La vitrine.

Son idée de la vendre était dans l’air depuis longtemps et je n’imaginais guère que cela aie plus loin que l’intention. Pourtant aujourd’hui le brocanteur s’était annoncé et à l’heure convenue, il avait sonné à la porte. Venait-il voir, en espérant l’aubaine, l’objet rare. Je n’en étais pas convaincu car le marché pour ces meubles s’était effondré.

C’était un meuble centenaire, mais faisait-il partie des objets rares. Il était dans sa famille depuis longtemps, dans notre espace familial depuis le décès de sa mère.L’avait-elle introduit comme souvenir d’attachement à celle qui l’avait portée ou comme simplement son droit dans la fratrie, la défense de son tiers, face à ses deux sœurs.

L’entrée de ce meuble bien des années plus tôt dans notre salon m’avait pesé pendant des semaines, c’était une intruse dans mon cocon familial. Belle-mère en puissance, valise généalogique perturbant le décors que nous avions dressé autour de notre couple. Ce droit que je lui concédais faisait pendant à la comtoise que j’avais reçue de mon père et qui passait de fils en fils depuis des générations, objet utile qu’elle avait muselé immédiatement en lui imposant le silence, par l’arrêt du balancier au tic-tac bien frappé.

La vitrine n’était pas bruyante, elle, mais elle en imposait par sa stature et son ouverture sur des planches couvertes d’objets insignifiants ou rares. Je  ne l’avais  jamais su car elle n’en connaissait pas le sens et la charge émotionnelle. Bien des semaines, après la vitrine s’était fondue dans le paysage environnant. Portait-t-elle des souvenirs d’enfance, des émotions cachées en son sein ? Mystère. Si je considérais le peu de cas qu’elle faisait de ceux-ci, ils ne devaient avoir qu’un statut de surface, d’objet non transitionnel et essentiellement peu porteur d’histoire.

Le brocanteur, déniché par les réseaux sociaux était une personne conviviale, experte en vide-maison et détails qui avait du sens « pays », comme je l’avais entendu dire quelques fois. Il venait de mon coin selon l’inscription sur sa camionnette, de ma ville natale. Cela me rassurait, le meuble serait en de bonne main, même, si je ne jouais qu’un rôle de potiche.  Ce n’était pas en effet mon domaine, ni ma responsabilité.

Le lendemain, en entrant dans le living, j’avais ressenti un choc profond, face au vide qui mettait en évidence le départ du meuble. L’air de rien, cette vitrine prenait de la place, sa place. Je m’en apercevais à présent et cette impression me poursuivit plusieurs jours d’affilée avant de disparaître. Un paysage interne marqué par la vie quotidienne venait de s’effondrer par cette absence et il me faudrait du temps pour qu’une nouvelle image pénètre mes habitudes. C’était comme souvent je le constatais pour d’autres lieux.

Mon cerveau droit avait besoin de temps pour tisser, dans le décors du salon en lieu et place des neurones armoires, des neurones murs blancs coquille d’œuf. Une semaine plus tard la sensation de vide était moins forte car j’avais rééquilibré le coté gauche de la pièce, déplacé la comtoise dont le pied était caché par le meuble bas qui supportait l’écran de la télévision.

Au fond, l’horloge retrouvait la place qu’elle avait perdue par l’arrivée de l’armoire et de mon coté la pièce unique de mon patrimoine, était remise en valeur. Curieusement, elle avait ramené à mon souvenir, les jeux d’enfance avec mon père qui lors du cache-cache dans la maison nous dissimulait, vers les trois ans, dans le creux du fut, sous le balancier.

Que vivait-elle par rapport à sa vitrine. Apparemment je n’avais eu aucun commentaire sinon que bon débarras, cela faisait de la place. Le cordon ombilical qui la reliait à sa mère venait sans doute d’être fortement affaibli, la rendant plus indépendante et plus autonome, du moins je l’espérais. Mais fallait-il jeter l’eau du bain avec le bébé.

Ne faut-il pas, au cours de son cheminement, son évolution, lucidement apprendre a quitter les objets dont l’on se sert comme hochet et présence rassurante pour n’en garder que ceux qui ont du sens ou une fonction basique et utilitaire. 

S’alléger, oui, mais effacer non. Là je me sentais plus concerné par le maintien de quelques points, porteurs de sens qui, en connaissance de cause, me relient à mon passé.

Au delà ?

Alors que je sors du parking, de son poste de conductrice, elle me fait un signe amical de la main. C’est bien la première fois que cela arrive, même si cela semble normal et logique puisqu’on se rend au même endroit. Cinq minutes plus tard, nous entrons l’un après l’autre à l’église pour prendre place dans le demi cercle de chaises qui attend des fidèles pour l’office.

L’habitude nous pousse à gauche, elle est la première de la série dans l’arc vide à ce moment, je suis le second. Après quelques instants, le temps de s’asseoir, elle m’adresse la parole et me dit : 

« Cela vous a plu, hier ? » « Ah, hier, que s’est il passé ? »

« Je vous ai vu à la séance de cinéma » me dit-elle.

