci bien en dehors de ma routine, souvent définie sur un bout de papier et reprenant un éventail de produits bien moins large. L’entreprise ne serait pas simple surtout dans le rayon poisson où je ne prenais que le même type d’article depuis des années.

Au rayon légumes, première épreuve, trois navets bios. Inconnu au bataillon et dont je ne connaissais que le nom qui les désignent car je les évite en n’achetant pas la macédoine de légumes envahie par son goût. L’employée du rayon fruits et légumes, intérimaire, sans doute n’était pas plus versée que moi pour me les désigner dans le rayon. Finalement, elle le trouva, à coté des betteraves rouges que je ne connaissais que dans leurs conditionnements en boite et dont je fut surpris par l’allure. Je les assimilais aux betteraves sucrières mais colorées. Devant la balance pour les peser, je parcourais en vain les icones sans trouver le bon bouton, forcément car c’était par le détour de la touche « bio » qu’il fallait passer pour trouver le légume à peser, touche qu’une brave dame me fit découvrir pour faire avancer la file qui se mettait en route derrière moi.

Au rayon, poissons chou blanc, deux articles demandés  n’y étaient pas, l’un deux d’ailleurs « Sebate » était inconnu dans l’étal et dans mon vocabulaire, l’autre bien connu manquait, au-dessus de l’étiquette d’affichage, vu l’heure tardive sans doute. La responsable de rayon que j’interpellais me dit à propos du « Sebate », je n’en n’ai plus.

Troisième étape, le pain multi-céréales. Il n’y avait pas de problème car l’article était bien approvisionné, sous le code de l’article indiqué sur la  planche. Il ne me restait plus qu’à le découper. Comme j’avais vu de nombreuses fois, la manœuvre faite par des clients, je ne manquais pas l’exercice et fit ma première découpe en trente ans, comme un habitué. J’appris plus tard à la caisse, qu’il fallait d’abord imprimé le code de l’article et le coller sur le sachet. La caissière rattrapa l’oubli en introduisant elle même le bon chiffre que je lui répétais car il était indiqué sur ma liste.

Quatrième étape, le poulet bio. Là aussi le parcours du rayon pour trouver la bonne étiquette pris du temps. Au deuxième passage en revue des articles du rayon, je le trouvais avec étonnement, en bas à gauche, là où je n’avais guère cherché car il me semblait logique de le trouver à hauteur des yeux vu, sa rareté et son prix.

Plus loin les œufs bios ne semblaient pas être présents, je ne voyais qu’élevé au sol, avec du vert sur l’emballage. Et c’est ceux-ci que je déposais dans le caddie.

Au rayon Yogourt, grâce à la photo envoyée, je trouvais rapidement le dernier pot de l’article mais pour le fromage de brebis, je dus faire à nouveau appel à un employé occupé au remplissage du rayon, car je ne le trouvais pas malgré l’image indice, du téléphone. L’employé le trouva au fond de la rangée de présentation, sous la tablette supérieure, qui cachait les articles restants. 

La durée de l’exercice d’achat m’étonnait, alors que les articles de ma liste s’épuisaient, j’avais pour effectuer ses achats, consulté trois personnes en service, pour la première fois depuis des années, puis recherché des produits, somme tout ordinaire et passé un temps qui me semblait très long.

La nature de sa liste et l’absence de viande m’étonnaient, il devait être végétarien.  Non au fond, je l’appris en les lui livrant qu’il ne mangeait que peu de viande et qu’il ne prenait que des produits sans graisses pour son régime cardio-vasculaire. Régime dont je devrais d’abord vu mon état reprendre quelques idées et les suivre de plus près. 

Changer d’air, changer le quotidien ne nécessite pas d’aller au bout du monde, un simple souhait de rendre service peut conduire à de l’inattendu et à des découvertes.

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Moustier, le retour.

Comme j’abandonne de plus en plus mon fauteuil roulant, que je récupère ma perception des aspérités du trottoir, en lieu et place de mon attention au slalom quotidien sur les routes encombrées d’arbres bollards, mon univers change. Le monde qui m’entoure n’est plus le même, je ne suis plus dans cette vigilance qui me focalise dans l’évitement sûr des mille obstacles qui s’annoncent puis disparaissent. J’ai changé. Je ne suis plus lièvre mais tortue, un nouveau ressenti m’habite, le train de sénateur. Sur mon visage, le vent glisse et me rafraichit, me refroidit l’œil quelques fois quand la température est trop basse. Parfois la larme à l’œil, déborde, me presse à rentrer au chaud.

Mon œil apaisé par cette allure devient plus vif, plus serein, me rapproche des mille et un détails qui font le paysage. Avec le jeu d’ombres, la profondeur de l’espace s’affirme. Ce n’est plus la tapisserie mouvante où je n’ai qu’un point de mire, droit, devant. Je connais à présent la profondeur de champ, les plans qui s’alignent les uns derrière les autres jusqu’à un horizon que je découvre nouveau alors que depuis des années dans le va et vient rapide, futile, je n’ai rien vu.

