Tiens, ça bouge.

Tiens, de nouveau le miroir me fait face, ce n’est pas l’image qui m’interpelle, c’est le décors de la bordure, sur le bandeau vertical gauche, les dessins en forme de lettres grecques, les unes sur les autres. Elles me conduisent à une ancienne sensation d’ondulation qui monte des sacrées vers les dorsales, dans des moments de détente. Cette semaine, cette sensation est revenue démarrant bas, énergie subtile qui m’anime parfois me renvoyant à mon parcours de sensations, au cours des années.

L’exercice debout est terminé, l’on s’allonge pour ressentir couché, pour percevoir ses appuis, talon, bassin, tête. Un bref scanning des sensations comme souvent pour définir le terrain de base qui servira ultérieurement à la comparaison.

Mon attention s’attarde au coccyx, près des sacrées ou vice-versa car je ne perçois pas toujours exactement les différences géographiques. Ce n’est pas ma tasse de thé.

Étonnement, à nouveau, je suis dans le neuf, l’inédit, débarrassé de la gravité. Mon corps est autre, détendu, inconnu aussi. Concentré seulement sur les sensations qui se manifestent, je ressens une vibration, un tourbillon léger, subtil. Un mouvement circulaire se manifeste, sorte de vortex,  au-dessus des sacrées, dans le sens inverse du sens horlogique. Une fois déjà, bien plus haut dans le ventre, l’onde sonore de la clarinette, sur un air de Mozart, s’était matérialisée. Un serpent tournait dans mon bassin joyeusement, vivement au rythme des sons précis, nets, purs qui l’entrainait. Cette fois, c’est plus profond, plus léger, il n’y a pas d’accompagnement musical. Le mouvement tranquille, se love, se déplace, me dit, je suis là.

Les sessions de MLC se sont suivies dans la séquence d’automne, le mardi matin. L’animatrice nous prévient aujourd’hui, c’est un programme destiné aux anciens, à ceux qui ont déjà de la bouteille car dit-elle, la séance va vous conduire loin dans la détente des couches musculaires.

Tiens c’est curieux. Mon commentaire « Un travail dans la gravité » surprend ? Murmure des participants.  Cette solennité dans l’annonce n’est pas courante, c’est un moment grave particulier. Y aura-t-il un bouchon qui va sauter ? Je ressens qu’au fond, c’est une question de profondeur. Comme un caillou qui s’enfonce dans l’eau par sa pesanteur, sa gravité. Je suis plus dans cette image que dans celle du sens sérieux de grave. Comme quoi avec les mots, ce n’est pas évident, ils recouvrent bien des zones différentes selon l’expérience de chacun.

Étonnement, de toutes les séances, c’est bien la première fois que nous sommes trois hommes. Est-ce cela qui fait poids. Trois hommes, trois femmes pour cette séance qui va en profondeur, qui alterne les positions couchées et debouts. Le rythme est différent en tous les cas.

Après l’exercice du déroulement, étonnement nouveau, je me vois dans le miroir d’en face à moitié seulement, ma partie gauche n’est pas visible. Ma partie sombre est absente. Les idées s’associent. Ne suis-je pas en train de travailler mon côté gauche dans la réalité, dans mes sensations.

Depuis quinze jours, mon côté gauche fait des siennes, j’ai des tensions dans le bassin qui m’inquiètent. Un muscle inconnu s’est réveillé, élancement parfois, autour de l’articulation de la hanche gauche. J’ignorais sa présence, son inconfort. Est-ce un réveil, un coup de semonce, avant un lumbago à gauche. J’ai d’ailleurs pris un rendez-vous pour une séance de de travail sur les fascias.

Vaut mieux prévenir que guérir, surtout qu’à droite,  les lumbagos, c’est pour une semaine d’immobilisation que je suis parti et cela comme dans le passé , tous les trois quatre ans.

Est-ce une alternance qui se manifeste, les premières semonces pour un lumbago à gauche. Mes vertèbres aussi se manifestent, les disques signalent leur présence par une légère douleur. Un réalignement est en cours. Prudence. L’exercice se poursuit, j’ai ressenti mes trois points d’appui, la détente commence, le caillou de l’image du début s’est enfoncé dans ces couches corporelles souvent mobilisées pour l’action, pas pour l’observation et les sensations.

Le cours se poursuit, mon corps est entrainé dans des exercices inhabituels, mes muscles sont sollicités. Sous la férule de sa voix qui est comme une berceuse, elle nous entraîne au relâchement. La session se poursuit, se termine.

Comment sera l’après-midi, j’espère que je n’aurais pas au moment de la sieste les mêmes sensation qu’il y a quinze jours où j’avais du resté allongé tout l’après-midi tant j’étais groggy. Mais un jour n’est pas l’autre, il y a tant de variables d’humeur, de variables, de digestion, de sommeil.

La nuit qui suivi fut particulièrement longue, avec un réveil qui n’en finit pas. Je peine à reprendre conscience, à quitter le sommeil. C’est toujours l’effet de cette séance, j’en suis sûr. 