« Je n’ai pas été au cinéma, hier. »

« Je croyais vous y avoir vu. C’est alors quelqu’un qui vous ressemble. »

Au fond, des ressemblances, il y en a de temps à autre, des allures proches, des impressions qui flottent sans qu’on sache pourquoi. On se connaît peu, c’est donc possible. Une minute à peine, après, une connaissance plus confirmée, que je rencontre depuis longtemps vient s’asseoir à ma droite. Après les salutations d’usage, elle me dit 

« Tu as aimé le film hier ? »

 « Mais je n’ai pas été au cinéma hier. »

« Ah, j’ai cru t’y voir. » ajoute-t-elle.

Une conclusion s’impose. J’ai un double. Nous partageons la coïncidence, en souriant. Un sosie m’a représenté. Pourquoi pas, deux fois, cela renforce l’image de celui-ci. Me voilà entouré, à gauche et à droite curieusement, une même perception m’est offerte. L’âge aidant, les cheveux plus rares favorisent sans doute des ressemblances. Quelque chose pourtant ne lui plait pas. Elle doit être du genre méfiant, ou n’aime pas prendre des vessies pour des lanternes. Hésitation, froncement de sourcils, Questionnement.

Une nouvelle arrivante, nouvelles salutations. C’est un cercle d’habitué, nous nous connaissons plus ou moins, je l’ai rencontrée quelque fois. Ma voisine de droite lui adresse la question. 

« Tu l’as vu hier ? » (en parlant de moi).

« Tu sais répond-t-elle, je ne sais pas voir toutes mes connaissances. Elles sont trop nombreuses. »

La voilà déçue, elle s’est vraiment, trompée. Un deuxième déni à porter. L’intermède se clôture. Curieux cette dualité, cette coïncidence ? Elle me trotte dans la tête. Aurais-je le don d’ubiquité ? Non, je m’en serais rendu compte depuis longtemps. Alors une histoire de jumeau. L’idée me trotte dans la tête, fait un retour après un long temps d’oubli. Plus large, plus étonnante.

Quelques années plus tôt, j’avais noté autour de moi de nombreuses coïncidences, à propos d’une petite sœur perdue dans mon histoire, dans ma gestation. L’évidence s’est imposée, sans le moindre doute. J’avais une jumelle évanescente, compagne d’un voyage de quelques semaines. Dans mon esprit, elle est toujours là, je l’ai nommée, elle est sur un petit nuage là-haut, même si l’un ou l’autre fronce les sourcils à un tel récit. Est-ce une nouvelle aventure, une nouvelle évidence qui se met en route, qui se pointe à l’horizon. Le fantôme d’un vrai jumeau perdu ! Je n’ai rien fait pour le susciter, il s’impose à moi, un matin de novembre, à la messe du matin. Nouveau chapitre de ma vie. A quand la nouvelle évidence, le nouvel indice?

Curieusement depuis un certain temps, j’ai  ajouté à mon prénom un tiret et un deuxième prénom pour me distinguer d’une autre personne qui vit dans la ville voisine, et avec qui je pourrais être confondu. N’a-t-il pas fait les mêmes études au même endroit. Dans l’annuaire des  anciens élèves, nos deux noms et prénoms voisinent. Indice supplémentaire.

Dans la prière qui nous rassemble, je suis debout, le soleil matinal apparait juste au bord du vitrail qui me fait face. Je suis ébloui, par sa lumière. Je ferme les yeux, aveuglé. Je m’entends réciter le texte avec la dizaine des participants. Je suis suspendu hors du temps. Moment serein, profond rempli d’émerveillement.

Une nouvelle journée vient de commencer. Je suis riche d’une nouvelle perception.

Le troll.

Les deux premières réunions, chez lui, avaient permis de faire un peu connaissance et de mesurer le niveau d’avancement du projet. Ma compétence en informatique n’atteignait guère la sienne, et j’avais immédiatement accepté comme on dit d’être un second couteau. L’essentiel dans mon esprit était de sauver le travail de recherche, les documents scannés et les photos prises en vue d’une exposition deux ans plus tôt. Sauvez mes recherches ou risquer de les voir un jour ou l’autre perdues soit par un crash informatique, soit par mes héritiers. La coopération ne semblait pas évidente, ce qui l’était c’est qu’il maitrisait seul la mise en page, le visuel et que mon rôle se limitait a apporter les fichiers dans un compte ouvert sur Dropbox.  Lui en les copiant, les introduisait dans le visuel dont il était  seul maître à bord.

