Mains chaudes.

Une sensation ancienne, enraciné bien loin, m’était revenue un matin. Elle me renvoyait à l’enfance, à la chaleur douce et entièrement enveloppante que je retrouvais en rentrant dans mon lit sous le duvet de plumes, malléable à souhait, léger. J’y retrouvais ma forme. Celle qui s’était faite au cours de la nuit, des nuits et qui m’accueillait dans le matelas de crins, tendus de draps molletonnés.
Après avoir affronté la pose de nuit dans le froid, sur la carpette près du lit, devant le pot de chambre, je retrouvais ma bulle de chaleur enveloppante, à ma mesure, univers accueillant et chaleureux. Petit nirvana thermique précieux.
Cette chaleur m’était venue, cette fois uniquement dans les mains, en ce matin frais où je m’éveillais à peine, après quelques heures de sommeil. Seule la sensation était présente dans mes mains posées l’une sur l’autre sur le ventre.
Depuis deux hivers, ma santé n’offrait plus à mes mains et à mes pieds qu’une sensation désagréable à peine tiède que remarquait plus d’un, lors d’une poignée de main. Oui, j’avais les mains froides maintenant, séquelle d’un grave incident cardiaque.
Ce matin pourtant comme par magie, la sensation de chaleur d’enfance au lit était là, comme un soleil, entre mes mains seulement. Émerveillement.
Ma main gauche sur le dessus s’était réveillée la première et elle applaudissait satisfaite, par tapotement, celle d’en dessous. Gratitude pour ce fluide chaud, bouillotte naturelle arrivant de grand matin. Bonheur chaud, rayonnant.
Mon mental reprit le dessous et m’interrogea « Tiens où est la main droite, elle ne réagit pas »
Nouvel appel, nouveau tapotement. La droite reste muette. Est-elle engourdie, inerte ? Toujours endormie ?
Me voilà avec une seule main. Que se passe-t-il ?
Les questions fusent dans ma tête.
Est-ce un AVC qui la rend insensible, un noeud quelque part au niveau de ma membrure qui l’engourdit. En quelques mouvements, du bassin, du torse de l’épaule, je bats le rappel de mon réseau nerveux pour retrouver celle qui ne répond pas. Je me tortille à la recherche de mon membre essentiel qui manque à l’appel. Surprise !
Ce n’est pas ma main qui avait reçu le signal mais celle de mon épouse, qui fidèle, avait entrepris la travail ingrat de fournisseur d’énergie en s’immisçant, sans doute quelque temps plus tôt entre mes mains glacées.

L’or du val.

Ma motivation pour ce week-end de retraite n’était pas bien grande, j’avais voulu seulement compenser, en faveur de mon épouse, la longue période d’isolement pour la garde d’un manoir pendant les vacances du propriétaire ainsi que la sortie faite avec mon petit-fils à Paris. Face à sa demande d’activité extérieure, je m’inclinais et avais dit oui à l’invitation d’un couple d’amis pour participer à un week-end à l’abbaye d’Orval.

Depuis longtemps, nous n’avions plus participé à ce qu’on appelait précédemment  “ recollection – retraite.”  L’approche ici n’était pas par le biais de la théologie, des Évangiles mais à travers la poésie d’un grand poète français dont j’ignorais l’existence : Guillevic. Quatre sessions d’une heure, animée par un moine, auteur du programme, nous donnaient l’atmosphère d’une session complète étalée sur une semaine.

Autour de la lecture passionnée, vivante de poèmes thématiques, nous étions entrés dans l’univers du poète. J’en avais été touché immédiatement, sa manière d’évoquer le sujet traité, me renvoyais à une profondeur que j’avais perdue de vue trop longtemps. Ce n’était pas l’argumentation logique et intellectuelle autour d’un thème par des références nombreuses et savantes, c’était par la sensation, l’émerveillement, le jeu des mots que l’on entrait dans le vécu et le ressenti. Que de vie ajoutée aux moments de grâce, que le moine nous faisait savourer comme des mets délicats, doucement, simplement.

Le frère Bernard-Joseph avait tamisé la production du poète en nous en présentant ce qui pouvait montrer qu’au fond, sa vie de moine, ne cherchait que la même chose, la connexion avec la profondeur, l’indicible qui habite en nous.

Guillevic disait “Je suis un ruminant, je broute des mots (Art poétique 232).  L’orateur selon la grande tradition monastique de Saint-Bernard lui opposait la comparaison que celui-ci faisait de ses moines, des ruminants de la parole.

Le lien était fait. Tous deux, le poète et le moine recherchaient le contact ultime avec ce qui au plus profond de notre vie, nous habite. Délices de ce parcours en quatre heures du chemin que je n’avais plus fréquenté et sur lequel je posais avec prudence les pas, de peur d’effacer le ver fragile, le vers nuages et brume, devant une lumière indéfinissable.

Que de profondeur n’avait-il pas ajouté à ce temps consacré, sans trop de conscience, à un projet fixé simplement dans mon agenda.

Le « Oui » à d’une invitation du couple organisateur, acceptée sans doute, porte ouverte sur un espace nouveau et dont je parcours à présent le fond, les yeux humides, pour toucher cette atmosphère d’enfance, de joie, un jour goûtée.

Comment exprimer mieux cet univers que par cet exemple qui nous y relie, le poème à propos du coquelicot, présenté en quatrième page de couverture du carnet mis à notre disposition et repris ci-dessous.

 

 

Partout

Il n’y a pas que toi,
Coquelicot.

Ce besoin qui te fait
Éclater dans le rouge,
Étaler tes pétales,

Ce besoin de clamer
Par ta forme et le rouge
Que la vie est ici
A prendre sur le vif,

Ce besoin de chanter
Que tu y réussis,

Prête-le donc à d’autres,
Et du temps pour le vivre.

 

Par les mots, par le rythme des phrases, ses suspensions, j’étais renvoyé dans l’image, celle d’un coquelicot, cueillie un jour lumineux, en route, vers ma terre natale.

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Session d’Octobre en MLC.

