Le troll.

Les deux premières réunions, chez lui, avaient permis de faire un peu connaissance et de mesurer le niveau d’avancement du projet. Ma compétence en informatique n’atteignait guère la sienne, et j’avais immédiatement accepté comme on dit d’être un second couteau. L’essentiel dans mon esprit était de sauver le travail de recherche, les documents scannés et les photos prises en vue d’une exposition deux ans plus tôt. Sauvez mes recherches ou risquer de les voir un jour ou l’autre perdues soit par un crash informatique, soit par mes héritiers. La coopération ne semblait pas évidente, ce qui l’était c’est qu’il maitrisait seul la mise en page, le visuel et que mon rôle se limitait a apporter les fichiers dans un compte ouvert sur Dropbox.  Lui en les copiant, les introduisait dans le visuel dont il était  seul maître à bord.

Pas question pour moi, d’en avoir le code, ni de corriger ce qui y était introduit par son système de pensées, un peu bouillon d’abord pas du tout en phase avec le terrain de mes recherches, ni des sources  différentes de celles qu’il pratiquait. Nous avions néanmoins, convenu d’un protocole, d’un travail en duo,  pour oeuvrer à distance via  Skype, sur la structure de la photothèque. L’échange de mails et les photos annexées n’avaient pas l’air de lui plaire, mes demandes semblaient souvent incongrues ou compliquées et plus d’une fois simplement irrecevable ou oubliée. La tâche était immense, les domaines à développer sur plusieurs entités, bien plus complexe que ma simple vue sur le village qui finalement n’était pas sa tasse de thé, lui qui se réservait pour les chroniques concernant les deux guerres.

Au fur et a mesure, je voyais apparaître sur l ‘écran des mélanges de photos, sans suite logique, a des niveaux différents et incomplets par rapport aux ressources proposées. Sa souplesse d’esprit me semblait de moins en moins grande et souvent après une demi-heure de discussion, je terminais l’entretien, énervé et fatigué de cette lutte permanente pour que la structure et la logique soient cohérentes par rapport au temps et aux lieux. Sans doute pouvait–on voir les choses sous plusieurs angles mais une fois arrêté, la structure de base avait été recrée et la dernière disposition modifiée.

Il me fallait changer ma tactique et surtout ne rien vouloir, essentiellement suggérer, mettre en jeu la logique et la cohérence, bref ne pas entrer dans un affrontement direct, ni faire valoir une idée immédiatement contraire à la sienne. Le laisser revenir selon son initiative et le pousser dans une de mes propositions. Travaillant par la bande, lorsqu’il me sollicitait, j’obtenais plus qu’en ligne directe. La tactique d’escarmouche était bonne, pas d’affrontement direct, de la patience et du temps pour qu’il assimile les nouvelles demandes. Le sujet progressait, le résultat suggéré s’était finalement adapté par petites touches.

Nous étions dans la page photos de l’ancien cimetière. En l’écoutant marmonner au bout du fil, je regardais une des photos, celle de la ruelle le long de celui-ci, qui me semblait importante par les deux types de matériaux utilisés, briques sur pierres attestant de l’âge vénérable de celui-ci, quand surpris, je vis un troll, un diable qui se cachait dans les formes du bas du mur.

L’étonnement m’envahit, la joie aussi. Je l’avais bien vue dix fois, cette photo, sans jamais le voir, préoccupé que j’étais par la place, la taille, le libellé bref toutes les caractéristiques possibles et imaginables de la page. Ce fut un flash étonnant que je voulais lui partager pour mettre un peu de gaité dans la relation, pour détendre l’atmosphère, surtout de mon côté.

Mon projet fut alors qu’il le découvre. Mission quasi impossible. Il me fallait sortir de l’épure, quitter la relation existante à ce moment. Le faire sortir de son schéma mental, lui ouvrir un peu le cerveau non-rationnel, jouer simplement et en rire. Quelques mots pour situer l’événement, l’émergence de la créature n’étaient pas suffisants. J’étais entré dans la photo par un aspect, et je voulais qu’il fasse le même parcours. 

Une expérience passée, en formation de vendeurs m’était immédiatement revenue en mémoire. Dans la classe,  j’étais le seul à voir successivement l’image de la vieille dame et de la jeune qui apparaît selon l’angle de vue et j’avais été chargé d’expliquer à ceux qui voyait la jeune où était la vieille.  Impossible d’y arriver, aucun progrès en face de moi quand le moniteur m’apprit qu’il était inutile de partir de mon point de vue, mais que la solution était de partir du point de vue de l’autre. Fort de cette expérience qui me retraversait l’esprit, je lui demandais de proposer un détail de l’image. Le poteau blanc qui l’avait marqué en haut fut le point de départ de la tentative. Patiemment à partir de celui-ci, en descendant lit de briques par lit de briques, me décalant sur le mur, vers le bas j’étais arrivé à la jonction des deux matières pierres et briques ou enfin il vit ce qui m’avait tant troublé, le troll. A nouveau la joie m’envahit, joie redondante car il l’avait vu aussi.

