Mlc et pieds

La séance de MLC se termine, comme à l’habitude, la nouvelle titulaire du cours nous interroge. « Y-a-t-il quelques points à partager ? ». Dois-je parler, ne pas parler ? Ce n’est pas évident de laisser transparaître une émotion, un ressenti surtout qui n’est pas en rapport avec les exercices. Ceux-ci m’ont d’ailleurs comme je dis, repassé. Je me sens plus lourd que d’habitude, elle a travaillé des zones différentes de sa collègue. C’est là l’intérêt que j’ai de poursuivre avec elle, parcourir d’une autre manière, un autre chemin pour cueillir, je l’espère des fruits. Bon, je mets sur le tapis mes douleurs de l’avant-pied, de par et d’autres, un cal qui quand je marche me fait mal et deux nouveaux points douloureux apparus le mois dernier. Le massage du pied, je l’ai fait au début du cours sur les cotés seulement, loin des zones douloureuses.

Son approche du corps est différente, elle n’a pas pratiqué la gymnastique lors de sa carrière, elle vient du monde de l’entreprise, s’est formée, sa base, ses motivations sont autres. D’emblée, elle me dit, 80% des maux ne sont pas nécessairement causés par des microbes, très souvent par des manières d’être inadaptées, inadéquates, périmées.      Est-ce ses mots, mon interprétation ? Les deux sans doute. L’idée me vient traverse- Y aurait-il un sens à mes douleurs pédestres. Mes appuis ont-ils changés, ces derniers mois. La marche me devient douloureuses. Est-ce le pied ou moi ?

Miroirs de mon vécu, de mes difficultés à cheminer, d’affronter le terrain qui se présente devant mon quotidien. Ce serait sans doute l’occasion de relire la symbolique de l’organe, un peu à la manière de Michel Odoul, d’Olivier Soulier ou de Philippe Dransart,et son livre «  La maladie cherche à me guérir. »

Il est temps que je fasse une pause, que j’examine en quoi le chemin pourrait être douloureux ces moments-ci. Deux mois extraordinaires viennent de se passer avec des joies profondes, neuves, comme j’en ai pas eu ces dernières années. Des moments magiques m’ont traversés, miroir de découvertes inhabituelles. J’ai arpenté mon environnement, rencontrés des moments nouveaux, cadeau de la vie à mon égard.

Est-ce que je doute d’en recevoir autant ou encore et que je m’effondre sous l’angoisse de ne plus avoir, de me savoir plus âgé après un dernier anniversaire ;  pivot. Je suis sur Internet pour rechercher un texte ou l’autre qui pourrait baliser ces expériences et ces douleurs aux pieds.

En quittant la podologue, deux jours plus tard, qui m’avait fait monter sur un appareil, sorte de tabouret bas, transparent et éclairé par en-dessous, je me pose des questions. Qu’est ce qu’elle peut retirer de cette photo, de cette analyse ? Je m’attendais à avoir une vision claire des appuis de mes pieds, sorte de carte de géographie pour illustrer ma manière neuve de marcher, Neuve puisqu’avant ce n’était pas le cas. Quelque chose à changé dans mon pied. D’après elle, c’est ma voute plantaire qui s’est effondrée, des semelles pourraient résoudre rapidement le problème, en modifiant une surface d’appui dans la chaussure, en modifiant le frottement. Aucune allusion à une attitude, mes motivations, mes sensations, mes sentiments. Chez elle, c’est une question de mécanique. Et sur les cals, excroissance de le peau, impasse.

Moi qui croyait la chose simple, je tombe sur un site qui explique à la fois la mécanique, les os,  les nerfs, les tendons et les attitudes via la loupe du Yoga, selon des méthodes dont j’ignore tout. Cette technique n’est pas mon fort, mon chemin mais la matière abordée est intéressante, nouvelle pour moi. Merci mes pieds, trois quart de siècle sans ennui, sans soucis. J’ai eu de bons et loyaux services. Comment les conserver ?

En approchant, sur l’accueil du site, une phrase. « Bon pied, bon œil » Sagesse populaire ? Expression comme je les aime. Elle m’ouvre des portes, du sens propre ou du sens figuré pour la bonne et simple raison que mon œil ne va pas trop. Mes doubles foyers ne semblent plus adaptés, depuis quelques mois, il me faut soulever les lunettes pour la mise au point me permettant de reconnaître les lettres, et les mots.

L’explication fournie me traverse , c’est l’œil qui dirige le corps, pour que le regard soit horizontal. Mon allure selon cette idée change, ma colonne n’a plus la même courbure, la même forme. La manière dont je me redresse a changé, ma cambrure semble s’être modifiée. En tous cas, j’approuve ce parallélisme du regard et les douleurs aux pieds, il  me semble adéquat.