La session de MLC vient de commencer avec un petit nombre de participants. L’espace disponible met plus à l’aise qu’à l’habitude. Les exercices débutent et restent centrés sur la respiration, sur la détente du thorax. Prendre conscience de sa posture habituelle, sentir l’alignement de ses épaules. Sont-elles à la même hauteur ? Perpendiculaire à la marche ?

Je pense car dans un passé récent, j’avais ressenti mon épaule gauche plus en avant comme bloquée dans un mouvement de protection. Depuis elle se libère, s’est libérée ? C’est tellement lent, subtil. Avec tous les craquements qui surviennent régulièrement de ce côté, lors d’un mouvement du bras gauche, puis-je dire qu’elle est enfin libérée ? Qu’elle a retrouvé la souplesse idéale. Je n’en ferai pas un plat, je constate simplement qu’aujourd’hui, elle m’a l’air en place.

Lentement, progressivement la praticienne de sa voix douce et régulière nous fait suivre un parcours d’assouplissement, de mouvements, de ressentis.

Abandonner le poids du monde qui est sur nos épaules, nous libérer des charges qui nous pèsent. Cette approche par le biais de la pesanteur semble avoir un effet ricochet en moi, un effet sonore.

La phrase de Françoise Dolto venant de ses écrits résonne dans ma tête « allant, devenant ». Elle parle du développement de l’enfant qui veut se lancer à la conquête de l’espace qu’il pressent devant lui. Souplement, volontairement, il se déplace bouge, cherche, se redresse.

A mon âge, j’en suis loin. Toutes ces difficultés qui m’ont enfermé, qui ont créé ma carapace de protection sont là, fragilisée par le mouvement.

Sont-elles tombées ? Peut-être ? Le concept « allant, devenant » prend l’opposé de la démarche proposée.

Ce n’est pas ma tête qui laisse tomber les tensions, qui les écartent comme pesantes, néfastes. Non. C’est mon envie de vivre qui sort la tête et qui part en exploration. C’est mon Hara, centre de vie qui se dresse pour être au monde. Je suis dans la vie qui m’est donnée, entièrement. Fluide décidé à goûter les mouvements qui m’animent. Ce n’est plus la voix qui m’emporte, c’est l’énergie forte et ferme qui s’élève en moi et qui me tient droit à mon âge, je me sens branché comme je suis, à cette source qui est celle de la vie.

Je suis « allant, devenant » vers une journée qui sera remplie d’événements ou banale peu importe, c’est la seule qu’il m’est donné de vivre aujourd’hui. Je suis là, en mouvement avec cette voix intérieure qui me conduit, à faire confiance à mes ressources telles qu’elles sont aujourd’hui. Le poids dont je le monde est chargé, n’est-il pas souvent illusion, projection.

Tenir sur la tête un chapeau lourd et garni en équilibre pour me tenir droit. Peut-être ? Chapeau protection ? Je préfère l’image déjà reprise précédemment du plateau de fruits en équilibre. Il doit être porté horizontalement pour ne rien perdre. Je dois me tenir droit comme un i, m’aligner sur mon centre pour me stabiliser, pour laisser passer l’énergie. La force ne vient pas de l’objet porté, elle prend son départ en moi. Je veille à sa direction, elle prend son départ de mon tréfonds. C’est moi la référence, le point d’appui.

D’assouplissement en assouplissement, mes épaules s’ouvrent, gardent récupèrent de la souplesse. Je suis là, au mieux de ma forme. Je suis « allant, devenant » aujourd’hui.

Rencontre furtive

Les uns après les autres les participants du club de gym se regroupaient à l’entrée de la salle pour l’heure d’exercice. Depuis un an que j’y participais j’avais à peine appris les prénoms de quelques-uns. Après la poignée de main à la ronde, la bise aux dames, des petits groupes d’habitués se formaient. Surprise, un des derniers arrivants, me frôla, entra dans ma bulle de manière courtoise sans doute mais différente des échanges ordinaires avec les autres participants. Derrière ses lunettes, je retrouvais une impression fugace de déjà vu mais je ne pu immédiatement comme on dit parfois « le remettre ». Après une courte hésitation, mon franc tomba. Je l’avais rencontré mardi matin pour des soins à ma dent numéro 26. C’était mon dentiste.

Il poursuivit ses salutations à la ronde dans le groupe qui atteignait sa taille habituelle. Les deux monitrices se mirent en route et je me rendis vers la première, dans le groupe le plus doux, le moins battant adapté à mon état de santé. Cette rencontre semblait logique puisque deux semaines avant, il m’avait confirmé sa présence dans cette association « Cardiogym ». Pourtant je ne l’avais jamais vu et de plus au premier abord s’il n’était pas entré dans ma bulle je ne l’aurais pas reconnu.

Plusieurs fois de suite, la longue cohabitation entre la fraise et mes dents, son coude en appui, lors des soins, sa présence dans ma bulle, ma zone de sécurité, m’avais habitué à un ressenti particulier typique, plus dans le non-dit, le sensitif que dans le visuel ou le sonore.

Dès la série engagée d’un exercice qui comprenait successivement dix fois son identique, je profitais de la routine pour observer les deux groupes. Dans l’autre cercle d’activité, je parcourais le visage des sportifs et j’avais peine à le reconnaître. Était-il encore aux vestiaires ?

Au deuxième tour je devais bien me rendre compte qu’il s’était glissé dans mon groupe. À nouveau je parcourais celui-ci en éliminant les hommes les uns après les autres. S’il était présent cela devait celui qui avait ce short particulier avec une poche interrompant une bande verticale. Le visage ne me disait rien. il m’apparaissait si souriant loin de l’image sérieuse, engoncée, en uniforme de mon dentiste. Était-ce une projection, une apparition, je n’arrivais pas à le situer. Était-ce lui ou son sosie. Je doutais.