D’une manière générale, je me sens plus ouvert, plus liant, quelque chose a bougé dans mon comportement depuis ces tremblements, comme si une peur disparue me rendait son énergie de confinement.



La grande canicule.

IMG_2047Tombera, tombera pas. Novembre court vers sa fin en cette période de temps exceptionnel où les températures de jour et de nuit ne respectent plus les valeurs traditionnelles. La nature a secoué son rythme, ses séquences, ses alternances pour nous en offrir d’autres qui m’inquiètent.

Après un temps que je pourrais appeler « La grande canicule » de 2018, l’automne est là et n’y est pas. Nous avons bénéficié de l’été indien pour un mois d’octobre inhabituel, nous avons maintenant un bout d’été qui s’appelait avant dit-on, l’été de la St Martin. Sursaut de la nature qui fuit son destin pour échapper à ces heures sombres qui s’annoncent. Chaque jour dans sa course dans l’espace, la terre nous prive de 4 minutes de soleil en moyenne chaque jour. Ce n’est pas rien sur trente jours. L’heure d’hiver est de retour annonçant le reflux dans le creux des chaumières, autour du feu. La sève semble descendre mais pas partout de la même manière. Mon étonnement est grand quand je constate dans ma rue que le même type d’arbres situés plus bas ont toujours leurs feuilles mais à peine vaillantes alors que ceux situés plus haut, leurs congénères, les ont déjà perdues. A gauche à droite quelques rameaux téméraires ou rebelles présentent encore des signes de vivacité comme pour un dernier ressaut avant l’agonie. La nature réagit de manière disparate. Certains arbres n’ont plus de feuilles, d’autres sont couverts de draperies brunes de semences que le vent n’a pas détachées, que la pluie n’a pas brisées, lessivées. Eux aussi ne sont pas dans la norme.

C’est l’année de peu de pluie, de peu de vent, d’un climat qui faut des siennes et dont l’écart à la norme marque les esprits. Par-dessus la hausse nette et mesurable du réchauffement climatique qui se marque en fond, les oscillations sont présentes extrêmes. Cette année est mémorable. Rose éclose et feuilles mortes m’étonnent. Le coup de froid, le ciel nuageux, pluvieux se manifeste un jour, deux jours, puis le temps revient aux normes d’octobre habituelle des années précédentes. Écart dont je profite, lumière qui me soutient, tiédeur apaisante et inquiétante à la fois.

Le climat perd la tête, nous tombera-t-il dessus de la même manière mais du côté froid. Seuls les pies, les pigeons et les choucas traversent encore le ciel de la vallée étroite où j’habite.

Une mésange esseulée a pointé la tête sur ma terrasse hier. Dans un coin du plateau où je stationne dans le taillis, un rouge gorge poussait la tête. Les petits oiseaux trouvent sans doute encore de la nourriture auprès de tous les insectes qui eux aussi ont résisté plus longtemps qu’à l’habitude.

Quelques pâquerettes dressent la tête dans la pelouse qui se couvre lentement de feuilles mortes colorées, tombées d’arbres voisins en couleur de saison. Les matins couvrent de givre cet espace encore vert devant la fenêtre et la rosée s’étale sur le pare-brise de la voiture, le matin. Avec les premières gelées, les feuilles du tilleul sont tombées en masse. L’hiver s’approche, une fraîcheur d’avant-garde me met les larmes à l’œil dans le froid de l’air matinal.Automne18_2059

 

 

Voltorbe.

Les pensées se succèdent dans ma tête, alors que je devrais dormir, me reposer car je suis affaibli par une trachéite. Mais rien à faire, c’est la cavalcade. Je me laisse entrainer dans le récit qui se déroule car il y a comme un récit ou plus tôt un thème qui s’étale.

Les deux dernières semaines, j’ai été marqué par des événements le dernier, celui de Vendredi m’a saisi par sa force, sa détermination pour me faire voire ce qui était un temps de conscience nouveau. Le vicaire officiant avait perçu quelque chose de neuf. Ses élucubrations théoriques lors de l’homélie n’avaient convaincu personne. Après l’office, par ma réflexion en rapport à l’image de la croix suspendue au mur du chœur, je lui décortiquais, comme je les voyais les symboles sous-jacents mis en exergue par son éclairage indirect. Il avait fait un saut de perception. Sa théorie était là sous ses yeux dans une démonstration visuelle brillante, éclatante. Ce dont il essayait de parler, était là noir sur blanc sur le mur.

Il avait partagé sa découverte à quelques autres personnes présentes.

A son visage, à ses réactions, j’avais perçu qu’au fond physiquement et intellectuellement, il avait franchi un seuil, un échelon, un niveau d’énergie, d’un avant, il était passé à un après et cet après était plus élevé. Son attitude en était témoin.

Au fond, c’était comme en physique, avec les électrons qui tournent autour d’un noyau sur des orbites définies. Quand un électron change de couche, pour une raison ou une autre, il émet une lumière, il fait un saut quantique. Une tension mesurable sans doute en volt avait permis le passage sur une autre couche de celui-ci . Il y avait eu changement d’orbite.

