BBQ de déconfinement.

 La fatigue de cette journée bien remplie ne m’a pas donné un sommeil réparateur. Je la sens partout, j’aspire à dormir comme une souche, d’une traite. Rien n’y fait. Les pensées s’agitent dans ma tête. Mon petit rituel d’endormissement appris jadis pendant une formation de développement personnel défile dans ma tête. Rien n’y fait. Mon agitation interne est trop forte.

Hier, c’était un jour de fête, celle de déconfinement de la bulle familiale élargie. Mes petits enfants sont présents autour de nous, sauf une petite fille qui s’est retranchée chez elle, celle que je taquine souvent en l’appelant « Beauté farouche ». Il y a chez elle, un sens de l’opposition, du distanciement dont je souffre. C’est mon orpheline. Y a-t-il une relation avec la disparition de sa mère, à son incapacité à contacter la branche de celle-ci. La semaine dernière, pourtant, elle est venue avec son frère au train, c’est une première. Elle semblait apaisée, plus sereine malgré ce confinement qui met à l’épreuve son quotidien. Depuis son copain s’est évanoui. Que dire sinon entendre ce qu’elle veut bien dire.

L’absence de mon aînée est là, en filigrane, dans cet après-midi qui nous rassemble.

Mon projet de journée festive a presque tourné court, aucun relai du coté du fils qui a accepté de nous recevoir autour de sa piscine.  Enfin nous recevoir, c’est beaucoup dire, nous sommes mon épouse et moi venu avec les victuailles pour le BBQ, il nous rejoindra à la fin de sa journée de travail. Il n’est pas à la fête, mais au boulot et choc émotif la semaine dernière, il est passé à l’hôpital pour des symptômes qui ramènent à la surface, l’engeance de la famille, l’angine de poitrine, l’infarctus. Semaine éprouvante au moment où émotionnellement, c’est l’anniversaire du décès de notre aînée, de celle de mon père, et hier de mon beau père.

Par petites touches, il nous a confié un peu la suite de ce malaise qui l’a frappé. Peu loquace, il parle à peine d’un boulot qui l’épuise car son ouvrier est malade et son travail retardé. Heureusement que l’un des petits fils peut à présent l‘aider comme étudiant-jobiste. Il ne m’a rien dit de son incident, ce mardi, cela aurait été logique de reporter la fête mais il l’a laisser aller, ne m’a pas fait part des activités de ses enfants qui je l’apprend sont invités ce jour même à une autre table, le soir. Heureusement que la journée vélos, ping-pong, piscine les a occupés avec leurs cousins.

L’ambiance n’était pas idéale. Mais est-ce encore possible avec des ados qui tirent chacun de leur coté vers la rencontre avec leurs amis. Si le déroulement de la journée n’est pas parfait, le temps passé ensemble nous a remis en famille dans la bulle conseillée en cette période de pandémie.

Les événements du jour repassent dans ma tête, sous tous les angles, les mots entendus résonnent dans ma tête, le capharnaüm de son loft, le tout en boucle m’empêchant de trouver le sommeil. Après des mois sans contact, sans événement autour de nous, ces moments d’agitation ne sont pas évidents, tout vacille après le calme plat de la période d’isolement. C’est cela la vie, les « va et vient », les humeurs, les points de vue qui s’opposent. J’y replonge jusqu’au cou.

Fallait-il employer d’autres mots, procéder autrement, choisir un autre jour pour faire la fête de déconfinement ? La présence de la piscine me semblait le meilleur pole d’attraction, le point clé, mais tous n’étaient pas attirés. Pas évident de trouver un consensus.

Pour combler le tout, mon Smartphone que j’avais déposé sur le coffre du cabriolet avec son chargeur est parti avec la voiture lors d’un déplacement. C’est l’enquête et une fouille le long du trajet possible qui termine la soirée. Mais tout est bien qui fini bien, un passant l’a remis chez les ex-beaux-parents du fils dans le village d’à coté. La parenthèse se termine, le retour débute après le détour pour le récupérer. Il est intact sans griffure, sans dommage dans ma main. J’informe chacun qu’il est sain et sauf.

Me voilà à la maison au calme après toute cette agitation, la tempête. Soulagement sans doute, mais la tension de la journée se balade dans mes pensées, retarde mon sommeil.

Quelques périodes de sommeil animées par des rêves curieux, étonnants vont-t-elles apaiser mes inquiétudes pour ce fils qui embrasse trop, qui brule comme on dit, en tant qu’indépendant, la chandelle par les deux bouts. La Fontaine et sa fable, la grenouille qui….., le décrit dans cette quête insensée du plus grand, de plus gros.

Tempête dans un verre d’eau. Qui sait !

La fraîcheur de la nuit.

La fraîcheur de la nuit s’est introduite dans la chambre par la fenêtre ouverte. En deux temps, trois mouvements, je suis de retour après le passage obligé à la salle de bain. Sous la couette, mon cocon thermique a disparu, le froid colle à mon pyjama. Vite, je remonte au plus haut ma peau synthétique pour retrouver cette chaleur bienfaisante. Me voilà en boule. La chaleur tarde à revenir, encore quelques minutes de patience mais je crois que l’ambiance agréable est rompue. Me mettre en route, je n’ai pas d’autre choix.

