Liste de courses au supermarché.

Sans hésiter, je m’étais proposé pour l’aider et le soutenir dans ses semaines de galère car il était seul à affronter un claquage de muscle qui l’obligeait, nouvel arrivant dans notre communauté, à se déplacer en chaise roulante. Inconnu mystérieux dont on ne savait pas grand-chose et qui s’était installé dans un nouvel immeuble qui venait de s’achever dans une rue voisine. La première chose à faire était de faire ses courses en cette fin de semaine et à cette fin, il m’avait envoyé sur mon Smartphone la liste de ses souhaits. Celle-ci différait beaucoup de mes habitudes, par l’ensemble des légumes demandés de nature bio et par les trois articles de poissons, demandé. Pour me faciliter la course, il avait ajouté deux photos d’un ancien emballage pour préciser le yoghourt et le fromage de brebis qu’il souhaitait. J’étais avec celle-ci bien en dehors de ma routine, souvent définie sur un bout de papier et reprenant un éventail de produits bien moins large. L’entreprise ne serait pas simple surtout dans le rayon poisson où je ne prenais que le même type d’article depuis des années.

Au rayon légumes, première épreuve, trois navets bios. Inconnu au bataillon et dont je ne connaissais que le nom qui les désignent car je les évite en n’achetant pas la macédoine de légumes envahie par son goût. L’employée du rayon fruits et légumes, intérimaire, sans doute n’était pas plus versée que moi pour me les désigner dans le rayon. Finalement, elle le trouva, à coté des betteraves rouges que je ne connaissais que dans leurs conditionnements en boite et dont je fut surpris par l’allure. Je les assimilais aux betteraves sucrières mais colorées. Devant la balance pour les peser, je parcourais en vain les icones sans trouver le bon bouton, forcément car c’était par le détour de la touche « bio » qu’il fallait passer pour trouver le légume à peser, touche qu’une brave dame me fit découvrir pour faire avancer la file qui se mettait en route derrière moi.

Au rayon, poissons chou blanc, deux articles demandés  n’y étaient pas, l’un deux d’ailleurs « Sebate » était inconnu dans l’étal et dans mon vocabulaire, l’autre bien connu manquait, au-dessus de l’étiquette d’affichage, vu l’heure tardive sans doute. La responsable de rayon que j’interpellais me dit à propos du « Sebate », je n’en n’ai plus.

Troisième étape, le pain multi-céréales. Il n’y avait pas de problème car l’article était bien approvisionné, sous le code de l’article indiqué sur la  planche. Il ne me restait plus qu’à le découper. Comme j’avais vu de nombreuses fois, la manœuvre faite par des clients, je ne manquais pas l’exercice et fit ma première découpe en trente ans, comme un habitué. J’appris plus tard à la caisse, qu’il fallait d’abord imprimé le code de l’article et le coller sur le sachet. La caissière rattrapa l’oubli en introduisant elle même le bon chiffre que je lui répétais car il était indiqué sur ma liste.

Quatrième étape, le poulet bio. Là aussi le parcours du rayon pour trouver la bonne étiquette pris du temps. Au deuxième passage en revue des articles du rayon, je le trouvais avec étonnement, en bas à gauche, là où je n’avais guère cherché car il me semblait logique de le trouver à hauteur des yeux vu, sa rareté et son prix.

Plus loin les œufs bios ne semblaient pas être présents, je ne voyais qu’élevé au sol, avec du vert sur l’emballage. Et c’est ceux-ci que je déposais dans le caddie.

Au rayon Yogourt, grâce à la photo envoyée, je trouvais rapidement le dernier pot de l’article mais pour le fromage de brebis, je dus faire à nouveau appel à un employé occupé au remplissage du rayon, car je ne le trouvais pas malgré l’image indice, du téléphone. L’employé le trouva au fond de la rangée de présentation, sous la tablette supérieure, qui cachait les articles restants. 

