Vendredi Saint

C’est plutôt mon rôle de sacristain qui m’a poussé à l’ église vers trois heure pour le chemin de croix traditionnel. Y avait-il une tâche bien précise à accomplir. Pas sûr, cette période de confinement perturbe tout, impossible d’y voir clair. Trop de changements, trop de limites mais enfin fonction oblige.

Un petit groupe d’enfants est présent sur la place, quelques parents venus les amener, quelques anciens, vont entrer dans l’église. Ce n’est pas la foule bien sûr, le confinement l’exige et puis il y a aussi un office le soir. Là ,mon rôle est plus clair, mon efficacité aussi.

En voyant l’acolyte tenir la Croix de procession, je me replonge dans mes mémoires d’acolyte, au village, jadis. Il y a si longtemps que je n’aie plus suivi activement un chemin de croix, la vie m’en a offert d’autres.

C’est une cérémonie légère, le parcours a été réduit à 7 étapes. Pourquoi 14 stations, le symbole du chiffre n’est plus dans ma mémoire, encore un de ceux qui ont disparus.

L’église est lumineuse cet après-midi, les fenêtres laissent passer largement la lumière du soleil de printemps. Ce chemin de croix me semble plus léger, plus court. C’est autre chose quand le ciel est plombé, qu’il pleut. La cérémonie débute, le célébrant commente la première station. Tiens ici, on tourne pas de la même manière que dans ma paroisse natale. Est-ce équivalent au point de vue sens. Ici on remonte le temps, à l’opposé des aiguilles d’une montre. Symbole encore, pourquoi.

Bel exemple de fidélité, de vigueur et de foi, le Père Luc, notre doyen d’âge, qui va fêter ses cent ans, en Octobre suit vaillamment le petit groupe qui se met en route, gardant les distances imposées par l’épidémie. Les phrases dites, se réverbèrent dans l’espace des nefs latérales. Le temps s’écoule, mon attention se marque plus sur la lumière qui inonde la nef centrale. Le texte me manque pour fixer mon attention.

Ce moment de recueillement devant les stations choisies, en circonvolution se termine par la Crucifixion, la mise au tombeau. Le recueillement revient , le mouvement s’arrête, l’un ou l’autre s’assied, fait une pose pour terminer par un moment de silence. Mon attention se fixe sur l’autel, dont la porte du tabernacle est ouverte, laissant deviner l’absence des saintes espèces, pour marquer le vide. L’absence qui suit le crucifiement. Comme une anticipation à la suite du schéma de la cérémonie, le deuil, l’absence.

Alors que le Christ vient d’être mis symboliquement au tombeau, qu’il nous faudra attendre Dimanche pour que sa résurrection soit proclamée, qu’il nous faudra le temps d’intérioriser son absence, la lumière met en valeur l’arrangement de l’autel, nous montre que le tabernacle est vide. Le Saint-sacrement au tabernacle, mémoire du Jeudi Saint a disparu sous nos yeux, le Christ aussi jadis, dans l’enfermement du tombeau. 

J’ai comme l’impression qu’à la tristesse qui suit la mise au tombeau, la lumière qui éclate sur le tabernacle, à cet heure ou la cérémonie se termine, me dit ; C’est la parenthèse de sa vie sur terre qui se termine, une parenthèse terrestre. C’est nécessaire, ce passage, il faut l’intérioriser, quitter l’obscurité, quitter la dureté, la violence de ce monde insensible, se fondre dans la lumière qui par sa présence à ce moment précis, comme un signe nous redit qu’autre chose s’ouvre, que plus tard, puisqu’on connait les étapes, la résurrection va suivre, la lumière jaillira dans les ténèbres. Une autre perspective lumineuse nous attend.

Discrètement, je m’approche du doyen d’âge, assis,  pour lui faire ressentir l’événement lumineux qui comme un enseignement s’ajoute à toutes les paroles dites, récitées. Le verra-t-il, vu sa vue qui décline, peut-être mais par ma voix, j’espère lui avoir transmis ce moment particulier qui nous est offert, ce vendredi. Déjà au début de l’année, il m’avait demandé de vivre, la rencontre, des rayons du soleil et du Sacré Cœur, à l’équinoxe, dans cette église millénaire. Mais la couverture nuageuse étant trop importante, les rayons lumineux n’étaient pas présents.

