Diner frugal.

Après une escapade culturelle en ville, largement après l’heure habituelle du diner, je m’étais retrouvé  avec deux petit-fils autour de la table. Mon humeur n’était guère joyeuse, mon appétit contrarié car mon épouse avait acheté chez le boulanger du coin deux pains placé par moi dans la liste des aliments à éviter.

Leur gout et leur structure étaient exécrables, en-dessous du minimum de qualité admis par mon palais.  Le Giabata n’avait aucune fermeté, c’était a peine une sorte de brioche, sans goût qui disparaissait à la première bouchée. La baguette était de la même veine, immatérielle, croquante sans doute, évanescente et ma bouche cherchait la matière support de la garniture. Rien qu’à les voir, gonflé comme des baudruches, j’avais déjà perdu la moitié de mon appétit. Heureusement que le plat de légumes et la charcuterie se trouvaient sur la table sinon j’en serais sorti affamé.

Mon plus jeune petit fils s’était immédiatement découpé à la main un morceau de Giabata et le mâchonnait, par petits morceaux qu’il découpait à la main. Il ne voulait même pas y ajouter du beurre et une garniture pour agrémenter ce produit indigne d’un boulanger sérieux  et d’une bonne table. Ce dédain pour les légumes, le beurre, la charcuterie s’était ajouté à ma réticence face au pain et une brusque colère m’avait envahi. La dernière fois qu’il était venu, il avait refusé le diner et nous avait regardé manger comme si nous allions être victime d’un empoisonnement.

Il opposait un « Non » à toute mes tentatives de contourner ce refus, de faire bonne chère, de partager le pain et la convivialité du repas.

La qualité du pain, ajoutée à son attitude de consommer son pain sec m’avait profondément contrarié et j’étais prêt à lui faire quitter vertement la table car son attitude m’était insupportable.

Refuser de participer au repas était pour moi inconcevable. Alors que l’assurance d’être repus était devant lui, il refusait de participer. Au fond, il mordait la main de celui qui le nourrissait. C’était pour moi, un tabou franchi, une faute primordiale, un acte impossible a accepter. C’était son droit de refuser, de faire à sa manière.

Je ressentais en lui comme une attitude agressive pour mettre à mal sans doute ce qu’il avait perçu en moi. J’aurais pu ignorer ce fait, passer au-dessus de l’attitude et me contenter de terminer mon repas car au fond c’est lui qui se privait, qui ne goutait pas à la convivialité, à la pause après l’exercice.

J’en était resté muet et je transpirai certainement la colère.

Il me demanda de mes nouvelles, cherchait sans doute a comprendre mon attitude, à lui donner un sens.

J’étais incapable d’en expliquer les tenants et les aboutissants, envahi par la colère, je bouillonnais.

Un point sensible avait du être touché en moi, venant de l’époque où j’avais son âge sans doute. Il était miroir, celui de l’adolescent que j’avais été et qui devait être puni par son père. Du fond de mon histoire, quelques temps après j’avais compris, me rappelant que la punition ultime à la maison familiale était d’aller dans sa chambre avec un quignon de pain sec, survie du malfaiteur et de l’ingrat.

Lui s’arrogeait le droit de mettre sous mon nez, cette manière de faire qui avait du me mettre en colère en colère sans doute pour une punition attribuée aux deux de la fratrie, faute d’avoir déterminé le coupable.

Le peu de distance que j’avais pris face à cette manière de faire ne pouvait avoir d’autre sens.

Me sachant fragile intuitivement, il agitait sous mon nez le scénario enfoui pour en révéler la nocivité et sans doute aussi la longévité inutile. Je n’étais pas assez zen face à une assiette que le propriétaire repoussait et surtout s’il avait l’âge ou dans le passé, j’avais souffert de la menace et de l’ukase du pain sec et de l’eau.

 

 

 

 

 

 

 

 

Photo en miroir.

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Même

Lors d’un vagabondage sur la toile, en passant d’un site à l’autre, je m’étais arrêté sur un blog présentant, à son cercle d’amitié, une image floue montrant une rue bordée de hauts bâtiments, d’une tour, le tout éclairé par des luminaires. Décors menant à un parc, à l’orée de la nuit.

Une impression étrange flottait en moi. Cette image était le miroir de souvenirs épart de mes éveils, au cours des nuits hachées qui faisaient mon quotidien souvent. Périodes d’insomnies propres à me réveiller, l’esprit encore imprégnés d’images de chantiers, de paysages urbains en profondes transformation avec ruines et tranchées, déserts urbains.

Une évolution nette s’était mis en route, sans que j’y fasse apparemment quelque chose. Décors m’interrogeant sur leur finalité, sur leur périodicité. Impossible de les associer, de les mettre en relation avec ce quotidien qui s’égrène et qui me laisse rempli de questions sur leur sens.