Pas question pour moi, d’en avoir le code, ni de corriger ce qui y était introduit par son système de pensées, un peu bouillon d’abord pas du tout en phase avec le terrain de mes recherches, ni des sources  différentes de celles qu’il pratiquait. Nous avions néanmoins, convenu d’un protocole, d’un travail en duo,  pour oeuvrer à distance via  Skype, sur la structure de la photothèque. L’échange de mails et les photos annexées n’avaient pas l’air de lui plaire, mes demandes semblaient souvent incongrues ou compliquées et plus d’une fois simplement irrecevable ou oubliée. La tâche était immense, les domaines à développer sur plusieurs entités, bien plus complexe que ma simple vue sur le village qui finalement n’était pas sa tasse de thé, lui qui se réservait pour les chroniques concernant les deux guerres.

Au fur et a mesure, je voyais apparaître sur l ‘écran des mélanges de photos, sans suite logique, a des niveaux différents et incomplets par rapport aux ressources proposées. Sa souplesse d’esprit me semblait de moins en moins grande et souvent après une demi-heure de discussion, je terminais l’entretien, énervé et fatigué de cette lutte permanente pour que la structure et la logique soient cohérentes par rapport au temps et aux lieux. Sans doute pouvait–on voir les choses sous plusieurs angles mais une fois arrêté, la structure de base avait été recrée et la dernière disposition modifiée.

Il me fallait changer ma tactique et surtout ne rien vouloir, essentiellement suggérer, mettre en jeu la logique et la cohérence, bref ne pas entrer dans un affrontement direct, ni faire valoir une idée immédiatement contraire à la sienne. Le laisser revenir selon son initiative et le pousser dans une de mes propositions. Travaillant par la bande, lorsqu’il me sollicitait, j’obtenais plus qu’en ligne directe. La tactique d’escarmouche était bonne, pas d’affrontement direct, de la patience et du temps pour qu’il assimile les nouvelles demandes. Le sujet progressait, le résultat suggéré s’était finalement adapté par petites touches.

Nous étions dans la page photos de l’ancien cimetière. En l’écoutant marmonner au bout du fil, je regardais une des photos, celle de la ruelle le long de celui-ci, qui me semblait importante par les deux types de matériaux utilisés, briques sur pierres attestant de l’âge vénérable de celui-ci, quand surpris, je vis un troll, un diable qui se cachait dans les formes du bas du mur.

L’étonnement m’envahit, la joie aussi. Je l’avais bien vue dix fois, cette photo, sans jamais le voir, préoccupé que j’étais par la place, la taille, le libellé bref toutes les caractéristiques possibles et imaginables de la page. Ce fut un flash étonnant que je voulais lui partager pour mettre un peu de gaité dans la relation, pour détendre l’atmosphère, surtout de mon côté.

Mon projet fut alors qu’il le découvre. Mission quasi impossible. Il me fallait sortir de l’épure, quitter la relation existante à ce moment. Le faire sortir de son schéma mental, lui ouvrir un peu le cerveau non-rationnel, jouer simplement et en rire. Quelques mots pour situer l’événement, l’émergence de la créature n’étaient pas suffisants. J’étais entré dans la photo par un aspect, et je voulais qu’il fasse le même parcours. 

Une expérience passée, en formation de vendeurs m’était immédiatement revenue en mémoire. Dans la classe,  j’étais le seul à voir successivement l’image de la vieille dame et de la jeune qui apparaît selon l’angle de vue et j’avais été chargé d’expliquer à ceux qui voyait la jeune où était la vieille.  Impossible d’y arriver, aucun progrès en face de moi quand le moniteur m’apprit qu’il était inutile de partir de mon point de vue, mais que la solution était de partir du point de vue de l’autre. Fort de cette expérience qui me retraversait l’esprit, je lui demandais de proposer un détail de l’image. Le poteau blanc qui l’avait marqué en haut fut le point de départ de la tentative. Patiemment à partir de celui-ci, en descendant lit de briques par lit de briques, me décalant sur le mur, vers le bas j’étais arrivé à la jonction des deux matières pierres et briques ou enfin il vit ce qui m’avait tant troublé, le troll. A nouveau la joie m’envahit, joie redondante car il l’avait vu aussi.

A y repenser, nous étions partis du cerveau gauche, le rationnel, pour ensemble le quitter et passer à celui de droite, plus versé que celui à d’autres dimensions. Joie profonde de la découverte, de l’échange, de l’objectif atteint. Moment magique cueilli simplement, sans long voyage au bout du monde, simplement dans mon quotidien, chez moi.

Pour analyser le mystère, la chose, dès la fin de la téléconférence, j’avais pris mon appareil photo, pour me rendre à pied, dans la petite ruelle et constater la présence de la créature. Je n’étais plus dans la magie du moment, dans l’émerveillement, j’étais dans l’analyse, le rationnel. Sur place, elle était bien là, selon l’angle de vue, la lumière, l’humidité, elle apparaissait plus ou moins vivante. 

Le travail du maçon, la nature du matériaux, le hasard ou un choix délibéré, m’avait interpellé à travers près de cent-cinquante ans d’histoire, et gratifié d’une vague de joie qui me rendait vivant. Moment magique à conserver précieusement pour les jours de grisaille, de froideur. Page de vie à partager comme celle avec la crémière.