Quand tu bois…

Occupé à l’aménagement des fauteuils en grand cercle autour de l’autel pour la messe d’anniversaire matinale, j’en déplaçais le dernier quand m’apparu au centre du choeur, au-dessus des marches, le bouquet de tournesols réalisé par la sacristine.

007_5A_2Fleurs de saison, certainement choisie pour la fête religieuse du Sacré-Cœur mais qui pourtant à mes yeux portait une charge symbolique intense. Celle-ci me ramenait immédiatement à notre histoire familiale, aux symboles qui nous portent. Fleur chargée d’émotions me renvoyant au hall d’entrée de sa maison où trônait fièrement l’aquarelle de deux tournesols qu’elle avait dessinés lors d’un stage bien des années avant. Fleurs-soleil faisant partie du mot d’adieu, que j’avais prononcé en son honneur à la messe des funérailles, trois ans plus tôt.

Cette vision d’une charge symbolique puissante avait ouvert un chemin à mes émotions enfouies, ouvrant un exutoire à des larmes qui immédiatement coulaient doucement sur mon visage. Sans défense, j’étais plongé dans l’abandon à la grande tristesse qui m’habite à son sujet et qui venait de jaillir de mon tréfonds. Fleurs que nous avions choisies pour son dernier hommage, fleurs qui l’avaient accompagnée dans la tombe.

Coïncidence, synchronicité, ces fleurs qui suivent et se retournent vers le soleil témoignant d’un au-delà indéfinissable, renvoyant à un moment fort puissant ressenti lors d’une session de méditation au Carmel de Rochefort. Expérience perçue par ma fille qui à la fête des Pères de cette année-là avait mystérieusement marqué celle-ci par deux petits serpents aux couleurs de l’arc-en-ciel. Symboles que l’on retrouve sur le caducée des médecins. Symbole de guérison, ils expriment la force vitale présente en chaque personne. Force qu’il m’avait été donnée de percevoir, force en chemin en moi à laisser s’épanouir pour m’associer entièrement à la vie.

Autour de nous, un cercle d’amitié pour nous soutenir dans ce moment souvenir, pour nous aider à passer ce cap difficile. Toutes nos émotions sont à fleur de peau. La mémoire nous livre des souvenirs à la fois heureux et tristes. Le célébrant au cours de son homélie cite un proverbe que ma pensée accroche.

« Quand tu bois de l’eau, pense à la source  »

N’est-ce pas plutôt la source qui, ce matin, pense à moi, à nous, en nous reliant de cette manière symbolique et forte par le soleil des tournesols, à notre aînée.

Mes yeux ne pouvaient se détacher de ce bouquet, de ce symbole de reliance forte en ce moment difficile. Cette paroisse dans laquelle les circonstances nous ramenaient, en ce jour, avait aussi été pendant de nombreuses années la nôtre. Ma fille avait fait ici sa communion solennelle, c’est ici aussi qu’elle aurait aimé se marier comme la plus jeune l’avait fait mais cela n’avait pas été possible, son compagnon refusant de la marier et ne donnant aucune place à cette aspiration profonde. Décision qui a toujours empoisonné leurs relations et lui a fait vivre des souffrances dont elle se serait bien passée.

Tous les souvenirs m’envahissent mais un seul prédomine, le lien vers elle n’est pas coupé, il est fleuri. La coïncidence vécue à travers de ce bouquet domine, me relie à elle qui est à présent invisible, ravive sans doute les émotions mais aussi la présence mystérieuse qui a guidé la main de la sacristine pour le choix de ce bouquet constitué de tournesols.

Elles sont huit, huit signifiants, au-delà de ceux de la semaine.

Huit,  » symbole de résurrection, de transfiguration, annonce de l’ère future éternelle faisant du chiffre un achèvement, une complétude  » comme le dit la référence du Dictionnaire des symboles.(*)

Sans ce choix, la messe aurait été une messe anniversaire ordinaire, un peu traditionnelle. En ce jour, cet endroit, elle recevait une qualité et une profondeur devant laquelle je m’inclinais. Cadeau de la vie dans notre chemin de parents désenfantés.

La journée était radieuse comme les précédentes, nous étions de retour à la maison, accompagnés par ma belle-sœur. Main verte, elle nous a entraîné par ses conseils dans l’organisation du jardin, rappelle les soins à suivre, les fleurs à soigner, les rosiers à tailler. Tous ces conseils pour mener au mieux la floraison et la mise en valeur de tout ce qui peut faire la joie de vivre, via les fleurs.

