La grande canicule.

IMG_2047Tombera, tombera pas. Novembre court vers sa fin en cette période de temps exceptionnel où les températures de jour et de nuit ne respectent plus les valeurs traditionnelles. La nature a secoué son rythme, ses séquences, ses alternances pour nous en offrir d’autres qui m’inquiètent.

Après un temps que je pourrais appeler « La grande canicule » de 2018, l’automne est là et n’y est pas. Nous avons bénéficié de l’été indien pour un mois d’octobre inhabituel, nous avons maintenant un bout d’été qui s’appelait avant dit-on, l’été de la St Martin. Sursaut de la nature qui fuit son destin pour échapper à ces heures sombres qui s’annoncent. Chaque jour dans sa course dans l’espace, la terre nous prive de 4 minutes de soleil en moyenne chaque jour. Ce n’est pas rien sur trente jours. L’heure d’hiver est de retour annonçant le reflux dans le creux des chaumières, autour du feu. La sève semble descendre mais pas partout de la même manière. Mon étonnement est grand quand je constate dans ma rue que le même type d’arbres situés plus bas ont toujours leurs feuilles mais à peine vaillantes alors que ceux situés plus haut, leurs congénères, les ont déjà perdues.

A gauche à droite quelques rameaux téméraires ou rebelles présentent encore des signes de vivacité comme pour un dernier ressaut avant l’agonie. La nature réagit de manière disparate. Certains arbres n’ont plus de feuilles, d’autres sont couverts de draperies brunes de semences que le vent n’a pas détachées, que la pluie n’a pas brisées, lessivées. Eux aussi ne sont pas dans la norme.

C’est l’année de peu de pluie, de peu de vent, d’un climat qui faut des siennes et dont l’écart à la norme marque les esprits. Par-dessus la hausse nette et mesurable du réchauffement climatique qui se marque en fond, les oscillations sont présentes extrêmes. Cette année est mémorable. Rose éclose et feuilles mortes m’étonnent. Le coup de froid, le ciel nuageux, pluvieux se manifeste un jour, deux jours, puis le temps revient aux normes d’octobre habituelle des années précédentes.

Écart dont je profite, lumière qui me soutient, tiédeur apaisante et inquiétante à la fois.

Le climat perd la tête, nous tombera-t-il sur la tête de la même manière mais du côté froid. Seuls les pies, les pigeons et les choucas traversent encore le ciel de la vallée étroite où j’habite.

Une mésange esseulée a pointé la tête sur ma terrasse hier. Dans un coin du plateau où je stationne dans le taillis un rouge gorge poussait la tête. Les petits oiseaux trouvent sans doute encore de la nourriture auprès de tous les insectes qui eux aussi ont résisté plus longtemps qu’à l’habitude.

Quelques pâquerettes dressent la tête dans la pelouse qui se couvre lentement de feuilles mortes colorées, tombées d’arbres voisins en couleur de saison. Les matins couvrent de givre cet espace encore vert devant la fenêtre et la rosée s’étale sur le pare-brise de la voiture, le matin. Avec les premières gelées, les feuilles du Tilleul sont tombées en masse. L’hiver s’approche, une fraîcheur d’avant-garde me met les larmes à l’œil dans le froid de l’air matinal.Automne18_2059

 

 

Voltorbe.

Les pensées se succèdent dans ma tête, alors que je devrais dormir, me reposer car je suis affaibli par une trachéite. Mais rien à faire, c’est la cavalcade. Je me laisse entrainer dans le récit qui se déroule car il y a comme un récit ou plus tôt un thème qui s’étale.

Les deux dernières semaines, j’ai été marqué par des événements le dernier, celui de Vendredi m’a saisi par sa force, sa détermination pour me faire voire ce qui était un temps de conscience nouveau. Le vicaire officiant avait perçu quelque chose de neuf. Ses élucubrations théoriques lors de l’homélie n’avaient convaincu personne. Après l’office, par ma réflexion en rapport à l’image de la croix suspendue au mur du chœur, je lui décortiquais, comme je les voyais les symboles sous-jacents mis en exergue par son éclairage indirect. Il avait fait un saut de perception. Sa théorie était là sous ses yeux dans une démonstration visuelle brillante, éclatante. Ce dont il essayait de parler, était là noir sur blanc sur le mur.

Il avait partagé sa découverte à quelques autres personnes présentes.

A son visage, à ses réactions, j’avais perçu qu’au fond physiquement et intellectuellement, il avait franchi un seuil, un échelon, un niveau d’énergie, d’un avant, il était passé à un après et cet après était plus élevé. Son attitude en était témoin.