La durée de l’exercice d’achat m’étonnait, alors que les articles de ma liste s’épuisaient, j’avais pour effectuer ses achats, consulté trois personnes en service, pour la première fois depuis des années, puis recherché des produits, somme tout ordinaire et passé un temps qui me semblait très long.

La nature de sa liste et l’absence de viande m’étonnaient, il devait être végétarien.  Non au fond, je l’appris en les lui livrant qu’il ne mangeait que peu de viande et qu’il ne prenait que des produits sans graisses pour son régime cardio-vasculaire. Régime dont je devrais d’abord vu mon état reprendre quelques idées et les suivre de plus près. 

Changer d’air, changer le quotidien ne nécessite pas d’aller au bout du monde, un simple souhait de rendre service peut conduire à de l’inattendu et à des découvertes.

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Moustier, le retour.

Comme j’abandonne de plus en plus mon fauteuil roulant, que je récupère ma perception des aspérités du trottoir, en lieu et place de mon attention au slalom quotidien sur les routes encombrées d’arbres bollards, mon univers change. Le monde qui m’entoure n’est plus le même, je ne suis plus dans cette vigilance qui me focalise dans l’évitement sûr des mille obstacles qui s’annoncent puis disparaissent. J’ai changé. Je ne suis plus lièvre mais tortue, un nouveau ressenti m’habite, le train de sénateur. Sur mon visage, le vent glisse et me rafraichit, me refroidit l’œil quelques fois quand la température est trop basse. Parfois la larme à l’œil, déborde, me presse à rentrer au chaud.

Mon œil apaisé par cette allure devient plus vif, plus serein, me rapproche des mille et un détails qui font le paysage. Avec le jeu d’ombres, la profondeur de l’espace s’affirme. Ce n’est plus la tapisserie mouvante où je n’ai qu’un point de mire, droit, devant. Je connais à présent la profondeur de champ, les plans qui s’alignent les uns derrière les autres jusqu’à un horizon que je découvre nouveau alors que depuis des années dans le va et vient rapide, futile, je n’ai rien vu.

De mon pas, je ressens le sol quand il monte, qu’il descend, qu’il penche. Parfois un caillou perdu sur le trottoir, rappelle à mon pied sa fragilité, à mon oeil, l’importance de veiller à la sécurité, à l’intrus qui sort du bon ordonnancement des pavés du trottoir, aux différences de niveaux,  aux nombreux objets abandonnés sur une voie délaissée et négligée. Petits obstacles irrespectueux d’une propreté de bons alois, remplie de respect, pour ceux qui défilent. Cote négative de citoyenneté pour ces riverains oublieux de leurs congénères.

A de rares homonymes, marcheurs, un petit bonjour de courtoisie pour témoigner de notre lot commun de passants tranquilles qui vont et qui viennent plus par devoir que par plaisir. Satisfaction d’arpenter le quartier, d’aller par monts et par vaux, de s‘élever, de descendre tranquillement sans urgence sinon celle de ne rien perdre du paysage. Passant du plateau à la vallée, aux vallons qui se succèdent dans les chemins de traverse faisant apparaître de plus en plus, l’aspect original des terres du passé, abandonnées avec profits, par les anciens propriétaires, pour les nouveaux qui établissent leurs pénates. Combien de petits havres d’isolement, bordés de haies, de clôtures, de plantations exotiques, loin des essences anciennes adaptées au climat et aux insectes locaux.

C’est l’hiver, la végétation ne cache plus tous ces lots construits sur différents niveaux, du fond des vallons, montant le coteau vers l’horizon. Villas, maisons qui parsèment ces pentes, leur donnant du relief, les faisant apparaître alors que jusqu’à présent, de mon fauteuil roulant, je n’en connaissais que les façades et les obstacles à éviter sur le chemin, droit devant. De biais, en me retournant pour admirer un détail, une ombre, une teinte particulière, je découvre un nouvel univers offrant sa variété à mon œil qui admire et perçoit, à mon pied qui s’élève lentement comme le chemin qu’il suit et que seul avant la force du moteur affrontait, dépassait. Vie autre que celle du piéton qui d’un bon pas s’avance pour son plaisir, droit devant.