À nouveau, l’importance du cadre entourant une personne rencontrée m’apparaissait. Dans un autre contexte, ce n’était pas toujours évident de reconnaître celui qui s’était trouvé, un temps non négligeable, même parfois devant soi. Si les vêtements étaient différents, cela compliquait l’exercice. Mon dentiste je l’avais vu en tenue de travail, pas en short. Avait-il aussi changé ses lunettes ? C’était fort possible qu’il aie mis une autre paire pour la vue de loin. Paire de lunettes impossible à utiliser pour un champ de travail à 20 cm de ses yeux. Une focale courte devait être plus précise et plus confortable.

La parole régnante dans la salle était celle de la kiné qui nous entraînait dans les différents exercices. Je ne pouvais donc ajouter la voix à mes tentatives difficiles de reconnaissance.

À nouveau mon regard parcouru le cercle cette fois avec un autre point de vue. De ceux qui étaient présents cet homme était celui qui avait le plus de plaisir à l’exercice. Il était détendu, joyeux presque.

Après une journée d’attention, de stress face aux réactions des patients n’était-il pas logique de le retrouver dans cet état; libéré de ses contraintes professionnelles, de son habit de cérémonie, en short. Toute la différence était là.

C’était une transfiguration. Il s’était débarrassé de son masque de dentiste avait retrouvé le commun des mortels. Il s’était libéré de sa « Personna » pour redevenir l’adulte qui profite de son corps, qui en aborde toutes les possibilités. Non dans la musculation mais dans la détente, le plaisir du mouvement sain, jouant sur la palette des muscles, toujours à disposition.  Après des mois de présence dans ce groupe d’activités je peinais à me situer, à établir des relations de personne à personne.

Seul l’intérêt pour notre santé nous reliait. Chacun gardait ses distances et c’était seulement par petits pas que l’on agrandissait son cercle de connaissance. Ce n’était pas évident, chacun venait avec ses problèmes de santé, de vie. Chacun avait une approche différente de la réalité.

Aujourd’hui j’avais rencontré un peu plus l’homme qui s’était déguisé en dentiste, l’homme qui portait une cuirasse de dentiste ou que j’avais placé derrière son habit d’homme de soins.

Symboles dentaires.

Mon petit-fils devait en ce premier Août, être anesthésié totalement pour des soins dentaires. L’orthodontiste n’y allait pas de main morte pour éliminer ce qui semblait faire problème. Toute une histoire apparemment surprenante en dehors de mon champ de connaissances. Apprendre que l’on pouvait avoir une dent surnuméraire ne m’avait jamais touché sinon dans son sens symbolique  » avoir une dent contre  » . Adage qui traînait de mon enfance pour marquer une animosité nette contre quelqu’un.

Lui avait une incisive qui poussait derrière les autres et qu’il devait éliminer pour que l’ordre règne dans sa mâchoire supérieure. Là aucun commentaire c’était pour son bien. Heureusement, ce n’était pas visible. Il me semblait opportun de l’enlever sans réserve.

La deuxième dent faisant problème était la dent numéro 15 qui poussait à l’envers. Encore une notion nouvelle pour moi, une dent qui perd le nord, s’oppose aux autres et fait cavalier seule. La chose était connue dans la famille car ma fille en avait parlé plusieurs fois. Le sens de poussée inverse de cette dent était-il fréquent ? Rien n’était dit, ni écrit.

Elle s’était informée auprès des spécialistes en symbolique et cette attitude avait été attribuée à l’histoire du grand-père paternel qui avait eu des problèmes de lignée. Un événement traumatique le concernait. Comme la parole ne circulait pas de son côté, les faits s’étaient perdus chez eux, rien ne faisait problème. Les événements se suivaient et s’oubliaient. Pas question d’en faire mémoire, de se tracasser à ce sujet.

Pour aborder cette matière, j’avais parcouru la littérature, emprunté un livre à ma fille pour essayer d’y trouver un sens mais la complexité et les nuances apportées leur donnaient presque raison. Tout était problème, rien n’était simple. Le sens développé par Estelle Vereeck était intéressant à connaître. Ne valait-il pas mieux s’en servir pour apporter des éléments d’amélioration des changements dans les attitudes pour un bien-être plus important.

La piste symbolique apportait de la matière et je me promettais de reprendre à nouveau un livre à ce sujet pour suivre au mieux les événements familiaux de mon passé et de ce qui se jouait sous mes yeux.

Apparemment le sens caché des problèmes dentaires n’était pas praticable, c’était compliqué si par impossible de tirer un enseignement et par son histoire, de conforter les affirmations de ces spécialistes des symboles et du sens des choses. Nos actes nous suivent sans doute mais ne faut-il pas peser, évaluer, discerner et était-ce si simple ? Les contextes familiaux, les circonstances de la vie n’expliquent pas tout, donnent sans doute une tendance, un renforcement.

L’orthodontiste enlevait pour remettre sans doute de l’ordre mais en créant un trou dans l’alignement de la mâchoire. Par contre l’élimination de deux dents de sagesse en supplément, me semblait faire partie d’un choix économique. La faculté dentaire semblait animée d’un consensus.

« Elles ne servent plus à rien, ne viennent pas quand on les attend et alors les faire disparaître au prix de la mutuelle. C’était simple. A la valeur symbolique de l’opération, le tableau était différent.

Le petit-fils avait donc en ce premier Août perdu quatre dents et était rentré à la maison, joues gonflées, pour une semaine d’alimentation liquide. Pour moi, le pauvre avait souffert à moitié inutilement.

La même semaine, ma mâchoire par sympathie sans doute ou touchée par cette attaque frontale symbolique, perdait sa dent numéro 15, jadis montée sur pivot.

Nous voilà replongé dans l’histoire des générations mais de la mienne, de celle de mes parents aussi sans doute mais qu’en savais-je encore. Mes dents 14 et 15 avaient souffert pendant mon adolescence du même symptôme, d’une faiblesse transmise inconsciemment et qui ressortait chez mon petit-fils. Il n’y avait pas que le côté du père qui était touché, le côté de la mère l’était à travers moi. Le petit-fils était interrogé sur ses lignées grand-paternelles.

