Le tilleul abattu.

IMG_1598L’arbre, jadis planté sur le parvis de l’église décanale avait été coupé non parce qu’il était mort ou à moitié étêté par l’orage mais parce que d’après les experts, il était devenu fragile ou même dangereux. J’en avais été averti par un petit placard affiché sur le tronc, par les services de la ville quelques semaines avant. Ne perdait-il pas à l’occasion des branches !

Principe de précaution, ou principe de razzia.

N’avaient-ils pas l’année précédente fait couper un saule magnifique dans le jardin d’une propriété de la ville, dans une rue adjacente car m’avait-on dit ses racines mettaient en péril les fondations du bâtiment et les égouts, sans parler des feuilles qui trop régulièrement bouchaient les gouttières. Comment faire confiance, admettre ce raisonnement dans une commune qui se dit écologique.

Après la coupe du l’arbre la souche était apparue. La qualité des anneaux ne laissait apparaître aucun défaut. Elle semblait saine et laissait supposer, encore pas mal de vigueur mais il était trop tard. Un tilleul ancien venait de disparaître, comme avait disparu le tilleul sur la place de l’église voisine bien des années plus tôt.

Arbres mémoires, plantés dans des endroits publics fréquentés, pour symboliser une espérance, un projet, une affirmation. Arbres du cinquantenaire, du centenaire du pays. Arbres symbolisant la paix à la fin d’une guerre, arbre repères. (Photo)

Au pied des églises, sur la place, les habitants avaient fêté un événement, avaient ancrés dans leur mémoire un jalon, une balise, le début d’une histoire qui se perdait à présent dans l’immédiateté. Là, un nouveau avait été replanté à la sauvette, dans un manque d’ambition, de projection, de paris sur l’avenir. Comme si symboliquement il était gênant d’attirer l’attention sur ce qui était avant le milieu du village. Ces gestes iconoclastes m’avaient marqué, comme ils avaient marqué l’environnement.

Mon attention s’était alors portée sur celui proche de mon église, planté en son temps sur un espace moins public, un peu à l’écart de la place, dans l’enceinte verte de l’ancien cimetière. Etait-il protégé ainsi de l’envie de faire table rase qui se manifestait à présent par rapport aux arbres, plus symbole de danger que de vitalité. Allait-il encore durer longtemps ? Le ver étant dans la pomme me semblait-il, pour ces sources de verdeur et d’ombre dans ce qui devenait une ville.

Et si l’arbre qui, par ses racines et ses branches, relie la terre au ciel portait ombrage à ces libres penseurs que la moindre religiosité et symbole, irritent ou gênent. N’avaient-ils pas aussi étêté l’arbre abritant le calvaire le long de l’église, trop adossé au mur de la nef.

Curieusement cette année, l’arbre à l’entrée de l’église, que je connaissais, depuis plus de 10 ans, m’avait attiré et je l’avais vu fleurir suite à une quinzaine de journées plus que printanière. Ce n’était pas un tilleul. J’avais porté mon regard sur les fleurs de celui-ci, assez caractéristiques en forme de petites bougies et constaté mon ignorance à son sujet.  A partir d’une recherche dans les livres de botanique, sa nature était apparue, un érable sycomore.

Du nouveau testament, j’avais gardé l’idée du collecteur d’impôts Zachée qui était monté pour se grandir sur celui-ci. L’idée était amusante. Un ancien curé avait sans doute présidé à sa plantation pour l’enseignement de ses ouailles.

Mais à présent l’on pensait plus à faire table rase du passé, à agrandir les routes, à densifier l’habitat pour entrer dans l’image d’une ville dynamique et motorisée, à repartir dans d’autres système de pensées. Ne faudrait-il pas pourtant me relier à ceux qui dans cette église millénaire ont porté leur foi, et planté pour les générations futures.

Tiens, à présent le peuple des arbres m’interpelle, par sa présence, sa beauté. J’en découvre la variété, l’étendue. Dans la ferme transformée en bibliothèque, un indice d’une plantation de l’ancienne majorité, des frênes, s’y alignent en deux rangs depuis une dizaine d’années, donnant de l’ombre, comme en donnera, dans bien des années, le tilleul remplaçant l’arbre coupé sur le parvis. En bordure du parking du supermarché, un tilleul, un groupe d’érables champêtres, un châtaignier. Dans ma rue, quelques Acacias encore en fleurs et surtout dans l’avenue montant vers la ville, sur des centaines de mètres des robiniers en fleurs faisant la haie. Il a fallu cet abattage pour que je m’intéresse aux arbres, à leur présence, à leurs qualités.

Connaissance à diffuser pour augmenter le nombre de protecteurs et de planteurs pour le futur de notre vitalité. N’apportent-ils pas l’oxygène dont nous avons bien besoin, n’éliminent-ils pas le CO2 qui contribue au réchauffement climatique. Poumons à l’image des nôtres, pour perpétuer la vie.