Vraiment, nous étions après ce moment difficile, repartis dans le quotidien, après avoir fait escale dans les souvenirs,  repartis dans la vie.

 

(*) Dictionnaire des symboles. J.Chevalier, Alain Gheerbrant-Robert Laffont-Bouquins page 512.

Pieds en goguette.

DSCF5377C’est le milieu de la nuit, je me lève pour la pose due à l’âge comme trop souvent. Après avoir éteint dans la salle de bains, dans la pénombre, je marche pieds nus vers la fenêtre de la rue pour voir s’il a plu.

Alors que je traverse ensommeillé la chambre de devant, mon attention se promène aussi dans mes pieds. Les douleurs des semaines précédentes ont disparu, mon appui est doux, progressif, souple. Non pas que je marche sur des œufs mais je m’appuie fermement sur mon pied bien plus largement qu’à l’habitude. Je ressens le mouvement d’appui du talon vers les doigts de pied. Quelle douceur, quel plaisir de ressentir ce doux mouvement d’appui. Sans crainte, sans tension sans résistance.

On dirait que j’ai des nouveaux pieds tant ils sont souples et élastiques.

Mon problème d’appui dans la douleur semble loin derrière.

Ai-je tiré un gros lot ? Certainement pas, le jour précédent je m’étais offert un massage des pieds chez une praticienne de réflexologie. Bénéfice immense, gratitude pour ces nonante minutes où je lui ai laissé le soin d’assouplir mes appuis.

L’ensemble du pied a été réveillé, les os, les muscles sont fluides les uns par rapport aux autres, je les ressens. C’était la solution, du moins une solution.

Via la médecine, je n’avais obtenu grand-chose, le premier médecin consulté ayant vu mes cals, leurs étendues, avait simplement passé un scalpel pour évacuer les peaux dures qui s’étaient formées, traitant les effets, pas la cause. Peu de choses avaient changé.

Le deuxième, pour la même plainte, regarda ceux-ci de loin et m’assura qu’il ne s’agissait pas de verrues. Tournait-t-il autour du pot, était-il fataliste ?

 

A mon âge, la peau n’a plus la même souplesse. J’en avais déduit qu’au fond ma surface d’appui au sol, n’était pas large. Seule une surface faible du pied transmettait ma charge sur le sol et mon amaigrissement de plus de 10 % n’avait rien changé. Le reste de la plante des pieds était au chômage.

Mes appuis n’étaient pas standards, larges mais restreints et étriqués. Un peu de huile de massage avait après quelques soins de ma part sans doute aussi changé la donne ou m’avait poussé à reprendre un contact avec la réflexologie plantaire. Non pour le plaisir mais pour des soins précis, pour les douleurs qui seules étaient réduites par des semelles.

Ces quelques mètres dans la chambre, sur le tapis plain m’avait réconcilié avec mes pieds (1) et j’en avais parcouru consciemment le bénéfice, une souplesse est un plaisir à nouveau proche, oublié presque.

Avec la réflexologue j’avais été deux jours plutôt confronté à la nature du problème, à sa cause non aux effets. Le deuxième doigt de pied recroquevillé, en orteil marteau. Elle m’ouvrait à son symbole, le rapport à l’autorité.

Selon la théorie de la réflexologie, l’orteil marteau était l’expression d’un rapport ambigu à l’autorité, provenant de l’éducation, de mon attitude face à ceux qui m’avaient inculqué des principes, des règles.

Rebelle, non dans la fuite pour respirer, mais rebelle qui mord sur sa chique. C’est ainsi que j’avais retenu la théorie, je n’étais pas un adepte du laisser-aller mais je me cramponnais, m’agrippais ne changeait pas d’attitudes.

Ce petit parcours doux feutré me montrait le domaine du ressenti que je pouvais parcourir, la souplesse dont je pouvais disposer à ma guise après le laisser-aller, le laisser faire, l’acceptation passée à mes conflits d’autorités.

La piste était balisée, était-ce la bonne ?

En tout cas, elle était praticable avec du plaisir en prime.

De retour dans mon lit, les pensées se succèdent dans mon esprit entièrement réveillé. J’essayais d’être dans la détente, de bien sentir mon corps s’enfoncer dans le matelas, de ne pas vouloir dormir à tout prix mais d’accepter ce temps de conscience. Me laisser flotter, relax.