Au fond, c’était comme en physique, avec les électrons qui tournent autour d’un noyau sur des orbites définies. Quand un électron change de couche, pour une raison ou une autre, il émet une lumière, il fait un saut quantique. Une tension mesurable sans doute en volt avait permis le passage sur une autre couche de celui-ci . Il y avait eu changement d’orbite.

L’image du Pokémon ayant cette propriété électrique s’était imposée, puis le nom de celui-ci Voltorbe s’était scindé en Volt et orbe.

J’avais un jour, à un endroit bien précis que j’ai toujours en mémoire capturé un tel objet, là sur la bande d’arrêt d’urgence. Pendant longtemps je ne l’avais plus repéré lors de mes marches. Il semblait avoir disparu. Puis curieusement ces jours-ci, il était réapparu: Voltorbe, mot imaginé, crée par le producteur du jeu, mot sans doute composé de « volt » et « orbite. » Dans mon imagination, c’était à présent l’unité de saut d’une perception à une autre niveau différent.

J’étais embarqué dans ces sauts de perception. Le déroulement de mes pensées passait ensuite à la balade que j’avais conduite pour la fête des voisins avec quelques-uns de ceux-ci.

J’avais essayé de leur faire percevoir la nature de notre environnement d’avant l’urbanisation quand les constructions d’habitation étaient moins nombreuses, quand l’aspect agricole du village ancien existait encore. Quand toute la végétation n’avait pas repris vigueur, quand les arbres et arbustes n’avaient pas encore poussés partout sur l’espace réservé et occupés anciennement par des prairies et des champs.

Dans notre environnement, c’était la campagne, les fermes, les animaux, les agriculteurs, les villageois. Leurs activités nombreuses rythmaient les saisons. Les foins, les moissons, les récoltes dont les pommes de terre. Les jardins occupaient l’arrière des maisons. Tout venait de la terre. Les habitants courbés sur le sol éliminant les mauvaises herbes, parfois les rejets d’arbres, autour des semis pour conduire ceux-ci à maturité et à la récolte pour la vie quotidienne et l’hivernage.

Un saut s’était produit aussi, vers un travail non agricole, plus administratif, plus en usine, en bureau. La terre n’était plus nourricière. Chez eux, autour d’eux, les cultures avaient par leur abandon de ces habitudes été transportées vers d’autres lieux, d’autres sources. Rien que dans les dix maisons en rangée du lotissement de la rue, il n’y a plus qu’un jardin potager, le reste est devenu pelouse, jardins d’agrément.

Au point que les enfants n’ont plus de lien à la production, ils ne connaissent plus les racines de leur nourriture de base, que les parents achètent sur les étals des marchés et des supermarchés. Même les pommes qui ne sont plus si nombreuses, ne sont plus cueillies, elles tombaient de tristesse pour moisir sur le terrain.

L’univers champêtre que je cherche dans mon environnement a disparu lentement. La  ferme en carré là, plus loin, est devenue une bibliothèque. L’autre au bas de la rue, un habitat groupé. Dans sa grange, il n’y a plus que des voitures et deux caravanes. L’odeur du foin, de la paille a disparu et a fait place à l’odeur de l’huile.

L’attention des voisins n’est plus dans le maintien propre et vivant, régulier des lignes de semis de légumes. Plus de lignes de pois, de carottes, d’alignement de poireaux, maintenu par le binage régulier des mauvaises herbes.

Faut-il alors s’étonner que beaucoup ne taillent plus leurs haies que maladroitement en les laissant gonfler sur les espaces publics des trottoirs. Faut-il s’étonner que l’on jette canettes et papiers dans les rues qui deviennent sales. Le reflexe du nettoyage imposé à chacun par la nature des plantations au potager ne fait plus sens. Cette racine aussi est perdue.

Dans le paysage, il reste encore des escavées, chemins creux profonds que les passages des chariots, au cours de nombreuses décennies ont façonnés.

N’est-ce pas le moment pour cette fête de la rue, de faire le détour, à pied par ces chemins ancestraux, qui sont tombés à l’abandon. De refaire à pied, quelques pas, au lieu de courir en voiture vers les tâches multiples de l’activité moderne.

Les artisans, les commerçants ont mis la clé sous le paillasson les uns après les autres, il n’y a plus que des supermarchés où l’on passe sans échanger à la caisse. On ne connait plus ses voisins, on ne parle plus à ses voisins car seuls des habitacles se déplacent dans des rues encombrées. On ne connait plus la vie du village, tout s’est dissous dans l’anonymat, dans un désert relationnel froid et muet.