L’image du Pokémon ayant cette propriété électrique s’était imposée, puis le nom de celui-ci Voltorbe s’était scindé en Volt et orbe.

J’avais un jour, à un endroit bien précis que j’ai toujours en mémoire capturé un tel objet, là sur la bande d’arrêt d’urgence. Pendant longtemps je ne l’avais plus repéré lors de mes marches. Il semblait avoir disparu. Puis curieusement ces jours-ci, il était réapparu: Voltorbe, mot imaginé, crée par le producteur du jeu, mot sans doute composé de « volt » et « orbite. » Dans mon imagination, c’était à présent l’unité de saut d’une perception à une autre niveau différent.

J’étais embarqué dans ces sauts de perception. Le déroulement de mes pensées passait ensuite à la balade que j’avais conduite pour la fête des voisins avec quelques-uns de ceux-ci.

J’avais essayé de leur faire percevoir la nature de notre environnement d’avant l’urbanisation quand les constructions d’habitation étaient moins nombreuses, quand l’aspect agricole du village ancien existait encore. Quand toute la végétation n’avait pas repris vigueur, quand les arbres et arbustes n’avaient pas encore poussés partout sur l’espace réservé et occupés anciennement par des prairies et des champs.

Dans notre environnement, c’était la campagne, les fermes, les animaux, les agriculteurs, les villageois. Leurs activités nombreuses rythmaient les saisons. Les foins, les moissons, les récoltes dont les pommes de terre. Les jardins occupaient l’arrière des maisons. Tout venait de la terre. Les habitants courbés sur le sol éliminant les mauvaises herbes, parfois les rejets d’arbres, autour des semis pour conduire ceux-ci à maturité et à la récolte pour la vie quotidienne et l’hivernage.

Un saut s’était produit aussi, vers un travail non agricole, plus administratif, plus en usine, en bureau. La terre n’était plus nourricière. Chez eux, autour d’eux, les cultures avaient par leur abandon de ces habitudes été transportées vers d’autres lieux, d’autres sources. Rien que dans les dix maisons en rangée du lotissement de la rue, il n’y a plus qu’un jardin potager, le reste est devenu pelouse, jardins d’agrément.

Au point que les enfants n’ont plus de lien à la production, ils ne connaissent plus les racines de leur nourriture de base, que les parents achètent sur les étals des marchés et des supermarchés. Même les pommes qui ne sont plus si nombreuses, ne sont plus cueillies, elles tombaient de tristesse pour moisir sur le terrain.

L’univers champêtre que je cherche dans mon environnement a disparu lentement. La  ferme en carré là, plus loin, est devenue une bibliothèque. L’autre au bas de la rue, un habitat groupé. Dans sa grange, il n’y a plus que des voitures et deux caravanes. L’odeur du foin, de la paille a disparu et a fait place à l’odeur de l’huile.

L’attention des voisins n’est plus dans le maintien propre et vivant, régulier des lignes de semis de légumes. Plus de lignes de pois, de carottes, d’alignement de poireaux, maintenu par le binage régulier des mauvaises herbes.

Faut-il alors s’étonner que beaucoup ne taillent plus leurs haies que maladroitement en les laissant gonfler sur les espaces publics des trottoirs. Faut-il s’étonner que l’on jette canettes et papiers dans les rues qui deviennent sales. Le reflexe du nettoyage imposé à chacun par la nature des plantations au potager ne fait plus sens. Cette racine aussi est perdue.

Dans le paysage, il reste encore des escavées, chemins creux profonds que les passages des chariots, au cours de nombreuses décennies ont façonnés.

N’est-ce pas le moment pour cette fête de la rue, de faire le détour, à pied par ces chemins ancestraux, qui sont tombés à l’abandon. De refaire à pied, quelques pas, au lieu de courir en voiture vers les tâches multiples de l’activité moderne.

Les artisans, les commerçants ont mis la clé sous le paillasson les uns après les autres, il n’y a plus que des supermarchés où l’on passe sans échanger à la caisse. On ne connait plus ses voisins, on ne parle plus à ses voisins car seuls des habitacles se déplacent dans des rues encombrées. On ne connait plus la vie du village, tout s’est dissous dans l’anonymat, dans un désert relationnel froid et muet.

Cette fête des voisins est une tentative de retour aux sources de la convivialité, de l’échange, de l’entre-aide peut-être. Une tentative de repartir sur un autre niveau d’humanité mais seuls quelques-uns y participent, les autres sont scotchés à leur écran-nourrice frileusement, en train de s’isoler de plus en plus.

Voltorbe. Devrait leur servir d’exemple, leur redonner un dynamisme dans le contact, dans la convivialité. Refaire des sauts d’échange, à l’image des brocantes qui se multiplient dans les quartiers. Retrouver le plaisir de la découverte et de l’échange convivial d’humains en train de vivre le quotidien.