Il me fallait l’admettre, de ses deux fils, je me sentais plus proche du dernier, de l’opéré qui avait un tempérament proche du mien. Peu agressif, proche de sa mère et le plus gâté comme l’aurait dit ma grand-mère maternelle.

Était-ce le rapport à la mère ou au père, cette série de dents à droite. Je parcourais activement les pages Internet. Que représente cette rangée de dents celle de 11 à 19, le père ou la mère ? Ma fille avait préféré s’adresser du côté des pères protégeant le côté mère trop souvent engagé par sa responsabilité, dans la littérature, disait elle.

Ma lecture me ramenait au côté mère. N’était-je pas très proche de ma mère dans mon adolescence normée, protecteur surtout après la mort de mon père et en plus le modèle du côté des tantes. En regardant mon petit-fils dans son rôle de second, j’ai remarqué aussi ces caractéristiques, ne laisse-t-il pas à son frère aîné le côté frondeur, briseur de règles comme moi je l’avais fait avec mon grand frère, m’affirmant moins que lui, le laissant ouvrir les portes et bousculer les certitudes.

C’était là pour moi le parallélisme dentaire avec le petit-fils. Au lieu de me séparer nettement du côté mère, je jouais au protecteur. Était-ce dans ce sens que l’image forte et joyeuse de ma fille un jour matin me traversa au réveil, en une sorte de rêve, pour me présenter son fils cadet.

Réponse à mon questionnement, hypothèse d’une réalité s’exprimant et place de fils dans une relation, plus que dans une conquête de la vie sociale et ses perspectives. Association de la dent 15, parallélismes de comportement, absence du père qui ne sépare pas le fils de la mère pour l’envoyer en exploration sur les chemins du monde.

Balade en Thiérache.

À l’heure convenue, sur le parking du point de départ, à une demi-heure de la maison, je rejoignais mon fils déjà au volant de son cabriolet. La phase concrète de sa proposition de week-end était sous mes yeux. Faire en décapotables sous sa conduite, un périple touristique dans une région proche comme il l’avait fait un mois plus tôt avec son club automobile. Une porte s’ouvrait pour moi, en dehors de mes habitudes, de mon schéma de pensées, et mon fils en détenait la clé.

Mon accroc de santé, l’année dernière, avait sans doute contribué à ce rapprochement, comme sa visite pour la Fête des Pères quinze jours avant.

Le rallye servait d’élément neutre entre nous, un rôle pour chacun, lui au volant moi à la navigation. L’exercice était dans le voyage.

Tout était neuf pour moi, d’être conduit par mon fils, rouler en décapotable comme un rupin ou un lord, lire le carnet de route, découvrir la Thiérache et demain ses églises fortifiées.

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La page de pictogramme du carnet de route sous les yeux, je suivais sa main pour les premiers rudiments d’interprétation et essayais d’en retenir la logique, le fil rouge. Un temps d’apprentissage serait nécessaire pour maîtriser le code de communication, faciliter sa tâche de conducteur et maintenir la fluidité du trajet.

Nous étions en route, secoué par le mauvais état des chemins de traverse, par les changements rapides de direction des premiers kilomètres à travers les collines environnantes. Je découvrais la rudesse de ceux-ci.

Pour l’heure en plus de la lecture de la page d’icone de direction à prendre, de carrefours, j’avais à assimiler la dynamique de sa conduite, le sifflement de l’air, la vibration parfois bruyante de la carrosserie du coupé qui affrontait les nombreuses inégalités de la route.

Au fond, ma tête se perdait dans les pictogrammes, mon corps était secoué comme un prunier et les tourbillons d’air enveloppant me surprenaient par leur fraîcheur.

À ce rythme tiendrai-je longtemps sans attraper froid, sans dommages corporels. Ma bibliothèque de sensations était pratiquement remise à neuf. Il me fallait la reconsidérer, l’ordonner, l’accepter pour stabiliser la base me permettant l’action et le plaisir dans le voyage. Immédiatement les premiers maux de tête apparurent, la première goutte au nez, le premier éternuement.

Les pages du carnet de route à lire par colonne de haut en bas se tournaient lentement, j’avais assimilé les instructions basiques, je prenais de plus en plus ma place de navigateur sous sa surveillance attentive, sous ses remarques d’habitué.

Le rallye servait de lien, décomposait la relation père fils, ouvrait une relation de complicité, de nécessité aussi pour atteindre la fluidité pour bénéficier du paysage varié qui défilait. Nous faisions front, cause commune pour que le véhicule progresse régulièrement. Situation nouvelle pour moi, souvent occupés à des tâches solitaires, peu habituées au travail d’équipe. Seule la ligne droite permettait un échange personnel dépassant les informations techniques et factuelles.

Mais ne brusquons pas les choses, consacrons le temps nécessaire à l’apprentissage d’une langue commune. Les minutes s’écoulent, nous passons de repère en repères, d’icône en icône que je coche sur la feuille de route.

Le paysage apparaît plus présent, tout est coup d’œil rapide et il ne faut pas s’appesantir, bailler aux corneilles, le moindre repère manqué et c’est le demi-tour, la marche en arrière, l’hésitation, le retour à la case précédente.

C’est tout un art, une manière d’être. Après une heure, j’ai fait quelques progrès.

Je découvre qu’au fond, c’est la voiture, sa passion. Il fait du rallye depuis longtemps. Il se livre lui le taiseux, je l’aide parfois par mes questions, à se dire, à parler de lui, lentement, discrètement.

Avec attention, d’un œil d’aigle, il contrôle ma maîtrise de la feuille de route et me corrige fermement, sans humeur, posément. Notre team se construit en dehors de toute hiérarchie, par la nécessité. Je suis dans un autre monde, sans avoir volé pendant des heures vers une destination lointaine, je suis au soleil sous ma casquette protectrice, en plein air. Sensation agréable finalement, je n’ai pas rencontré le froid que je craignais, juste fermé le col de ma chemise.

Plus d’un a été navigateur dans ses rallyes, deux petits fils l’ont déjà accompagné Je fais partie de son équipe. Cela me fait chaud au cœur.