Rencontre d’un habitué de la marche nordique qui ce jour se promène sans ses bâtons et que j’interpelle, moment de convivialité, rencontre, échange de liens. C’est un voisin amateur pédestre qui me relie au passé. C’est un ancien habitant du quartier, plus ancien que moi, déjà depuis des décennies.

D’un pas rapide, sous ma casquette, vu la fraicheur de l’air, je salue venant en sens inverse, une inconnue et la dépasse. Soudain son image s’affiche dans ma mémoire. Elle fait partie de mes connaissances, du temps de mes enfants, mais la voir dans ces circonstances, dans cet autre monde où tout l’environnement est a reconstruire m’a perturbé. L’ancien lien s’est distendu, s’est perdu. Etonnement, au fond, je ne l’associais pas à ce nouveau monde pédestre.

Hier, j’ai repris la route, le soleil qui se couche, est rasant, et donne bien des ombres, une profondeur inusitée se construit à mon nouveau regard. Je suis là avec le seul but de voir. Dans le clos un peu plus haut, le chemin s’élève, la petite place qui permet aux voitures le demi-tour est vide, j’escalade le petit talus vers le champ derrière quelques arbrisseaux et surprise découvre une prairie. La culture ancienne de céréales semble abandonnée. Jachère ? Est-ce la préparation pour un nouveau lotissement. Mystère ? La prairie n’est pas de cette saison, je la découvre en m’élevant avec les courbes de niveau jusqu’au sommet près d’un bel arbre, oublié et majestueux. Je me retourne, le vallon où je vis depuis longtemps m’apparaît, vu l’hiver sous un jour nouveau. Le toit des maisons ne dépasse pas à présent les bords du talus, là en bas.

Curieux, je ne connaissais dans mes sensations que la ligne droite que je parcoure avec la voiture deux fois par jour, cent fois au fil des semaines. Un relief agréable s’étend devant mes yeux. Il y a partout, ici, de la poésie, de la beauté, les maisons se lovent dans le val qui descend vers la vallée, comme un doigt vers une main. Admiration de la profondeur, la paume de la ville s’estompe dans la vallée. J’aperçois le coteau de l’autre coté de celle-ci, abrupt couvert d’arbres effeuillés qui constitue le parc du bois des rêves que je fréquente quelques fois.

Moments de profondeurs, mon souffle s’apaise devant cette réalité nouvelle qui me porte et me réjouis. J’habite plus l’endroit où sont mes racines depuis bientôt quarante ans. Période d’ignorance qui devient moment de charme, de grâce d’une nature dont je suis depuis si longtemps coupé.

La mandorle

La salle d’ergothérapie avait été préparée par le petit groupe d’animateur pour recevoir celles et ceux qui souhaitaient passer un moment particulier ensemble. Elles étaient arrivée les unes après les autres, vaillantes ou poussant leur tribune, poussées par un bénévole pour s’installer en attendant que la forme se complète, heureuses de passer ce moment de rencontre, de convivialité, de prière. 

La disposition des personnes prenait la forme d’une mandorle ce qui n’était pas indifférent, même peut-être la base sur laquelle allait se construire ce moment particulier, proche de la méditation. Petit voyage dans le temps, loin de leur quotidien, de leur solitude, de leur morosité.

En tant que régulateur, j’occupai une place centrale car l’exercice ne pouvait se vivre, qu’à partir d’un point de repère, organisant les moments successifs. C’était le noyau de la roue qui permet à celle-ci de faire son travail, de trouver son utilité, de faire son parcours.