Il fait beau ce dimanche, je parcours la forêt, peuplées de chênes et de hêtres. Une impulsion me pousse, je suis à présent adossé à un arbre centenaire, en pleine détente, sans attente, je l’accueille, le prend pour tuteur. Déjà de mes pieds s’enracinent dans sa terre, une vibration s’élève dans mon corps, elle ondule, vers le haut comme le ferait une flamme. De mes genoux à mon ventre, je la ressens, ondulant lentement, montant vers la poitrine en signe de connivence. Mouvement apaisant, me reliant à sa forme, son impassibilité, à sa ramure s’élançant vers le ciel. Tiens au fond, ce chêne, a-t-il, la même énergie que le hêtre ?

En voilà un, sage parmi les sages. Son fut droit impressionne, je m’y appuie, me détend. La vibration revient, de nature différente, elle démarre plus haut, tournoie lentement en moi, à travers ma poitrine vers la tête. Est-ce sa maturité qui change le sens de la vibration, la rendant autre. Mouvement en tire-bouchon qui ouvre en moi, le flux de la vie, vers le haut, vers le ciel.

Mon énergie est plus forte, d’un pas assuré, vif, je poursuis mon chemin dans la futaie, détendu, fort de la vie échangée avec ces témoins majestueux, membres vénérables du peuple des arbres.

 

 

 

 

 

 

Vacance d’hiver.

Cette amie d’écriture avait été la première à m’envoyer ses vœux pour Noël. Sa fidélité, sa compassion m’avait toujours touchée. Cette année, son écriture manuscrite sur l’enveloppe m’était apparue comme d’un autre temps. J’en avais été étonné. Ah ! Quel plaisir de retrouver la personne à travers un témoignage écrit de sa main, loin de la froideur et de la forme figée, raide donnée à présent, par les applications de courrier des PC. Il me fallait répondre avant Noël pour à mon tour lui dire combien sa démarche m’était importante.

La réserve de cartes de Noël avait disparu du tiroir de rangement, la réassortir était nécessaire. À pied, je m’étais rendu au supermarché voisin, mais l’offre était quasi nulle juste, ciblée uniquement sur les anniversaires, les fêtes de famille. Quelques-unes pour la bonne année, d’autres pour les vœux, ou pour les fêtes. Noël était oublié. J’étais rentré bredouille.

Le lendemain, à pied de nouveau, au centre commercial, l’offre y était tout aussi réduite. La carterie avait fermé deux ans plus tôt et aucun présentoir n’était à disposition à la librairie. Au supermarché, quelques cartes de nouvel an, universelles et vagues, neutres et insipides, m’avaient écarté. Rien au sujet de Noël, de la crèche et des paysages en neigé. Ma tradition me manquait. Je me contentais d’une carte avec quelques boulles de Noël.

Nous avions baissé les bras, abandonné nos demandes de cartes de tradition. D’où leur disparition.

La fébrilité de la société en cette fin d’année n’était tournée que vers les cadeaux à glisser sous le sapin. La publicité nous remplissait de proposition d’achats gourmets.

La phase d’une chanson de Johnny Hallyday, qui avait occupé l’antenne plusieurs jours avant, résonnait dans ma tête. « Allumer le feu. » Mais comment allumer le feu ? cette proposition servait de leitmotiv à mon souhait, à mes souhaits.

Un besoin de chaleur et de lumière m’habitait. Le mois de décembre, le plus grisâtre depuis longtemps, disait la météo, me pesait. J’avais besoin d’espérance, de lumière ce que proposait les Noëls anciens. Ils défilaient dans ma tête.

C’était la naissance de Jésus. Elle n’occupait plus l’esprit des gens, pourtant il y avait une naissance, remplie de possibles, de différences de toutes sortes, de nouveautés, d’attentions diverses. L’idée de répartir après l’hibernation, le déficit de lumière et de se relier à la longue série de Noël, passé en famille, avec les miens, dans la simplicité et la convivialité m’animait. L’échange de vœux au coin du feu, autour de la table, plus dans la conversation que dans l’assiette m’inspirait. « Allumer le feu. »

Rechercher en réserve, les bons moments et les partager pour tenir encore les mois d’hiver qui nous séparaient du printemps. La couleur verte de l’espérance qu’apportait le sapin, ne semblait présenter plus une forêt d’éternité que les cadeaux placés au pied du sapin.

Dans la rue au retour, car la nuit était déjà tombée, je voyais les façades de certaines maisons éclairées de guirlandes comme pour rattraper le peu de convivialité donnée dans l’année. Cherchaient-ils inconsciemment l’étoile qui les guiderait dans le fouillis de propositions éphémères de fin d’année, vendues avec des ristournes improbables.

Que de déplacement pour une carte de vœux traditionnels. Joie perdue, d’attendre le passage du facteur, de compter le nombre de cartes reçues du cercle d’amitié trouvées au fond de la boîte aux lettres.