Comme un signe plus fort, l’éclairement du tabernacle, en ce Vendredi Saint, en sa présence, par les rayons lumineux nous disait autrement, l’essentiel. « Ne voyez pas le vide dans ce lieu, voyez y la force et la joie de la lumière qu’est le Christ, qu’il chasse les ténèbres, nos jours sombres, nos doutes. Le Christ est la Lumière du Monde, la lumière devant nos yeux, sur le tabernacle souligne sa force et termine le mémorial de sa crucifixion.

Le Christ va, est ressuscité.

Equinoxe d’automne.

L’éclairement du Maître-autel vu au printemps était revenu dans mes préoccupations et en ce Dimanche proche de l’équinoxe de l’Automne, je marchais d’un pas vif pour concrétiser en photos, le phénomène dans sa durée et son intensité. L’atmosphère qui m’entourait était fondamentalement différente, le confinement avait disparu, remplacé par de nombreuses règles qui s’essoufflaient de plus en plus. Mon œil était critique, plus concerné parle le coté rationnel de l’événement. J’étais moins touché par la nouveauté, moins surpris par la grâce qui m’était donnée. L’indifférence de l’un ou l’autre, à mon récit, me pesait et me renvoyait à mon isolement.Difficile ce saut quantique vers autre chose que la réalité quotidienne, les préoccupations terre -à- terre.

C’était pourtant pour moi, l’ouverture vers un autre aspect des choses, un pont vers la transcendance, vers ce qui est au-delà. Quitter le rationnel pour entrer dans le merveilleux, l’indicible qui apaise, qui affranchi de la réalité concrète, le temps d’oublier les difficultés du quotidien, et le virus latent tapis dans l’ombre.

La méditation à Villedieu, dans les alpes de  Provence, guidée par un indou m’avait conduit dans un domaine apaisant, propice à calmer mon agitation mentale et cette course épuisante vers tout et rien. Ce temps différent m’emmenait dans une perception autre, celle d’avoir reçu le don de la vie, celui d’appartenir à une communauté qui s’appuyait sur le rocher qu’est le Christ. La prière, le premier du mardi du mois, en ce moment, le jour de la rentrée, prenait le relais et m’ouvrait le cœur, me poussait à bénir le créateur pour ses dons.

L’architecte qui avait organisé la restauration du lieu de culte en 1744, avait marqué la date par une  brique de couleur sur le côté du transept. Il avait conçu ce chemin, de grande tradition, et il avait voulu dans le bâti, introduire une disposition récurrente,  pour soutenir ou relancer chez les paroissiens, la méditation en l’appuyant sur la nature qui nous entoure.

Le Christ est la Lumière du Monde et par la Lumière dans cet église millénaire, il me conduisait à lui.

Les rayons lumineux du soleil à travers la troisième fenêtre, non bordée de pierre de taille, traçaient dans l’espace du chœur, un chemin lumineux pour nous conduire à lui, présent dans le tabernacle et dans la niche où l’ostensoir était jadis exposé. Dans cette heure de méditation de 15h à 16h, à l’heure d’été,  la tâche faite par les rayons du soleil s’approchait de plus en plus de lui, et s’élevait, quittant le sol, pour aller sur la table de l’autel et dans la configuration actuelle, éclairer d’abord la main ouverte du Sacre-Cœur qui nous accueille, nous béni, pour terminer juste avant de disparaitre, sur le haut de la statue.

Le feuillage d’automne donnait à la lumière, une oscillation lente, comme une volute de fumée d’encens qui s’estompe avant de s’apaiser et disparaitre. A la fin de leur parcours, les rayons lumineux du soleil étaient arrêtés par la faitière du transept et le chœur retombait dans la pénombre. 

Cette prière silencieuse, lumineuse, n’avait de sens que dans la durée, dans le temps de pause que le fidèle s’accorde loin de son agitation, pour reprendre la force d’être accueillant et ouvert dans sa communauté. Cette méditation allait plus loin que la pleine conscience, méditation sans objet qui se diffuse autour de nous, selon les principes de marketing anglo-saxons.

Réinventer le monde sans doute mais en jetant les outils anciens, en oubliant les nôtres gracieusement à notre disposition. Silence qui dit tout ce qui est à dire.

Calme qui chante la sobriété. Invitation à la fidélité, à la prière qui recentre sur lui, depuis des générations, depuis 1744 au moins.