Cette sensation me relie à ma nièce, à la conversation d’hier. Elle m’a dit son envie de rester au lit, calfeutrée, elle a le moral dans les talons. Quelques mots, quelques idées échangées me retraversent l’esprit. Qu’est ce qui est fondamental dans notre échange.

« Tu parles trop, me disait mon épouse, après, Tu ne l’écoutes pas ! » Point de vue extérieur. Elle n’entendait que mes phrases sans le contexte. Plus dans le jugement que dans l’implication.

Qu’est ce qui a été dit dans cette conversation, la première depuis que je sais qu’elle ne va pas bien, qu’elle est comme on dit maintenant, en burn-out. Qu’est ce qui a été brulé. Qu’est ce qui la vide, de l’allant nécessaire pour affronter le quotidien. Pas rose d’ailleurs vu sa position professionnelle. Pas rose et pas évident. Elle affronte un parcours difficile. Un grand poids sur ses jeunes épaules. 

Est-ce le problème. Elle a beaucoup d’atouts, dans sa manière d’être, de s’exprimer. Elle est à la fois combattante rationnelle, active et prudente fragile, cherchant un point d’appui. Ah, si elle pouvait trouver son rocher, son appui intérieur, sa solidité.

Me voilà de nouveau face à cette quête, à cette prise en compte, cette analyse de mon fondement. Celui sur lequel par mon existence, je peux m’appuyer. Parler de racines est sans doute une manière d’y arriver, à cette structure en moi, sur laquelle je peux compter pour la vie de tous les jours. Qu’est-ce qui fait son état, cette fragilité, cette base qui passe actuellement entre ses mains comme le sable ? Est-ce physique, est-ce mental ?

A nouveau, ce schéma duel dans lequel notre société nous oblige à baigner. Eh, si la solution était non dans le deux, mais dans le trois. Comme le tabouret réputé stable par ses trois pieds. Le physique, le mental, le spirituel. S’identifier à l’image de l’Homme, de ceux qui étaient dans son entourage, blessés, faibles sans racines spirituelles, sans profondeurs. Qui un jour, au début de leur vie, avaient vu leur référence s’évanouir.

Est-ce là que le bat blesse. Vouloir s’appuyer sur des êtres meurtris profondément par la vie, par des ruptures anciennes, des relations houleuses, incohérentes, imparfaites. Ou s’appuyer, sans aucun doute, sur un être parfait, guide et balise dans notre quotidien, bienveillant et rempli d’un amour paternel. Si ceux de notre entourage ont failli, lui dans sa tendresse, son attitude ne faiblit pas. Toujours accueillant à nos demandes, à nos problèmes.

Dans le cortège de ceux qui nous ont précédés, de ceux qui nous ont transmis la vie, aidé à retrouver une voie pour nos jours terrestres, n’y a-t-il pas un digne d’admiration, digne de confiance, qui un jour m’a pris par la main. 

Tiens, au home, un conseil de lecture d’un résident me renvoie chez un auteur bien connu qui a écrit « Au plaisir de Dieu. » Me voilà par sa plume, plongé dans un monde inconnu, inimaginable, un monde de luxe, celui d’un comte possédant 10000 hectares, un énorme château, et détails signifiants douze valets de chiens, pour le situer et dont l’occupation est de jouir des bénéfices du domaine, géré par un intendant. Un Crésus local. Ce qui m’a plus touché est finalement le moment de son réveil par son valet, qui vient lui murmurer à l’oreille le matin, pour le mettre en route

« Mr le Comte, Mr le Comte, réveillez-vous de grandes choses vous attendent aujourd’hui. »

Le voilà lui aussi en bordure de son cocon nocturne, invité en tant que vivant, à entrer dans le quotidien. Tout comte qu’il est, il n’a pas dans ces moments plus que moi, comme rocher de base. Il est vivant, invité à se mettre debout. N’est ce pas dans ces secondes que tout se passe. Prendre conscience du don qui chaque jour m’est donné.

Tous les possibles sont là à ma portée, même allez sur la lune si j’ai le cv qui convient ou simplement prendre mon baluchon pour me lancer dans une nouvelle journée de vie, de travail sans doute, celle d‘un être vivant, limité, blessé sans doute à un moment ou l’autre, par sa maladresse, par celle d’autres.

Etre vivant, qui va ce jour, faire le pas qu’il sait faire, pour sa satisfaction d’abord, selon ses balises, selon sa force, simplement. En tant qu’enfant de son Père.

C’est un éveil faste, aujourd’hui.

C’est un éveil faste aujourd’hui, bien différent des jours précédents qui viennent de s’écouler, une sorte de torpeur me colle à la peau, m’empêche d’émerger frais et battant d’une longe nuit. Elle suit celle de Lundi, où malgré une marche à l’étoile, le soir, dans l’obscurité. Je n’ai presque pas fermé l’œil. Un tourbillon d’énergie me tenait éveillé, inlassablement, coupant à tout moment mon envie de dormir, mes efforts d’autohypnose. Nuit de rattrapage ? Peut-être.  Nuit, d’épuisé, d’un corps qui aspire à recharger ses batteries.