Un bruissement de plus en plus fort se manifeste, un avion de ligne, en phase d’atterrissage, survole à quelque 2000 m la maison. Lui aussi va prendre pied sur la terre après vous avoir tutoyé les nuages. Confirmation extérieure de veiller dans mon quotidien à atterrir, à respecter les lois naturelles du plus lourd que l’air, à me poser comme le fait le vol de Dakar, vers les cinq heures du matin me ramène à un objectif. Ressentir le sol à travers toute la surface de mes pieds tout en cherchant un autre rapport à l’autorité.

(1) Lien vers  l’article « Douleurs dans les pieds » cliquer https://corpssensations.org/2017/05/16/douleurs-dans-les-pieds/

La balle magique.

Après le congé de la semaine dernière, la cession de MLC reprenait et je me dépêchai pour rejoindre la salle d’exercices. Ce mois-ci, le rythme des sessions était régulier avant la période des grandes vacances.

« Tiens aujourd’hui, le programme semble différent. » En effet, dans le matériel nécessaire, une balle dite magique devait y être inclue. De la taille d’une pièce de deux euros, elle présentait en son milieu un décor particulier. J’étais tombé sur la tortue. Une participante en mal de vue, me demanda le décor de la sienne. Il ne faisait pas partie de mon champ de connaissances ; l’univers des Mangas. Et qu’importe, je lui préférais l’image de la tortue.

Ustensiles de torture, peut-être car sa rigidité pouvait entraîner des douleurs à l’endroit où l’animatrice nous demanderait de l’installer.

Étais-je plus détendu qu’à l’ordinaire ? Peut-être qui sait ? En tout cas l’ambiance du groupe était agréable. Nous étions couchés comme à l’habitude sur le sol et suivions les indications de la monitrice, d’abord pour le positionnement des accessoires divers, et puis étions entrainés dans les exercices du programme et des mouvements qui y correspondaient.

Le rythme du jour était lent, plus qu’à l’ordinaire. Plusieurs fois, je m’étais retrouvé face à une sensation inhabituelle, celle d’un calme profond où aucun bruit ne traversait la pièce. À l’extérieur, c’était aussi, vu la température ambiante, déjà élevée, le calme le plus complet. J’essayais de ne pas me laisser envahir par la tâche ingrate du jour qui m’attendait avec son cortège d’appels téléphoniques pour trouver de l’aide. Un combat entre être là et être en dehors à œuvrer sans résultats, dans les soucis, les peut-être, les si.

Difficile d’être là, à ressentir mon corps, ses tensions, ses ouvertures, ses blocages. Je me recentrais à plusieurs reprises sur ma respiration pour l’approfondir, la faire passer sur la hanche que l’on était en train de travailler, sur le bassin soutenu à ce moment de l’exercice par les balles de tennis. Bref, j’essayais d’oublier l’extérieur pour me concentrer, guidé par sa voix douce et régulière, dans l’exercice qui sollicitait maintenant mon trapèze à gauche, à coté de l’omoplate. La balle magique posée sous la jonction trapèze-omoplate ne me faisait pas mal malgré sa dureté, mon bras, dressé verticalement, tournait lentement pour assouplir l’épaule. Après le temps de l’exercice dupliqué du coté droit, pour l’équilibre, et le retour à la position sans accessoires, dos sur le tapis, un temps de présence au corps.

Pendant un temps où sa voix s’arrêta pour nous mettre face à nos sensations, je me laissais faire. Ce calme m’impressionnait, me laissait esseulé au milieu des autres, bien silencieux quand, pour une première fois, un mouvement nouveau se mit en route lentement. Le haut de mon corps s’animait d’un mouvement profond venant de l’intérieur comme un spasme,  lent,  puissant. Je l’observais avec étonnement constatant sa nature, son amplitude. Comme une respiration des muscles d’un mouvement de bascule sur l’axe des épaules d’avant, en arrière, une vague interne oscillait lentement. Mon torse se bombait naturellement. Mes clavicules, mes clés avaient dû s’ouvrir laissant un rythme primaire trouver son ampleur. J’étais spectateur, assistant à un mouvement surprenant.