Ah, si je pouvais rédiger des mémoires, me raconter l’histoire qui se déroule par devers moi dans cet univers qui ne m’appartient pas.

D’où viennent ces formes, ces scènes primitives loin des décors que je fréquente ou que j’ai fréquenté. Comme si j’étais branché sur un transpondeur qui me parle d’une histoire dont je ne suis qu’un des maillons. Et là maintenant sur ce blog cette image comme une métaphore de mes nuits.

Faut-il réagir, ne pas réagir, à l’invitation de la commenter.

Je n’appartiens pas à ce cercle d’habitués, à ces experts qui se positionnent, commentent, partagent.

Qu’ai-je à dire ?

Ne pas entrer dans la profondeur, dans le fil de leur histoire ou perturber une envie de proposer sans rien attendre, une réflexion. Sortir de ma réserve, d’oser, tenter un essai pour voir.

Ma décision est prise, j’envoie un mail vers « Photo et imagination » (*)

N’est-elle pas cette photo, à l’image de notre quotidien, avec tous ses concepts, ses catégories, ses projections, ses affirmations.
Que de constructions dans lesquelles chercher le sens, la lumière ou ne voir qu’ombres, obscurité, théories.
Idées naissantes ou souvenirs qui s’égaillent en pagaille.
Monde artificiel qui attire par ses feux semblants, les papillons qui ne savent où donner de l’aile.
Pourtant si je cherche une ressemblance, quelque chose qui me parle, j’y retrouve une version photo de « L’empire des lumières » de mon peintre préféré Magritte. Il n’y a pas la pureté des lignes, la sobriété du thème mais peut-on trouver en ville, la sérénité d’un tableau.
C’est au seuil de la nuit, dans l’agitation que l’émergence des points lumineux focalise notre attention.
Comme le petit Poucet, dans cette forêt de bâtiments, ces cailloux lumineux nous conduisent à plus d’intériorité, à la quête, à faire une activité extérieure encore ou à une introspection pour mettre la main, sur les trésors que notre inactivité, le repos de notre mental, laisse émerger.
C’est laisser le champ à notre construction intérieure, à notre individuation.

 Une réponse inattendue et positive me parvient. A moi, d’introduire ce texte en bonne et due forme dans le code en usage sur de tels blogs via la fenêtre « Commentaires ».

Enhardi, je suis la proposition et devient partenaire de la proposition du jour.

Les réflexions ne vont pas tarder à se présenter, lentement me dit la bloggeuse quand le coma des vacances prendra fin.

Est-ce à cette démarche que je dois cette nuit presque blanche, à ce remue méninge qui me touche dans ma fragilité nasale. Mon épistaxis est de retour, puissant, sanguinolent.

Dans mon tréfonds, un remugle, d’une histoire impensée touchant ma source vitale ou stress simple et cohérent induit par la chaleur impossible de la nuit.

Nœud qui s’ajoute à l’enchainement des incidents, à la longue liste d’écoulements similaires, -mêmes- qui émaillent mes nuits calmes ou agitées.

Cohabitation d’évènements ne tombant pas dans un sens ou coïncidence troublante?

 

 

 

 

 

 

Le tilleul abattu.

IMG_1598L’arbre, jadis planté sur le parvis de l’église décanale avait été coupé non parce qu’il était mort ou à moitié étêté par l’orage mais parce que d’après les experts, il était devenu fragile ou même dangereux. J’en avais été averti par un petit placard affiché sur le tronc, par les services de la ville quelques semaines avant. Ne perdait-il pas à l’occasion des branches !

Principe de précaution, ou principe de razzia.

N’avaient-ils pas l’année précédente fait couper un saule magnifique dans le jardin d’une propriété de la ville, dans une rue adjacente car m’avait-on dit ses racines mettaient en péril les fondations du bâtiment et les égouts, sans parler des feuilles qui trop régulièrement bouchaient les gouttières. Comment faire confiance, admettre ce raisonnement dans une commune qui se dit écologique.

Après la coupe du l’arbre la souche était apparue. La qualité des anneaux ne laissait apparaître aucun défaut. Elle semblait saine et laissait supposer, encore pas mal de vigueur mais il était trop tard. Un tilleul ancien venait de disparaître, comme avait disparu le tilleul sur la place de l’église voisine bien des années plus tôt.