Nous progressons, la variété des icones me perturbe, je n’ai pas assez d’expérience mais je m’amuse, mes maux de tête ont disparu et je fais corps avec l’exercice, je ne perçois plus les à-coups, les coups de frein. Le pays est plus ouvert moins peuplé, les chemins différents. Le rythme de l’exercice s’est imposé, je suis en phase.

La qualité de notre conversation s’approfondit, je tente des questions. Ce n’est pas simplement le voyage, c’est aussi une rencontre. J’essaie d’aborder un sujet ou l’autre qui me tient à cœur doucement, lentement.

Ce voyage est précieux, il doit être réussi. Cette grâce qui passe doit être mémorable, nous lier plus. Lien dont j’ai manqué avec mon père, décédé si jeune.Lui laisser des souvenirs, ne pas disparaître trop vite, trop tôt.

Au fond ne veut-il pas me dire qu’il a réussi, qu’il fait ce qu’il aime comme il le veut. C’est sans doute vrai, il construit sa vie, semble bien dans ses réalisations et est considéré dans son travail d’artisan.

Sa passion sur les voitures, la mécanique je ne l’avais pas perçue ainsi fort que depuis que nous sommes attachés au fil rouge du carnet. Sa conduite est agréable ferme précise, je suis rassuré, je me laisse aller à ma tache de navigateur.

La fatigue m’atteint, une pause est nécessaire. Sur un espace aménagé en petit parc, pour une sieste, je déroule mon tapis de sol avec précaution. Il pose la glacière et mon sac à hauteur de la tête pour couper le vent. J’en suis touché. Il est attentif à ma santé. Je n’en demandais pas tant. Nous avons atteint la première étape, le familistère. Il connaît un peu l’endroit me guide discrètement. Ambiance détendue sans heurts, fluide, moments de présence simple l’un à l’autre. Nous terminons la première journée par un repas pris à l’hôtel, tranquillement dans un échange agréable de nos activités diverses, différentes.IMG_0488

Le lendemain, nous sommes de retour à la voiture, lui au volant, moi à la navigation. J’ai fait des progrès, je maîtrise le code de communication, nous sommes dans l’exercice, peu dans le discours. Partie plus touristique, les églises fortifiées défilent dans le parcours du rallye. À chacune, un arrêt pour une photo ou l’autre, pour assouplir aussi le dos, les jambes. C’est convenu implicitement. Nous abordons superficiellement ces bâtiments abandonnés, témoins d’un passé figé, ignorés par les habitants, pour la plupart, les portes en sont fermées.

L’église de Parfondval se démarque, nous la visitons. A l’étage dans la tour, les cloches sont visibles, dans la structure en bois qui les porte. Alors que nous lisons les textes explicatifs, le mécanisme de la cloche centrale s’anime et se met en route. Un instant j’ai cru l’avoir mise en route par le biais d’une animation. Non ce n’est pas possible. Je regarde l’heure, il est midi. Elle sonne à toute volée, j’observe le mouvement, le marteau qui frappe, le bruit de la machinerie, j’écoute le son. Je pense à l’Angélus. Moments fort de notre expédition, sans l’avoir choisi nous bénéficions de ce spectacle son et vision. La structure ploie nettement sous les contraintes du mouvement de battement. Spectacle d’apothéose comme pour fêter notre voyage, cadeau du temps. Synchronicité. Souvenir puissant..

Émotion qui me traverse. En bas sur les bancs, sur les nominettes en émail blanc, le nom de paroissiens et de paroissiennes attachés à leur place dans l’église. Société figée, hiérarchisée, société disparue. Point curieux, les statues de la Vierge sont à droite dans ces églises, chez nous, elles sont à gauche.

Nous poursuivons notre périple, une église, la dernière de la visite. Les statues sont encore sur le piédestal contre chaque colonne à 3 mètre de haut.

Je lui demande « Connais-tu les symboles qui permettent de savoir de quel saint il s’agit. » Les symboles disparaissent maintenant le progrès en a beaucoup éliminés.

« Tu ne me les a pas appris ! » Je suis surpris. N’a-t-il pas raison ? Qu’a été mon éducation à ce sujet ? Nulle ! J’ai été nul dans cette transmission. Je me rattrape un peu. Celle-ci à un dragon à ses pieds, avec sa lance Saint-Michel le terrasse Celle-là regarde, l’enclume et les outils, c’est Saint Éloi. La sainte là est sans doute Jeanne d’Arc avec sa cuirasse.

Étonnement cette statue porte un enfant sur son épaule.  » Connais-tu la légende de Saint Christophe » « Non » me dit-il. Je te l’enverrai par mail à mon retour. Elle est importante pour toi. C’est le patron entre autres des voyageurs. Coïncidence double non seulement, elle définit notre état de voyageurs mais aussi son prénom. Signe du destin. Nous terminons notre voyage, encore une ou deux icones sur la feuille de route et c’est le chemin du retour. Le climat est toujours avec nous, la température est agréable. La route se fait plus large, c’est une route nationale qui nous ramène chez lui. Là, changement de véhicule et en route avec sa camionnette professionnelle. Dans une heure sur son chemin vers une activité en préparation, il me déposera au point de rendez-vous avec mon épouse.

La parenthèse forte et conviviale se termine. Elle sera classée dans notre mémoire comme cheville de notre histoire, comme exemple de bonnes relations pour nos lignées familiales.

 

Lignée des pères.

Cette année encore, je m’attendais de sa part à un sms laconique, portant le message. « Bonne fête Papa » en lieu et place comme c’était l’usage avant, d’une carte postale colorée. Plus, c’était espérer et avec lui, j’avais l’impression qu’il fallait me satisfaire de ce type de témoignage, court et bref.

Vu la distance, notre relation était minimaliste, réduite aux fêtes de famille et encore, plus une présence qu’un échange, une rencontre.

Cette année pourtant le vent avait changé de direction, les habitudes s’étaient modifiées subtilement. Était-ce ma demande de réparation de la pergola cassée au pied par un coup de vent violent ? Qui sait ? C’était simultané sans plus. Quoi que ?