Après de longues séances sans particularités, ternes ou plates, cette ouverture me renvoyait à un moment magique d’avant dans la même zone, mouvement orientée par rapport au port de la tête. (1)

Détente offerte donnée à celui qui se laisse porter par son thérapeute intérieur. Comme pour compléter le tableau, en guise de pousse-café, en fin de session pour la phase de réveil, je me lançais spontanément dans un balancement des jambes pliées, de gauche à droite en va-et-vient. Elles se mirent à trembler laissant l’énergie circuler, me surprenant aussi car depuis longtemps, j’attendais, je guettais ce type de mouvement spontané, signe d’un travail mieux fait, rémunérant.

Mystère du mouvement spontané qui agit à sa guise sur mon corps étendu quittant la relaxation pour reprendre le cours du temps d’activité qui m’attend.

Flash sur l’image de la balle magique reçue et qui montre la carapace d’une tortue. A présent avec ma nouvelle perception, elle me renvoie à ma carapace, à mon corset de muscles figés qui me tissent et dont le goût de liberté m’a été offert, à moi le gisant, en bombance.

Pourquoi ne pas reprendre la phrase de Christian Bobin rapportée par une participante trois semaines plus tôt et remémorée en fin de séance.

« L’étirement du chat est un livre de sagesse qui s’ouvre lentement à la bonne page » et en jouant avec les mots pour résumer l’ambiance de ma séance,

« L’ouverture musculaires est sagesse du corps qui s’ouvre lentement à la bonne plage. »

(1) Lien à cliquer vers le texte   Gymnastique douce

Premisses en Juin.

Il y avait de nouveau du sang sur l’oreiller.

« Tu devrais aller voir le docteur à propos de ton oreille ! »

« Ce n’est pas mon oreille qui saigne mais c’est en dessous du bras ! »

« Ce n’est pas vrai, ce n’est pas possible ! »  « Si ! »

Je me déshabillais pour lui montrer le dessous du bras droit où une grosse verrue venait d’être arrachée par mes mouvements de nuit. Sa chute avait laissé apparaître un peu de sang. Pourquoi fallait-t-il que ce soit l’oreille qui coule. C’était la troisième fois qu’elle voulait absolument situer là, l’origine de mes  saignements de nez : dans l’oreille. Cela me semblait impossible. C’est toujours par le nez que cela arrive ou si c’est via l’oreille autant dire que la mort n’est pas loin.

Qu’est ce que les maux de tête pouvait bien lui rappeler et plus particulièrement les saignements de l’oreille ? Etait-ce du a ses otites quand elle était enfant ?

Anecdote sans doute, mais cette disparition d’une grosse verrue sous le bras me surprenait après avoir vécu la disparition de celles qui pullulaient sur ma pomme d’Adam, celle là, disparaissait à son tour après m’avoir fait mal comme si quelque chose avait bougé quelque part et permettait cette évacuation.

Fallait-il ramener cette libération de la verrue à la chamade qui m’avait touchée jeudi matin sur le train ?

Mon coeur et les muscles environnants battaient d’une manière bizarre et désordonnée et j’observais avec angoisse les errements de cette brave machine. Allait-t-elle me laisser tomber ? Il n’y avait pas de douleur, simplement un grand désordre, dans son rythme. Je respirais plus vite pour essayer de changer quelque chose et la panique m’envahissait. Etait ce la panne définitive ?

La journée se passa avec une présence dans  la tête, de ce désordre.

Je vivais a moitié, assis pour économiser mon énergie, mes ressources. La soirée se passa tranquillement et je me mis au lit sans tarder vers 10 h pour épargner mes efforts, ma machine. Le temps s’écoulait, une nervosité incontrôlable m’empêchait de dormir, de m’abandonner au sommeil, je guettais mon angoisse. Mon coeur était toujours là, présent.

Quatre fois successivement, je me retrouvais devant l’écran de TV, verre de porto puis de bière à la main pour essayer de noyer cette nervosité, cet esprit qui chevauchait sans arrêt, sans se laisser aller au plaisir du sommeil.  Celui-ci ne me terrassait pas, ne m’atteignait pas, je restais bien éveillé, mal dans ma peau. La journée se passa sans ordre, sans but, sans activité presque avec un malaise permanent, une gène dans le corps non remis à neuf par un sommeil réparateur.

Aucune idée particulière n’effleurait, ne venait me surprendre.

La nuit suivante se passa tranquillement en une fois, pour récupérer un peu de ce manque de la nuit dernière. Puis vint le week-end.

Ma verrue sous le bras avait disparu, s’était perdu comme un fruit mur qui tombait. Qu’avait-elle emporté, était-elle enracinée dans mon coeur ?