Arbres mémoires, plantés dans des endroits publics fréquentés, pour symboliser une espérance, un projet, une affirmation. Arbres du cinquantenaire, du centenaire du pays. Arbres symbolisant la paix à la fin d’une guerre, arbre repères. (Photo)

Au pied des églises, sur la place, les habitants avaient fêté un événement, avaient ancrés dans leur mémoire un jalon, une balise, le début d’une histoire qui se perdait à présent dans l’immédiateté. Là, un nouveau avait été replanté à la sauvette, dans un manque d’ambition, de projection, de paris sur l’avenir. Comme si symboliquement il était gênant d’attirer l’attention sur ce qui était avant le milieu du village. Ces gestes iconoclastes m’avaient marqué, comme ils avaient marqué l’environnement.

Mon attention s’était alors portée sur celui proche de mon église, planté en son temps sur un espace moins public, un peu à l’écart de la place, dans l’enceinte verte de l’ancien cimetière. Etait-il protégé ainsi de l’envie de faire table rase qui se manifestait à présent par rapport aux arbres, plus symbole de danger que de vitalité. Allait-il encore durer longtemps ? Le ver étant dans la pomme me semblait-il, pour ces sources de verdeur et d’ombre dans ce qui devenait une ville.

Et si l’arbre qui, par ses racines et ses branches, relie la terre au ciel portait ombrage à ces libres penseurs que la moindre religiosité et symbole, irritent ou gênent. N’avaient-ils pas aussi étêté l’arbre abritant le calvaire le long de l’église, trop adossé au mur de la nef.

Curieusement cette année, l’arbre à l’entrée de l’église, que je connaissais, depuis plus de 10 ans, m’avait attiré et je l’avais vu fleurir suite à une quinzaine de journées plus que printanière. Ce n’était pas un tilleul. J’avais porté mon regard sur les fleurs de celui-ci, assez caractéristiques en forme de petites bougies et constaté mon ignorance à son sujet.  A partir d’une recherche dans les livres de botanique, sa nature était apparue, un érable sycomore.

Du nouveau testament, j’avais gardé l’idée du collecteur d’impôts Zachée qui était monté pour se grandir sur celui-ci. L’idée était amusante. Un ancien curé avait sans doute présidé à sa plantation pour l’enseignement de ses ouailles.

Mais à présent l’on pensait plus à faire table rase du passé, à agrandir les routes, à densifier l’habitat pour entrer dans l’image d’une ville dynamique et motorisée, à repartir dans d’autres système de pensées. Ne faudrait-il pas pourtant me relier à ceux qui dans cette église millénaire ont porté leur foi, et planté pour les générations futures.

Tiens, à présent le peuple des arbres m’interpelle, par sa présence, sa beauté. J’en découvre la variété, l’étendue. Dans la ferme transformée en bibliothèque, un indice d’une plantation de l’ancienne majorité, des frênes, s’y alignent en deux rangs depuis une dizaine d’années, donnant de l’ombre, comme en donnera, dans bien des années, le tilleul remplaçant l’arbre coupé sur le parvis. En bordure du parking du supermarché, un tilleul, un groupe d’érables champêtres, un châtaignier. Dans ma rue, quelques Acacias encore en fleurs et surtout dans l’avenue montant vers la ville, sur des centaines de mètres des robiniers en fleurs faisant la haie. Il a fallu cet abattage pour que je m’intéresse aux arbres, à leur présence, à leurs qualités.

Connaissance à diffuser pour augmenter le nombre de protecteurs et de planteurs pour le futur de notre vitalité. N’apportent-ils pas l’oxygène dont nous avons bien besoin, n’éliminent-ils pas le CO2 qui contribue au réchauffement climatique. Poumons à l’image des nôtres, pour perpétuer la vie.

Il fait beau ce dimanche, je parcours la forêt, peuplées de chênes et de hêtres. Une impulsion me pousse, je suis à présent adossé à un arbre centenaire, en pleine détente, sans attente, je l’accueille, le prend pour tuteur. Déjà de mes pieds s’enracinent dans sa terre, une vibration s’élève dans mon corps, elle ondule, vers le haut comme le ferait une flamme. De mes genoux à mon ventre, je la ressens, ondulant lentement, montant vers la poitrine en signe de connivence. Mouvement apaisant, me reliant à sa forme, son impassibilité, à sa ramure s’élançant vers le ciel. Tiens au fond, ce chêne, a-t-il, la même énergie que le hêtre ?

En voilà un, sage parmi les sages. Son fut droit impressionne, je m’y appuie, me détend. La vibration revient, de nature différente, elle démarre plus haut, tournoie lentement en moi, à travers ma poitrine vers la tête. Est-ce sa maturité qui change le sens de la vibration, la rendant autre. Mouvement en tire-bouchon qui ouvre en moi, le flux de la vie, vers le haut, vers le ciel.

Mon énergie est plus forte, d’un pas assuré, vif, je poursuis mon chemin dans la futaie, détendu, fort de la vie échangée avec ces témoins majestueux, membres vénérables du peuple des arbres.