Avec ses enfants, mon fils avait décidé de faire un saut le dimanche après-midi pour me souhaiter ma fête de père.

« Bonne fête, mon Papa » avait-il dit dès son arrivée.

Son cadeau était simplement ses heures de route à l’aller et au retour. Une présence au pays de quelques heures à partager quand même avec un ou l’autre copain.

Sa présence et celle de ses enfants m’avaient rempli d’une joie profonde, nous entraînant dans une relation ancienne de père à fils distante, discrète mais réelle. En voyant la joie de mon petit-fils, en présence de son père, je revoyais mon fils à cet âge. Bien différent, moins expressif, plus fuyant sans trop savoir la relation qu’il vivait et entretenait avec moi.

La richesse de la leur m’éclaboussait et je la goutais. Là dans ce domaine, la transmission était bonne. J’entends encore son fils dire « Il est fort mon papa ! »  rempli d’admiration. Peut-on la goûter quand on l’a vit. N’est-ce pas plus facile de la voir en tant que spectateur. En tout cas, cette paire me réjouissait me donnait une certaine confiance dans leur avenir commun. Avenir que je leur souhaitais long et épanouissant.

À cette occasion, moment idéal, j’avais montré l’arbre du « Nom » réalisé les années précédentes dans mes recherches généalogiques, puisque mon petit-fils connaissait la valeur de la lignée. Ne m’avait pas-t-il pas dit au téléphone en me passant son père,  » Je te passe ton fils « !

Travail que j’avais repris de mon père et étendu à tous ceux qui vivant portent notre patronyme. Descendants issus d’un immigrant espagnol qui s’était réfugié des Pays- bas espagnol, craignant les persécutions du Duc d’Albe, dans la principauté de Liège.

Plus de 400 ans d’histoire, de père à fils, sur cette grande feuille de dessin que je lui avais déployée, chaîne humaine dont les trois derniers survivants observaient l’arbre du « Nom »

Donner à mon petit-fils le sens des racines, le sens de l’histoire, le sens de la solidarité des lignées à l’occasion de cette fête trop commerciale.

La hauteur du caractère d’imprimerie était très limitée mais la qualité de leurs yeux avait fait la différence. Sa sœur avait observé l’absence d’accent sur son prénom et lui, la difficulté de lire le sien vu le caractère gras des lettres qui fusionnaient les caractères. La vue du nom de sa mère l’avait rassuré. C’était bien lui qui était inscrit au-dessus du prénom de sa sœur, à droite de celui de sa mère.

Rien de bien spécial ne s’était passé dans ses moments de présence sinon que ma femme avait pu clarifier une de ses inquiétudes de mère, de manière calme et sereine alors que souvent, c’était dans la tension que les rencontres entre eux se passaient.

Que valent les cadeaux achetés en hâte, face à ces moments d’échanges et de convivialité ? Après un gouter rapide, lors de l’au revoir, je mis mes mains sur ses épaules.

C’est vrai qu’il est fort mon fils. Je sentais la puissance physique de ses bras, de sa jeunesse.

Ils reprirent la route pour visiter un copain sans que j’aie évoqué la nouveauté entre nous à propos du rallye qu’il avait fait le mois précédent. Par lui, j’avais découvert une région proche, laThiérache et ses église fortifiées.

En réponse à mon mail de remerciement, il me proposait de me servir de guide le mois prochain pour m’initier à ce type d’architecture paysanne, des plaines voisines, souvent victime des envahisseurs du passé.

Je devenais celui qui bientôt serait pris en charge. Histoire de lignées, roue du destin qui tourne et descend après s’être épanouie, père au déclin, fils au zénith, élan du petit-fils.

Quand tu bois…

Occupé à l’aménagement des fauteuils en grand cercle autour de l’autel pour la messe d’anniversaire matinale, j’en déplaçais le dernier quand m’apparu au centre du choeur, au-dessus des marches, le bouquet de tournesols réalisé par la sacristine.

007_5A_2Fleurs de saison, certainement choisie pour la fête religieuse du Sacré-Cœur mais qui pourtant à mes yeux portait une charge symbolique intense. Celle-ci me ramenait immédiatement à notre histoire familiale, aux symboles qui nous portent. Fleur chargée d’émotions me renvoyant au hall d’entrée de sa maison où trônait fièrement l’aquarelle de deux tournesols qu’elle avait dessinés lors d’un stage bien des années avant. Fleurs-soleil faisant partie du mot d’adieu, que j’avais prononcé en son honneur à la messe des funérailles, trois ans plus tôt.

Cette vision d’une charge symbolique puissante avait ouvert un chemin à mes émotions enfouies, ouvrant un exutoire à des larmes qui immédiatement coulaient doucement sur mon visage. Sans défense, j’étais plongé dans l’abandon à la grande tristesse qui m’habite à son sujet et qui venait de jaillir de mon tréfonds. Fleurs que nous avions choisies pour son dernier hommage, fleurs qui l’avaient accompagnée dans la tombe.

Coïncidence, synchronicité, ces fleurs qui suivent et se retournent vers le soleil témoignant d’un au-delà indéfinissable, renvoyant à un moment fort puissant ressenti lors d’une session de méditation au Carmel de Rochefort. Expérience perçue par ma fille qui à la fête des Pères de cette année-là avait mystérieusement marqué celle-ci par deux petits serpents aux couleurs de l’arc-en-ciel. Symboles que l’on retrouve sur le caducée des médecins. Symbole de guérison, ils expriment la force vitale présente en chaque personne. Force qu’il m’avait été donnée de percevoir, force en chemin en moi à laisser s’épanouir pour m’associer entièrement à la vie.

Autour de nous, un cercle d’amitié pour nous soutenir dans ce moment souvenir, pour nous aider à passer ce cap difficile. Toutes nos émotions sont à fleur de peau. La mémoire nous livre des souvenirs à la fois heureux et tristes. Le célébrant au cours de son homélie cite un proverbe que ma pensée accroche.