Cette fête des voisins est une tentative de retour aux sources de la convivialité, de l’échange, de l’entre-aide peut-être. Une tentative de repartir sur un autre niveau d’humanité mais seuls quelques-uns y participent, les autres sont scotchés à leur écran-nourrice frileusement, en train de s’isoler de plus en plus.

Voltorbe. Devrait leur servir d’exemple, leur redonner un dynamisme dans le contact, dans la convivialité. Refaire des sauts d’échange, à l’image des brocantes qui se multiplient dans les quartiers. Retrouver le plaisir de la découverte et de l’échange convivial d’humains en train de vivre le quotidien.

 

 

 

 

Diner frugal.

Après une escapade culturelle en ville, largement après l’heure habituelle du diner, je m’étais retrouvé  avec deux petit-fils autour de la table. Mon humeur n’était guère joyeuse, mon appétit contrarié car mon épouse avait acheté chez le boulanger du coin deux pains placé par moi dans la liste des aliments à éviter.

Leur gout et leur structure étaient exécrables, en-dessous du minimum de qualité admis par mon palais.  Le Giabata n’avait aucune fermeté, c’était a peine une sorte de brioche, sans goût qui disparaissait à la première bouchée. La baguette était de la même veine, immatérielle, croquante sans doute, évanescente et ma bouche cherchait la matière support de la garniture. Rien qu’à les voir, gonflé comme des baudruches, j’avais déjà perdu la moitié de mon appétit. Heureusement que le plat de légumes et la charcuterie se trouvaient sur la table sinon j’en serais sorti affamé.

Mon plus jeune petit fils s’était immédiatement découpé à la main un morceau de Giabata et le mâchonnait, par petits morceaux qu’il découpait à la main. Il ne voulait même pas y ajouter du beurre et une garniture pour agrémenter ce produit indigne d’un boulanger sérieux  et d’une bonne table. Ce dédain pour les légumes, le beurre, la charcuterie s’était ajouté à ma réticence face au pain et une brusque colère m’avait envahi. La dernière fois qu’il était venu, il avait refusé le diner et nous avait regardé manger comme si nous allions être victime d’un empoisonnement.

Il opposait un « Non » à toute mes tentatives de contourner ce refus, de faire bonne chère, de partager le pain et la convivialité du repas.

La qualité du pain, ajoutée à son attitude de consommer son pain sec m’avait profondément contrarié et j’étais prêt à lui faire quitter vertement la table car son attitude m’était insupportable.

Refuser de participer au repas était pour moi inconcevable. Alors que l’assurance d’être repus était devant lui, il refusait de participer. Au fond, il mordait la main de celui qui le nourrissait. C’était pour moi, un tabou franchi, une faute primordiale, un acte impossible a accepter. C’était son droit de refuser, de faire à sa manière.

Je ressentais en lui comme une attitude agressive pour mettre à mal sans doute ce qu’il avait perçu en moi. J’aurais pu ignorer ce fait, passer au-dessus de l’attitude et me contenter de terminer mon repas car au fond c’est lui qui se privait, qui ne goutait pas à la convivialité, à la pause après l’exercice.

J’en était resté muet et je transpirai certainement la colère.

Il me demanda de mes nouvelles, cherchait sans doute a comprendre mon attitude, à lui donner un sens.

J’étais incapable d’en expliquer les tenants et les aboutissants, envahi par la colère, je bouillonnais.

Un point sensible avait du être touché en moi, venant de l’époque où j’avais son âge sans doute. Il était miroir, celui de l’adolescent que j’avais été et qui devait être puni par son père. Du fond de mon histoire, quelques temps après j’avais compris, me rappelant que la punition ultime à la maison familiale était d’aller dans sa chambre avec un quignon de pain sec, survie du malfaiteur et de l’ingrat.

Lui s’arrogeait le droit de mettre sous mon nez, cette manière de faire qui avait du me mettre en colère en colère sans doute pour une punition attribuée aux deux de la fratrie, faute d’avoir déterminé le coupable.

Le peu de distance que j’avais pris face à cette manière de faire ne pouvait avoir d’autre sens.

Me sachant fragile intuitivement, il agitait sous mon nez le scénario enfoui pour en révéler la nocivité et sans doute aussi la longévité inutile. Je n’étais pas assez zen face à une assiette que le propriétaire repoussait et surtout s’il avait l’âge ou dans le passé, j’avais souffert de la menace et de l’ukase du pain sec et de l’eau.