De mon pas, je ressens le sol quand il monte, qu’il descend, qu’il penche. Parfois un caillou perdu sur le trottoir, rappelle à mon pied sa fragilité, à mon oeil, l’importance de veiller à la sécurité, à l’intrus qui sort du bon ordonnancement des pavés du trottoir, aux différences de niveaux,  aux nombreux objets abandonnés sur une voie délaissée et négligée. Petits obstacles irrespectueux d’une propreté de bons alois, remplie de respect, pour ceux qui défilent. Cote négative de citoyenneté pour ces riverains oublieux de leurs congénères.

A de rares homonymes, marcheurs, un petit bonjour de courtoisie pour témoigner de notre lot commun de passants tranquilles qui vont et qui viennent plus par devoir que par plaisir. Satisfaction d’arpenter le quartier, d’aller par monts et par vaux, de s‘élever, de descendre tranquillement sans urgence sinon celle de ne rien perdre du paysage. Passant du plateau à la vallée, aux vallons qui se succèdent dans les chemins de traverse faisant apparaître de plus en plus, l’aspect original des terres du passé, abandonnées avec profits, par les anciens propriétaires, pour les nouveaux qui établissent leurs pénates. Combien de petits havres d’isolement, bordés de haies, de clôtures, de plantations exotiques, loin des essences anciennes adaptées au climat et aux insectes locaux.

C’est l’hiver, la végétation ne cache plus tous ces lots construits sur différents niveaux, du fond des vallons, montant le coteau vers l’horizon. Villas, maisons qui parsèment ces pentes, leur donnant du relief, les faisant apparaître alors que jusqu’à présent, de mon fauteuil roulant, je n’en connaissais que les façades et les obstacles à éviter sur le chemin, droit devant. De biais, en me retournant pour admirer un détail, une ombre, une teinte particulière, je découvre un nouvel univers offrant sa variété à mon œil qui admire et perçoit, à mon pied qui s’élève lentement comme le chemin qu’il suit et que seul avant la force du moteur affrontait, dépassait. Vie autre que celle du piéton qui d’un bon pas s’avance pour son plaisir, droit devant.

Rencontre d’un habitué de la marche nordique qui ce jour se promène sans ses bâtons et que j’interpelle, moment de convivialité, rencontre, échange de liens. C’est un voisin amateur pédestre qui me relie au passé. C’est un ancien habitant du quartier, plus ancien que moi, déjà depuis des décennies.

D’un pas rapide, sous ma casquette, vu la fraicheur de l’air, je salue venant en sens inverse, une inconnue et la dépasse. Soudain son image s’affiche dans ma mémoire. Elle fait partie de mes connaissances, du temps de mes enfants, mais la voir dans ces circonstances, dans cet autre monde où tout l’environnement est a reconstruire m’a perturbé. L’ancien lien s’est distendu, s’est perdu. Etonnement, au fond, je ne l’associais pas à ce nouveau monde pédestre.

Hier, j’ai repris la route, le soleil qui se couche, est rasant, et donne bien des ombres, une profondeur inusitée se construit à mon nouveau regard. Je suis là avec le seul but de voir. Dans le clos un peu plus haut, le chemin s’élève, la petite place qui permet aux voitures le demi-tour est vide, j’escalade le petit talus vers le champ derrière quelques arbrisseaux et surprise découvre une prairie. La culture ancienne de céréales semble abandonnée. Jachère ? Est-ce la préparation pour un nouveau lotissement. Mystère ? La prairie n’est pas de cette saison, je la découvre en m’élevant avec les courbes de niveau jusqu’au sommet près d’un bel arbre, oublié et majestueux. Je me retourne, le vallon où je vis depuis longtemps m’apparaît, vu l’hiver sous un jour nouveau. Le toit des maisons ne dépasse pas à présent les bords du talus, là en bas.

Curieux, je ne connaissais dans mes sensations que la ligne droite que je parcoure avec la voiture deux fois par jour, cent fois au fil des semaines. Un relief agréable s’étend devant mes yeux. Il y a partout, ici, de la poésie, de la beauté, les maisons se lovent dans le val qui descend vers la vallée, comme un doigt vers une main. Admiration de la profondeur, la paume de la ville s’estompe dans la vallée. J’aperçois le coteau de l’autre coté de celle-ci, abrupt couvert d’arbres effeuillés qui constitue le parc du bois des rêves que je fréquente quelques fois.

Moments de profondeurs, mon souffle s’apaise devant cette réalité nouvelle qui me porte et me réjouis. J’habite plus l’endroit où sont mes racines depuis bientôt quarante ans. Période d’ignorance qui devient moment de charme, de grâce d’une nature dont je suis depuis si longtemps coupé.