A y repenser, nous étions partis du cerveau gauche, le rationnel, pour ensemble le quitter et passer à celui de droite, plus versé que celui à d’autres dimensions. Joie profonde de la découverte, de l’échange, de l’objectif atteint. Moment magique cueilli simplement, sans long voyage au bout du monde, simplement dans mon quotidien, chez moi.

Pour analyser le mystère, la chose, dès la fin de la téléconférence, j’avais pris mon appareil photo, pour me rendre à pied, dans la petite ruelle et constater la présence de la créature. Je n’étais plus dans la magie du moment, dans l’émerveillement, j’étais dans l’analyse, le rationnel. Sur place, elle était bien là, selon l’angle de vue, la lumière, l’humidité, elle apparaissait plus ou moins vivante. 

Le travail du maçon, la nature du matériaux, le hasard ou un choix délibéré, m’avait interpellé à travers près de cent-cinquante ans d’histoire, et gratifié d’une vague de joie qui me rendait vivant. Moment magique à conserver précieusement pour les jours de grisaille, de froideur. Page de vie à partager comme celle avec la crémière. 

Fromages de chèvre.

Au marché, devant la marchande de fromage de chèvres, à cette heure, juste deux personnes, à l’étal. En prenant mon rang, j’observe les petits gestes quotidiens. «  Tiens, la dame qui me précède est venue aujourd’hui avec son récipient en verre, pour emporter son fromage » . Dans mon sac, j’ai aussi deux pots en plastique avec couvercle pour emporter ma commande. C’est un pli que j’ai pris depuis quelques temps, sans doute pour épargner le bout de papier qui sert d’emballage. Ambiance de sobriété de la société d’aujourd’hui, qui tente de changer des comportements indéquats. Écologiquement vôtre. Ce n’est pas tellement le petit bout de papier que j’épargne qui me motive, c’est une histoire de rangement dans le frigo. De cette manière, vu la place disponible, l’empilement sera plus aisé et l’ordre dans celui-ci amélioré.

Mais tiens l’autre cliente est venue aussi avec son petit pot en plastique. Une certaine contagion existe à présent, un petit et infime coup de pouce pour une planète plus propre. A voir ! Absurde même, ce n’est pas suffisant, mais beaucoup s’enorgueillissent en s’attardant sur des futilités.

Par mon petit geste, je suis participant, j’y contribue.  Même ? Inconscience ?

Le problème est nouveau pour la vendeuse, tous ces récipients divers, au format inadapté à ses formes de fromage, au conditionnement en pots. Avec une grande pince, elle manœuvre un fromage carré, en talus. Forme bizarre qui distingue visuellement l’objet à vendre mais qui géométriquement ne se prête pas au rangement dans un récipient. Avec celle-ci, elle essaye, recommence l’approche, hésite, tourne avec son outil de 90 degré l’objet récalcitrant pour l’entrer dans cet espace inadapté. Moment d’hésitation, de surprise, ses gestes sont en suspends. Ira, ira pas. Ca y est, un large sourire éclaire son visage, soulagement, le fromage est casé. Elle vient de baliser le trajet idéal pour mettre le fromage en place. Elle est riche d’un nouveau geste.

Petit moment créatif, qui fait sourire la cliente, qui m’emporte aussi dans cette joie pure, provenant d’un nouveau paradigme, d’une solution adéquate qui a présent tombe sous le sens. L’atmosphère entre nous, témoins de l’exploit, est détendue. J’entre dans la conversation. J’applaudi. Le moment précieux est passé, s’est vécu dans une étincelle de joie. Petit bonheur, partagé, cueilli un matin, au début d’une journée de travail routinière, souvent insipide, régulière, comme une mer d’huile. Il n’a pas fallu grand-chose, pour animer cette rencontre marchande et la transformer par cette petite étincelle joyeuse, mémorable même. Moment opportun. Etoile filante dans la grisaille du jour, du quotidien. Il faut peu de choses pour que la joie circule, il suffit d’être pleinement conscient pour qu’elle envahisse.

Ah, si chaque jour était émaillé de ces moments de découvertes d’une nouvelle manière de faire et qu’elle multiplication par rapport au bout de papier épargné. Création d’un moment de convivialité  entre trois inconnus branchés sur la nouveauté qui vient d’apparaitre dans leur champ de perception. Moment unique sans doute, étincelle qui met le feu aux poudres. Petit inattendu qui ouvre la conversation autre que celle de la banalité, du quotidien. Joie de l’apprentissage réussi, du tour de main  neuf qui s’ajoute à ceux nombreux déjà dont elle doit être capable.

C’est un peu comme sa facilité à manipuler mentalement les chiffres, à additionner les articles commandés avec méthode et agilité mentale, pour comme la machine annoncer le montant de l’addition, sans imprimer les articles, ni demander à la machine de conclure l’addition. Tout dans la subtilité . Alors qu’on voit pointer dans ce qu’ils appellent le progrès, des magasins où l’humain va disparaitre au profit du scan et du paiement électronique, je trouve ce matin le plaisir de la relation, de l’échange, de la découverte, ristourne gratuite offerte par la crémière, simplement, avec grâce.

Joie du marché matinal, de la relation, d’un moment d’humanité, de rencontre.