« Quand tu bois de l’eau, pense à la source  »

N’est-ce pas plutôt la source qui, ce matin, pense à moi, à nous, en nous reliant de cette manière symbolique et forte par le soleil des tournesols, à notre aînée.

Mes yeux ne pouvaient se détacher de ce bouquet, de ce symbole de reliance forte en ce moment difficile. Cette paroisse dans laquelle les circonstances nous ramenaient, en ce jour, avait aussi été pendant de nombreuses années la nôtre. Ma fille avait fait ici sa communion solennelle, c’est ici aussi qu’elle aurait aimé se marier comme la plus jeune l’avait fait mais cela n’avait pas été possible, son compagnon refusant de la marier et ne donnant aucune place à cette aspiration profonde. Décision qui a toujours empoisonné leurs relations et lui a fait vivre des souffrances dont elle se serait bien passée.

Tous les souvenirs m’envahissent mais un seul prédomine, le lien vers elle n’est pas coupé, il est fleuri. La coïncidence vécue à travers de ce bouquet domine, me relie à elle qui est à présent invisible, ravive sans doute les émotions mais aussi la présence mystérieuse qui a guidé la main de la sacristine pour le choix de ce bouquet constitué de tournesols.

Elles sont huit, huit signifiants, au-delà de ceux de la semaine.

Huit,  » symbole de résurrection, de transfiguration, annonce de l’ère future éternelle faisant du chiffre un achèvement, une complétude  » comme le dit la référence du Dictionnaire des symboles.(*)

Sans ce choix, la messe aurait été une messe anniversaire ordinaire, un peu traditionnelle. En ce jour, cet endroit, elle recevait une qualité et une profondeur devant laquelle je m’inclinais. Cadeau de la vie dans notre chemin de parents désenfantés.

La journée était radieuse comme les précédentes, nous étions de retour à la maison, accompagnés par ma belle-sœur. Main verte, elle nous a entraîné par ses conseils dans l’organisation du jardin, rappelle les soins à suivre, les fleurs à soigner, les rosiers à tailler. Tous ces conseils pour mener au mieux la floraison et la mise en valeur de tout ce qui peut faire la joie de vivre, via les fleurs.

Vraiment, nous étions après ce moment difficile, repartis dans le quotidien, après avoir fait escale dans les souvenirs,  repartis dans la vie.

 

(*) Dictionnaire des symboles. J.Chevalier, Alain Gheerbrant-Robert Laffont-Bouquins page 512.

Pieds en goguette.

DSCF5377C’est le milieu de la nuit, je me lève pour la pose due à l’âge comme trop souvent. Après avoir éteint dans la salle de bains, dans la pénombre, je marche pieds nus vers la fenêtre de la rue pour voir s’il a plu.

Alors que je traverse ensommeillé la chambre de devant, mon attention se promène aussi dans mes pieds. Les douleurs des semaines précédentes ont disparu, mon appui est doux, progressif, souple. Non pas que je marche sur des œufs mais je m’appuie fermement sur mon pied bien plus largement qu’à l’habitude. Je ressens le mouvement d’appui du talon vers les doigts de pied. Quelle douceur, quel plaisir de ressentir ce doux mouvement d’appui. Sans crainte, sans tension sans résistance.

On dirait que j’ai des nouveaux pieds tant ils sont souples et élastiques.

Mon problème d’appui dans la douleur semble loin derrière.

Ai-je tiré un gros lot ? Certainement pas, le jour précédent je m’étais offert un massage des pieds chez une praticienne de réflexologie. Bénéfice immense, gratitude pour ces nonante minutes où je lui ai laissé le soin d’assouplir mes appuis.

L’ensemble du pied a été réveillé, les os, les muscles sont fluides les uns par rapport aux autres, je les ressens. C’était la solution, du moins une solution.

Via la médecine, je n’avais obtenu grand-chose, le premier médecin consulté ayant vu mes cals, leurs étendues, avait simplement passé un scalpel pour évacuer les peaux dures qui s’étaient formées, traitant les effets, pas la cause. Peu de choses avaient changé.

Le deuxième, pour la même plainte, regarda ceux-ci de loin et m’assura qu’il ne s’agissait pas de verrues. Tournait-t-il autour du pot, était-il fataliste ?

 

A mon âge, la peau n’a plus la même souplesse. J’en avais déduit qu’au fond ma surface d’appui au sol, n’était pas large. Seule une surface faible du pied transmettait ma charge sur le sol et mon amaigrissement de plus de 10 % n’avait rien changé. Le reste de la plante des pieds était au chômage.

Mes appuis n’étaient pas standards, larges mais restreints et étriqués. Un peu de huile de massage avait après quelques soins de ma part sans doute aussi changé la donne ou m’avait poussé à reprendre un contact avec la réflexologie plantaire. Non pour le plaisir mais pour des soins précis, pour les douleurs qui seules étaient réduites par des semelles.

Ces quelques mètres dans la chambre, sur le tapis plain m’avait réconcilié avec mes pieds (1) et j’en avais parcouru consciemment le bénéfice, une souplesse est un plaisir à nouveau proche, oublié presque.

Avec la réflexologue j’avais été deux jours plutôt confronté à la nature du problème, à sa cause non aux effets. Le deuxième doigt de pied recroquevillé, en orteil marteau. Elle m’ouvrait à son symbole, le rapport à l’autorité.

Selon la théorie de la réflexologie, l’orteil marteau était l’expression d’un rapport ambigu à l’autorité, provenant de l’éducation, de mon attitude face à ceux qui m’avaient inculqué des principes, des règles.

Rebelle, non dans la fuite pour respirer, mais rebelle qui mord sur sa chique. C’est ainsi que j’avais retenu la théorie, je n’étais pas un adepte du laisser-aller mais je me cramponnais, m’agrippais ne changeait pas d’attitudes.

Ce petit parcours doux feutré me montrait le domaine du ressenti que je pouvais parcourir, la souplesse dont je pouvais disposer à ma guise après le laisser-aller, le laisser faire, l’acceptation passée à mes conflits d’autorités.