Sur internet, je voulais trouver enfin autre chose d’utile, d’efficace. Je tapais M Von Franz et tombais sur le nom d’un auteur qu’elle avait accepté de dédicacer : Arnold Mindel.

« L’inconscient parle par les rêves, les visions, les fantasmes mais aussi communique au moyen de sensations physiques qui se manifestent dans le corps. »

C’était le sens des verrues, du  poireau, sur mon index, c’était le sens des nombreuses sensations que je vivais.

C’était un théoricien qui mettait en mots mon ressenti. Ses livres montraient comment par les signaux du corps, nous pouvons atteindre une plus grande compréhension de nos maux physiques et de nos émotions.

Mots d’apaisement

H13-Juin 98.

Energie vitale ou Chi.

DSCF5449En station debout pendant la messe de 11h00, mon attention à l’office s’était relâchée et comme je l’avais déjà fait plusieurs fois, j’essayais de détendre les muscles des jambes de manière à ce que les articulations des genoux soient souples, détendues. Puis explorant mon corps, je recherchais les tensions dans mon ventre, le long des muscles fessiers pour les reconnaître et les relâcher.

Pendant que l’assemblée attentive poursuivait ses dévotions, je m’étais tout à fait séparé de l’ambiance pour m’intérioriser dans cet exercice totalement incongru.

Jeux, jeux d’inattention, mon corps se faisait de plus en plus perméable aux vibrations sonores qui remplissaient l’espace, il suivait un rythme, celui de la musique peut-être mon rythme propre qui sait.

Physiquement j’étais là, avec ma famille, devant ma chaise, en voyage, l’esprit ailleurs.

Puis soudainement, je me surpris en train de vibrer à l’intérieur. En un mouvement alterné de gauche à droite, une onde partant des pieds se mit en route vers le haut de mon corps en s’amplifiant parallèlement à la colonne vertébrale jusqu’à mi-hauteur du corps.

Mon observateur intérieur prenait conscience de cette vibration, avec étonnement et interrogation car rien de semblable n’avait avant jamais été perçu.

Un événement neuf me touchait, m’animait, commençait à vivre en moi.

Intellectuellement, je pressentais sa signification, son sens peut-être.

N’était-ce pas le serpent de la vie, celui que l’on trouve dans le symbole du caducée ? Le parallélisme entre l’image et la vibration qui faisait sa route me plaisait. Le serpent était entré en moi, il vivait caché et venait aviver les perceptions de mon corps. Logé dans sa tanière au bas du corps, selon la tradition indoue, ce serpent s’animait non seulement avec la musique de Mozart dans le ventre, mais il était maintenant alors que j’étais debout en train de se faire connaître dans un autre de ses aspects.

Etait-ce le serpent apparu dans mon rêve, il y a quelques mois et dont je coupais la tête.? Etait-ce le même symbole dans son expression, la matérialisation du mouvement ?

Un dynamisme certain avait pris racine dans mon corps, dans mes lombaires, et tendait de s’exprimer dans ma vie.

Depuis ce moment-là, une poussée de vie intérieure, une pression d’une force qui m’était inconnue tentait de s’élever en moi, de redresser le haut de mon corps, de me faire dresser la tète fièrement, plus fièrement que jamais. L’énergie libérée par l’ouverture du bassin alimentait, nourrissait ce serpent qui voulait monter comme sur l’image du caducée, vers le haut vers sa position extrême.

Etait-ce la mise en place dans mon théâtre intérieur, de l’énergie appelée Kundalini et de ses points de passage nommés les chakras ou celle du Tai-Chi nommée Chi ? En poursuivant la réflexion au sujet de cet événement, de la manière dont il s’était exprimé et par rapport à ce que j’en avais perçu il me semblait qu’ un obstacle existait encore le long du trajet que constituait ma colonne.

Le haut de mon corps, avait comme un courbure vers l’avant, une sorte de bosse qui par sa présence perturbait le trajet de cette énergie montante et la calait à hauteur d’un point douloureux à la moitié des vertèbres dorsales.

Après l’ouverture du bassin, j’étais questionné au sujet de l’ouverture du deuxième axe fondamental de ma coquille, les épaules. Un travail était nécessaire dans le haut du corps.

Entends Mozart.

Fatigué par l’activité ménagère dense de la matinée, je m’étais assis sur le lit puis couché sur le dos, les pieds toujours à terre pour me détendre quelques minutes en écoutant le morceau de musique classique que l’enregistreur à cassette diffusait.