Famille recomposée.

La demande de notre aumônier m’avait surprise, pour la première fois depuis près de dix ans, celui-ci demandait d’assister à la paroisse aux funérailles d’un résident de la maison de repos. Sa demande avait été relayée vers deux bénévoles anciennes ayant connu le résident. Comme je n’avais eu aucun échange verbal et proche avec le défunt, et son fils, je ne me sentais pas concerné.

C’est par le biais de la location de la salle pour le repas après la messe que j’étais entré bien malgré moi, dans le déroulement de la matinée. Gérant de celle-ci, j’avais répondu à sa demande de visite et rencontré cet homme endeuillé, qui je le savais par mon épouse, avait accompagné longuement avec fidélité et compassion, le déclin physique de son père. Plus d’une fois, en passant en voiture au supermarché, je les avais vu cheminant cahin-caha pour donner se donner un peu d’espace et de vie autre que celle du home.

Dans la conversation autour de la cérémonie en préparation, j’avais compris que la famille n’était pas étendue et que la présence de l’aumônerie, était souhaitée, qu’un groupe de prières dont il était membre enverrait aussi l’un ou l’autre représentant qui se joindrait à deux collègues. L’animatrice de ce groupe de prière faisait partie de mon cercle éloigné de connaissances et cela avait été le déclic pour me pousser à rejoindre moi aussi le groupe de motivés qui se constituait.

Comme convenu, mon épouse et moi étions présents pour accompagner par notre présence et nos chants la petite assemblée qui allait rendre le dernier hommage. L’église me semblait si vide et juste avant l’heure de la messe, nous avions déplacé le piano électronique pour que l’organiste, lui aussi convié, soit vu par le petit groupe, juste devant le pilier massif de l’église romane du village. Le groupe d’aumônerie étonnamment nombreux, était placé du côté droit, dans la nef pour faire foule. La famille était composée de la mère et de ses deux fils simplement et les voir suivre le cortège du fond de l’église vers l’abside m’avait impressionné et touche profondément.

Comment était-ce possible d’avoir un univers aussi réduit, de ne pas être entouré d’une famille, de cousins, d’enfants, de petits enfants, de cercles de connaissances. Le célibat des frères expliquait sans doute la chose en partie et me surprenait, un célibataire oui, mais deux, c’était étrange, presque incompréhensible, incongru. Je tombais des nues car souvent, à travers les arbres généalogiques, j’imaginais la descendance large souvent mais cette réalité me coupait le souffle. En tant qu’étranger, que membre de l’aumônerie, je me retrouvais lié, non par le sang, mais par l’ouverture et la compassion à l’autre vivant dans l’isolement et la solitude.

Alors que notre communauté paroissiale voit nombre de membres, nous quitter les uns après les autres, j’imaginais dans quelques années la situation que je vis aujourd’hui se multiplier. Qu’il n’y aura bientôt plus autour de certains que les marchands de fin de vie, d’ailleurs pesants dans cette cérémonie par leur quintet en vêtements sombres, avec cravate. Les liens sociaux se sont rompus, estompés, les gens des campagnes ont rejoints la ville et sont devenus des immigrés, des étrangers, sans liens, sans ressources locales et sociales. Incapable de nouer des liens, à vivre dans la relation d’une proximité bâtie dès l’école. Notre groupe d’aumônerie de la paroisse, sacristain et organiste, prêtre, deux représentants du groupe de prière, deux collègues de l’aîné faisait table autour de ce trio familial.

L’absence de relations était criante, s’était établie comme un cancer dans un quotidien qui semblait marqué par leur métro-boulot-dodo. Rien que du matériel, du concret. Pas d’affinité avec un cercle plus large.

Au fond déraciné de leur campagne d’enfance, ils avaient perdus le sens du jardin , le sens du substrat à travailler pour y loger des semences et en récolter le fruit. Etait-ce la fatalité qui les avait conduit là ou l’analphabétisme d’une cellule familiale qui n’avait pas en elle les germes de la vie ?.Avaient-ils perdu le sens de la fraternité ? L’amitié, l’ouverture à la communauté, la convivialité, la notoriété, l’appartenance à un groupe d’activités, de rencontres n’avait invité personne. Ils avaient été spectateur de la vie, pas acteur engagé dans leur société proche, devenue individuelle.

Nous étions là, bénévoles et paroissiens pour témoigner qu’il y avait autre chose que le métro-boulot-dodo. Aller vers la périphérie, comme nous y sommes invités par notre pape, pouvait être classé comme le motif de base de notre action, pourtant à y réfléchir, c’était plus l’engagement solidaire qui s’était construit au cours des mois de présence à la résidence qui rendait possible cette aptitude à faire front ensemble, à rendre cette situation inédite proposée par le hasard, bien plus humaine.

A à la demande du prêtre notre petit groupe, œuvrant dans le home s’était solidarisé unanimement pour faire présence, pour solidifier une activité hebdomadaire qui a le sens de l’amitié et de la compassion. 

Le frugal repas terminé, l’aîné, le cadet et la mère se rendirent, les mains libres, au fin fond de leur Ardenne, pour inhumer leur défunt.