Tout devient virtuel, ce ne sont plus que les « pings » qui résonnent sur le PC dans le coin du salon, signal d’une nouvelle entrée, d’un autre mode de vie plus technique, plus virtuel.

Je reviens avec plaisir à ces trois mercredis de l’Avent et au chant « Rorate Caeli Desuper, » « Cieux, répandez votre rosée.. ». A l’aube, après avoir parcourus des rues désertes, j’entre à l’église en suivant les seules bougies qui éclairent la nef pour rejoindre la crypte. Avec quelques-uns, nous fêtons l’Avent, préparant Noël, déjeunons avec la petite communauté paroissiale pendant que l’aube se lève sur une nouvelle journée.

Noël est un trésor qu’il faut chercher, une espérance qu’on peut habiter car elle nous propose plus qu’un gavage. C’est un creux à habiter, à remplir pour y puiser la force et la lumière qui va éclairer cette nouvelle année qui s’annonce ouverte à tous les possibles, toutes les rencontres, toutes les espérances. Pour cela, il faut des balises, des repères. C’est l’essence même de Noël et avec une pointe de Foi, la route sera meilleure.

Avec le poète Guillevic.

De l’hiver (Extrait)

Il y a toujours
Noël qui arrive.

Il y a toujours dans le plus noir des noirs,
De la lumière à supposer,

A voir déjà monter,
Même en dehors de soi,

Surtout lorsque la nuit où l’on patauge
Est la plus longue.

C’est un tunnel sans voûte
Qui débouche

Dès maintenant

Sur un enfant de lumière.

L’or du val.

Ma motivation pour ce week-end de retraite n’était pas bien grande, j’avais voulu seulement compenser, en faveur de mon épouse, la longue période d’isolement pour la garde d’un manoir pendant les vacances du propriétaire ainsi que la sortie faite avec mon petit-fils à Paris. Face à sa demande d’activité extérieure, je m’inclinais et avais dit oui à l’invitation d’un couple d’amis pour participer à un week-end à l’abbaye d’Orval.

Depuis longtemps, nous n’avions plus participé à ce qu’on appelait précédemment  “ recollection – retraite.”  L’approche ici n’était pas par le biais de la théologie, des Évangiles mais à travers la poésie d’un grand poète français dont j’ignorais l’existence : Guillevic. Quatre sessions d’une heure, animée par un moine, auteur du programme, nous donnaient l’atmosphère d’une session complète étalée sur une semaine.

Autour de la lecture passionnée, vivante de poèmes thématiques, nous étions entrés dans l’univers du poète. J’en avais été touché immédiatement, sa manière d’évoquer le sujet traité, me renvoyais à une profondeur que j’avais perdue de vue trop longtemps. Ce n’était pas l’argumentation logique et intellectuelle autour d’un thème par des références nombreuses et savantes, c’était par la sensation, l’émerveillement, le jeu des mots que l’on entrait dans le vécu et le ressenti. Que de vie ajoutée aux moments de grâce, que le moine nous faisait savourer comme des mets délicats, doucement, simplement.

Le frère Bernard-Joseph avait tamisé la production du poète en nous en présentant ce qui pouvait montrer qu’au fond, sa vie de moine, ne cherchait que la même chose, la connexion avec la profondeur, l’indicible qui habite en nous.

Guillevic disait “Je suis un ruminant, je broute des mots (Art poétique 232).  L’orateur selon la grande tradition monastique de Saint-Bernard lui opposait la comparaison que celui-ci faisait de ses moines, des ruminants de la parole.

Le lien était fait. Tous deux, le poète et le moine recherchaient le contact ultime avec ce qui au plus profond de notre vie, nous habite. Délices de ce parcours en quatre heures du chemin que je n’avais plus fréquenté et sur lequel je posais avec prudence les pas, de peur d’effacer le ver fragile, le vers nuages et brume, devant une lumière indéfinissable.

Que de profondeur n’avait-il pas ajouté à ce temps consacré, sans trop de conscience, à un projet fixé simplement dans mon agenda.

Le « Oui » à d’une invitation du couple organisateur, acceptée sans doute, porte ouverte sur un espace nouveau et dont je parcours à présent le fond, les yeux humides, pour toucher cette atmosphère d’enfance, de joie, un jour goûtée.

Comment exprimer mieux cet univers que par cet exemple qui nous y relie, le poème à propos du coquelicot, présenté en quatrième page de couverture du carnet mis à notre disposition et repris ci-dessous.

Partout

Il n’y a pas que toi,
Coquelicot.

Ce besoin qui te fait
Éclater dans le rouge,
Étaler tes pétales,

Ce besoin de clamer
Par ta forme et le rouge
Que la vie est ici
A prendre sur le vif,

Ce besoin de chanter
Que tu y réussis,

Prête-le donc à d’autres,
Et du temps pour le vivre.

Par les mots, par le rythme des phrases, ses suspensions, j’étais renvoyé dans l’image, celle d’un coquelicot, cueillie un jour lumineux, en route, vers ma terre natale.

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