Le morceau de musique jadis composé par Mozart me plaisait. Systématiquement chaque jour, j’essayais d’en écouter d’autres, de me retrouver un peu plus dans ce monde musical que j’avais souvent fuit et rejeté pour m’attacher à la musique de jazz et à la musique moderne.

Cette musique me parlait et son dynamisme me faisait du bien me remontait le moral en cette période pénible où j’assurais le travail à la maison faute, de travail extérieur.

L’orchestre accompagnait le soliste, joueur de flûte ou de clarinette sans que je puisse vraiment l’identifier car ma connaissance de la qualité des sons se réduisait à peu de choses. Seule la pureté du son de l’instrument à vent se démarquant des autres instruments, m’intéressait.

Totalement relâché, sans contrainte physique, j’étais entièrement disponible et totalement centré à présent sur le son magnifique et pur qui s’échappait dans l’espace. Je pénétrais de plus en plus dans le champ sonore et musical de la composition jusqu’à m’identifier, ne faire qu’un avec les ondes qui atteignaient mes oreilles, mon corps tout entier. La musique et mon corps étaient sur une longueur d’onde semblable, similaire, parallèle peut-être puis une sensation m’envahit le ventre.

Étais-je envahi par le son, impossible d’en décrire clairement l’historique ?

Un saut de perception venait d’être fait en moi. Le son de l’instrument s’était matérialisé comme un serpent sortant des hauts parleurs, pour entrer en moi en vibrant, tourbillon surprenant d’animation symbiotique avec le soliste. Comme une toupie l’énergie musicale, soutenue par la clarinette ou peut-être même le hautbois, se mouvait de plus en plus vite dans mon espace corporel, pour sur sa lancée soutenue par les violons attendre le retour du soliste pour s’envoler de plus en plus fort.

Le musicien était comme un charmeur de serpent, avec ses notes, son talent, son énergie, il faisait monter et se déplacer en moi un affect musical ventral.

Sous l’observation de mon esprit étonné qui assistait à la performance musicale non plus à l’extérieur mais à l’intérieur, la musique était en moi, me faisait vibrer. Le son pur et gracieux, l’espace du souffle du musicien menait une danse tourbillonnante en moi.

Mon corps dans cette posture curieuse n’était plus qu’une coupe avec en son centre comme un feu follet. Flamme avivée par un soufflet, le son issu du transistor tournait en moi s’élevait, montait, descendait, dans un mouvement joyeux et rempli de mystère. Le monde sonore extérieur s’était prolongé par un monde de sensation intérieur sans que je puisse dissocier et l’un et l’autre. Puis le soliste épuisé par sa performance céda le pas et l’orchestre repris la partition. L’affect disparu définitivement et dans la rémanence de cet événement, je reviens à la réalité, surpris et déçu. Un bout de nirvana venait de m’être donné, gracieusement en cette matinée de solitude et d’abandon à la grâce.

Encore, encore criait en moi, toutes mes perceptions corporelles, encore c’est tellement bon. Ce feu d’artifice avait été tiré me laissant le souvenir d’un événement unique en tout cas primaire dans mes souvenirs musicaux. Déjà, je me redressais, me levais pour remettre à son début la bande sonore, pour la remettre en route et attendre au passage suivant le retour éventuel de l’affect. L’expérience serait-elle reproductible, dans l’instant, dans le futur.

Serait-elle comme un plat favori que l’on peut à sa guise, quand l’envie se fait, reproduire pour sa satisfaction et son plaisir ?

Les circonstances historiques, étaient-elles, nécessaires et suffisantes, ou était-ce l’histoire d’un billet de loterie gagnant, donné une seule fois ? Était-ce le lot d’un être paumé et aux aguets de pouvoir dans sa sensibilité et susceptibilité face au monde de vouloir chercher refuge dans une musique drogue et baume de sa solitude et de son isolement ?

L’affect était là comme un souvenir clé comme une certitude d’un état pouvant être vécu. Comme un phare dans la grisaille du jour au milieu d’une tempête sociale. Le quotidien pénible et angoissant laissait peu de temps à l’abandon et à la rêverie.

Des échéances humaines envahissaient et perturbaient mon quotidien. Seuls les mots écrits, sur une feuille de papier, gardaient la trace de l’événement d’un jour et du vague souvenir de tentatives nouvelles de repartir sur l’orbite joyeuse de la musique que Mozart avait jadis composée.