Dans mon cocon, la chaleur m’entoure, mon sang circule, je l’entend battre sous l’oreille, sous la couette, je perd la limite de mon corps, j’appartiens à une bulle de chaleur. Elle m’entoure. C’est le bien-être complet. Mes pensées se précisent à l’occasion, comme une brèche dans le brouillard tenace, en train de s’effilocher. Alternance de conscience, d’inconscience liée par des pensées autres ?

Mon petit fils est sur la scène de mon éveil. Son totem s’inscrit quelque part puis se balade dans ma tête « Kamichi ». Etrange mot qui m’a poussé dans le dictionnaire pour la clarification du sens. « Oiseau bruyant ! » La meute l’a saisi dans son comportement, cette qualification dit ce qu’il est, envahissant par ses attitudes, la sonorité de sa voix.

Dix jours durant ces vacances dernières, il a été notre hôte, pour son travail d’étudiant, et pour mon réveil à une heure indue à mon âge, pour le conduire au pied du mur, où est son travail. Déjeuner  et souper, presque dans le silence, où rien ne filtre de ses étonnements que j’imagine. De cette expérience neuve rien ne transpire. A table, les bras croisés, en signe de fermeture, de protection. Réaction d’adolescent boutonneux qui après se réfugie dans sa chambre. Où est le Kamichi, rencontré à plus d’une réunion familiale. Espèce de mutant.

Totems. 

Quelques totems flottent dans ma tête, celui de ma mère, celui de ma belle-mère. Faute de ne pas avoir été scout, je n’ai pas ouvert ce volet d’histoire. Serais-je « carpe » si je l’avais été. Peu bavard, renfermé, discret, distant, devrait être sans doute à ce moment l’image que j’affichais. Mais je n’ai pas été scout. Mon fils et ma fille ainée l’ont été. Celui de ma mère revient en force, « castor pacifique », s’oppose à celui de ma belle-mère, « lézard au soleil ».

Ma femme apparaît alors dans sa nature exubérante, comme un message comportemental à sa mère, pour qu’elle manifeste sa présence, qu’elle quitte cet endroit où elle attend tout du soleil. Dynamisme perpétuel, appel à une relation plus vivante, manquée.

Lignée totémisée, la grand-mère, la petite fille. Tigron, alliance curieuse. Double invitation à mon aînée, à la fois tigre et lion. Mélange de vivacité, de luttes, de survie dans la brousse. Ni l’un, ni l’autre. Animaux solaires.

Retour à ce petit fils ténébreux, qui m’a étonné quand une photo de mon enfance m’a dit combien il apparaissait «  même » .Tiendrait-il de moi ? Plus que je ne l’imagine. Mystère de la transmission des gènes. Sans doute. Mais aussi de comportements, de manques aussi. Fréquemment ? Parfois ?

A présent, je regarde ma mère, besogneuse, essayant de changer le cours des choses, par petites touches, avec application, sérénité. Là où elle est, dans le calme. Castor pacifique. Totem qui l’a décrit comme je l’ai perçue.

Mon fils lui a été placé par ses pairs, dans la gente canine. « Epagneul ». Ce fils, je le connais mal car il s’échappe, ne suit que ses envies qui le mènent plus dans le paraître que dans l’être. N’est ce pas une caractéristique de son totem, d’être plus visible par ses démarches que plus d’un autre. Est-ce là qu’est son envie d’avoir et de conduire des ancêtres mythiques qui ont échappés à la grisaille de la technique ordinaire. 

Mes pensées semblent avoir fait le tour du logis, ce matin et je reviens à cette douce chaleur dans laquelle je baigne avec un plaisir évident. Profiter d’une longue nuit pour effacer les veilles n’en finissant pas, agitées par mes pensées.

Est-ce la séance MLC qui m’a détendu et rendu euphorique, indifférents aux contraintes extérieures, au point qu’en rentrant de celle-ci, j’ai manqué le créneau pour garer la voiture et bosselé la jardinière, apparemment innocente.

Etonnement, à peine à la table du déjeuner, ma plus jeune est au bout du fil, m’interroge sur ma relation à son « Kamichi ». Enervement, colère de ma part. Son fils ne m’a pas souhaité la bonne année, manquant la tradition centenaire. Celle imposée, par le « Qu’en dira-t-on » du village. Mais aussi tradition d’accueil, de respect, et bienveillance. « Règle tes problèmes avec lui, cela ne me concerne pas ! » me dit un sms qui suit la conversation sèche et tendue. lignée des mères« Mais qui éduque qui ? » « Qui veille à la transmission ? » Pour moi, c’est de son ressort, d’y veiller. Ma réponse tarde, reste dans mon portable. On verra.

Le soir, va et viens téléphonique, « Kamichi » est au bout du fil, fait ses souhaits à mon épouse, raccroche. Reviens pour me faire ses souhaits simplement. L’échange a repris, le nuage est passé. Épisode d’éducation ?

Curieuse coïncidence, synchronicité.