La piste était balisée, était-ce la bonne ?

En tout cas, elle était praticable avec du plaisir en prime.

De retour dans mon lit, les pensées se succèdent dans mon esprit entièrement réveillé. J’essayais d’être dans la détente, de bien sentir mon corps s’enfoncer dans le matelas, de ne pas vouloir dormir à tout prix mais d’accepter ce temps de conscience. Me laisser flotter, relax.

Un bruissement de plus en plus fort se manifeste, un avion de ligne, en phase d’atterrissage, survole à quelque 2000 m la maison. Lui aussi va prendre pied sur la terre après vous avoir tutoyé les nuages. Confirmation extérieure de veiller dans mon quotidien à atterrir, à respecter les lois naturelles du plus lourd que l’air, à me poser comme le fait le vol de Dakar, vers les cinq heures du matin me ramène à un objectif. Ressentir le sol à travers toute la surface de mes pieds tout en cherchant un autre rapport à l’autorité.

(1) Lien vers  l’article « Douleurs dans les pieds » cliquer https://corpssensations.org/2017/05/16/douleurs-dans-les-pieds/

La balle magique.

Après le congé de la semaine dernière, la cession de MLC reprenait et je me dépêchai pour rejoindre la salle d’exercices. Ce mois-ci, le rythme des sessions était régulier avant la période des grandes vacances.

« Tiens aujourd’hui, le programme semble différent. » En effet, dans le matériel nécessaire, une balle dite magique devait y être inclue. De la taille d’une pièce de deux euros, elle présentait en son milieu un décor particulier. J’étais tombé sur la tortue. Une participante en mal de vue, me demanda le décor de la sienne. Il ne faisait pas partie de mon champ de connaissances ; l’univers des Mangas. Et qu’importe, je lui préférais l’image de la tortue.

Ustensiles de torture, peut-être car sa rigidité pouvait entraîner des douleurs à l’endroit où l’animatrice nous demanderait de l’installer.

Étais-je plus détendu qu’à l’ordinaire ? Peut-être qui sait ? En tout cas l’ambiance du groupe était agréable. Nous étions couchés comme à l’habitude sur le sol et suivions les indications de la monitrice, d’abord pour le positionnement des accessoires divers, et puis étions entrainés dans les exercices du programme et des mouvements qui y correspondaient.

Le rythme du jour était lent, plus qu’à l’ordinaire. Plusieurs fois, je m’étais retrouvé face à une sensation inhabituelle, celle d’un calme profond où aucun bruit ne traversait la pièce. À l’extérieur, c’était aussi, vu la température ambiante, déjà élevée, le calme le plus complet. J’essayais de ne pas me laisser envahir par la tâche ingrate du jour qui m’attendait avec son cortège d’appels téléphoniques pour trouver de l’aide. Un combat entre être là et être en dehors à œuvrer sans résultats, dans les soucis, les peut-être, les si.

Difficile d’être là, à ressentir mon corps, ses tensions, ses ouvertures, ses blocages. Je me recentrais à plusieurs reprises sur ma respiration pour l’approfondir, la faire passer sur la hanche que l’on était en train de travailler, sur le bassin soutenu à ce moment de l’exercice par les balles de tennis. Bref, j’essayais d’oublier l’extérieur pour me concentrer, guidé par sa voix douce et régulière, dans l’exercice qui sollicitait maintenant mon trapèze à gauche, à coté de l’omoplate. La balle magique posée sous la jonction trapèze-omoplate ne me faisait pas mal malgré sa dureté, mon bras, dressé verticalement, tournait lentement pour assouplir l’épaule. Après le temps de l’exercice dupliqué du coté droit, pour l’équilibre, et le retour à la position sans accessoires, dos sur le tapis, un temps de présence au corps.

Pendant un temps où sa voix s’arrêta pour nous mettre face à nos sensations, je me laissais faire. Ce calme m’impressionnait, me laissait esseulé au milieu des autres, bien silencieux quand, pour une première fois, un mouvement nouveau se mit en route lentement. Le haut de mon corps s’animait d’un mouvement profond venant de l’intérieur comme un spasme,  lent,  puissant. Je l’observais avec étonnement constatant sa nature, son amplitude. Comme une respiration des muscles d’un mouvement de bascule sur l’axe des épaules d’avant, en arrière, une vague interne oscillait lentement. Mon torse se bombait naturellement. Mes clavicules, mes clés avaient dû s’ouvrir laissant un rythme primaire trouver son ampleur. J’étais spectateur, assistant à un mouvement surprenant.

Après de longues séances sans particularités, ternes ou plates, cette ouverture me renvoyait à un moment magique d’avant dans la même zone, mouvement orientée par rapport au port de la tête. (1)

Détente offerte donnée à celui qui se laisse porter par son thérapeute intérieur. Comme pour compléter le tableau, en guise de pousse-café, en fin de session pour la phase de réveil, je me lançais spontanément dans un balancement des jambes pliées, de gauche à droite en va-et-vient. Elles se mirent à trembler laissant l’énergie circuler, me surprenant aussi car depuis longtemps, j’attendais, je guettais ce type de mouvement spontané, signe d’un travail mieux fait, rémunérant.

Mystère du mouvement spontané qui agit à sa guise sur mon corps étendu quittant la relaxation pour reprendre le cours du temps d’activité qui m’attend.

Flash sur l’image de la balle magique reçue et qui montre la carapace d’une tortue. A présent avec ma nouvelle perception, elle me renvoie à ma carapace, à mon corset de muscles figés qui me tissent et dont le goût de liberté m’a été offert, à moi le gisant, en bombance.

Pourquoi ne pas reprendre la phrase de Christian Bobin rapportée par une participante trois semaines plus tôt et remémorée en fin de séance.

« L’étirement du chat est un livre de sagesse qui s’ouvre lentement à la bonne page » et en jouant avec les mots pour résumer l’ambiance de ma séance,

« L’ouverture musculaires est sagesse du corps qui s’ouvre lentement à la bonne plage. »

(1) Lien à cliquer vers le texte   Gymnastique douce