Mon rôle était bien différent du régulateur de ma grand-mère qui, sur le mur du salon hachait le temps, en parties égales, précises, appelée secondes. Je n’étais ni métronome, ni producteur de mêmes, j’étais simplement celui qui permettait à la vibration d’exister, à la résonnance des voix, dans l’espace crée par les chaises et fauteuils, rangés en forme d’amande, de se vivre.  J’étais le maître de la pulsation, quelle que soit sa forme et sa hauteur, loin de la notion d’échappement du monde horlogique, qui coupe en espace égaux, le temps.

Nous étions en réunion, bien sûr, dans cette période de la journée, mais dans un temps aléatoire qui s’ouvre et se ferme par la présence et la différence de chacun des participants. Le tour de parole existait, bien sûr, non dans sa durée mais surtout dans la variété de l’état d’âme, de vaillance de celle ou celui qui recevait son tour d’expression, soutenu par un carton qui en circulant, accompagnait l’intervention de chacun.

Sans doute, la plupart pouvaient apporter et accorder leur temps de solo selon le rituel mais, comme le groupe n’était pas homogène, sinon dans la présence, dans le temps de répond des variations s’introduisaient. Un membre du groupe de soutien intervenait alors pour respecter l’apport de chaque voix, par une tentative de soutien visuel ou vocal pour, par solidarité au groupe, l’aider à prendre sa place. 

Le groupe avait atteint sa vitesse de croisière, les solos, les réponds se suivaient simplement, normalement, endormant parfois les moins vigilantes ou les plus affaiblies. Le groupe vivait, respirait selon le rythme, dans un apaisement généralisé et serein.

Après trop souvent de longs moments de solitude, elles retrouvaient le support du groupe, la convivialité, la sécurité d’un espace en dehors du temps. Espace et sons sécurisants qui me laissait aussi souvent apaisé et satisfait, de ce moment unique, en dehors des tracas et des ennuis du quotidien.

Nous en étions cette fois au deuxième ou troisième tour quand un grain de sable s’immisça dans la séquence globale. La quarte était atteinte selon la liste sous mes yeux et je me trouvais à court de grains, dans la main. Quelque chose d’incongru s’était imposé et je n’en maitrisais pas le sens. Dix grains manquaient, si j’en croyais la sensation dans ma main. La quinte semblait manquée car elle n’avait pas été annoncée, après la quarte, dans la bonne succession du rituel. La forme était manquée, troublée. J’ignorais l’erreur et pris le parti de l’annonce et non des grains. Pourquoi alors que la logique aurait voulu que je me base sur les grains mais il me semblait que la quinte, devait être lue.

Ma voisine qui semblait troublée, elle aussi, avait étalé sur la table deux supports et elle cherchait la cohérence des dizaines pour constater que certaines n’avaient pas la quantité nécessaire au rythme. Un segment de notre activité, selon sa mémoire auditive était manquant mais son analyse visuelle ne trouvait que l’absence d’un grain sur deux  sections.

Pendant ce temps, le groupe continuait sur sa lancée comme un moteur diesel de bateau, ronronnant, qui fait vibrer la coque.

 Pour récupérer le contrôle de l’ensemble, j’énonçais la quinte et repartais en veillant à ce que chacun suive, pour conduire le rituel à la fin qui arriva sans encombre.

Après la distribution du texte du chant, et l’accompagnement de toutes, au chœur musical de soutien, chacun(e) pris le chemin du retour, poussée, soutenue par le bras ou cahin-caha derrière sa tribune,  sans commentaires, aussi tranquillement que les autres fois. 

La structure du temps passé ensemble, le rythme lent de l’action, la place prise par chacun(e), sans esprit de compétition, la convivialité qui présidait à la séance avait plus d’importance que l’imperfection qui s’était immiscée dans les habitudes.

Pourtant ma pensée restait accrochée à cette différence invisible qui avait perturbé la session de l’après-midi. Mais comme après un nuage qui venait de traverser le ciel, la clarté du jour, repris le contrôle et ce temps, hors du temps, se perdit dans la fin de l’après-midi.