« Bon pied, bon œil. » J’ai quitté un équilibre, je dois en trouver un autre. Au niveau des épaules, un axe de bascule s’est ouvert, je me sens libéré dans le haut par un nouveau mouvement qui redresse une tête longtemps mal placée. Je dois réaligner en haut et gérer le bas qui souffre en corrigeant quelque part une attitude, une posture. Travail qui se termine par une colonne plus souple et plus vivante. pieds

Joie des découvertes, réalignement dans la douleur à gérer.

« Bon pied, bon œil. »

Marche à l’étoile.

La soirée s’approche à pas de loups, le crépuscule sera-là dans la demi-heure. C’est l’hiver, le ciel sans nuage prolonge la clarté ambiante. Une trentaine de personnes s’est rassemblée sur le parvis de l’église pour une marche à l’étoile. Avec son dynamisme habituel, malgré ses quatre-vingt ans, l’organisatrice a tenté, une fois encore de poursuivre le rite, pour rassembler, donner du sens à l’année qui commence, pour retourner peut-être  à sa tradition, en tous cas pour quitter l’ambiance délétère qui nous envahit, occupe nos jours dans ce monde qui tourne fou.

La tradition de l’épiphanie est presque morte, la seule étoile dans les chaumières est cette nourrice électronique qui aveugle, divise, qui augmente chaque jour notre inertie.

Au fond, elle lutte à sa manière contre  l’entropie, cette réalité physique, qui fait qu’une tasse de café, délaissée sur une table, devient froide après quelques temps.

Réalité simple, palpable mais combien réelle. Sans feu, sans source de chaleur, notre réalité ne donnera qu’insipidité, grimaces, déception.

Nous voilà en route, dans l’escavée qui monte sur le plateau, par groupe de 2-3 personnes, entre connaissances, amis venus ensemble, sécurité familière. J’appartiens au groupe, cela me suffit, j’y suis pour retourner aux valeurs de mon enfance où l’on s’associait parmi d’autres dans un objectif commun, où l’on faisait sans doute, un peu troupeau. Notre bergère malgré sa prothèse au genou marche vaillamment, au diable la douleur. Le mouvement est là pour l’entretien, pour la lutte contre l’arthrose, la banalité. Douillet s’abstenir.

Les talus bordent le chemin, mais au bout de celui-ci, sous les squelettes des arbres apparait le ciel dégagé, notre guide à l’instant. Invitation à vaincre la pente, à aller vers la lumière. 

Tout un contexte historique soutiens notre démarche, mais qui encore s’y rattache par sa présence, son action. Entretenir le feu, la lumière, le repère. C’est au fond ce que recherche ce groupe maintenant. Ne sommes nous pas en début d’année, en chemin vers notre destin quel qu’il soit. Nous allons droit devant, dans cette rue qui bientôt débouche sur un espace dégagé. Le ciel est clair, l’étoile du berger brille à gauche de tout son feu. Elle va nous guider cette année encore, comme les bergers, les rois mages vers la crèche. Nous servir de repère pendant les moments sombres, difficiles peut-être qui vont nous mettre à l’épreuve. Peu importe. Le moment présent, c’est le chemin qui maintenant longe un champ avant de redescendre dans un quartier résidentiel. La nuit est tombée rapidement.

J’écoute le murmure des voix, les bouts de phrases. J’entends le bruit des pas. La froidure tombe, portée par le vent froid, un peu vif. L’essentiel est d’être en route, de ne pas s’asseoir, de regarder l’étoile et d’aller vers l’espace, réservé à quelques contes et chants de circonstances. J’ai l’impression d’être dans un autre monde, peu d’agitation sur les routes, les chemins. Quelques lumières dans les foyers apparaissent à travers les vitres pas encore occultées.

Nous voilà dans l’église du quartier, dans un espace où l’organiste s’active vaillamment. Les sons qui contrastent avec le silence de la nuit sont affreusement métalliques. Beaucoup d’échos désagréables. Comme à l’habitude la sono n’est pas à la hauteur du thème proposé. Le chauffage non plus, il s’est mis en panne. La première conteuse nous entraine par son tambour primitif dans un premier récit. La ténèbre règne, les énergies bestiales rodent, en nous, autour de nous. Quand in fine, un rayon apparait fendant l’obscurité. Par ses mines pour rythmer son récit, elle frappe aussi un tambour plat sans caisse de résonnance. Un son pur, sourd me traverse. On dirait une chamane qui anime l’océan primitif, lui donne une âme, un sens, celui du départ, de la quête, de l’expédition. Se mettre en route.

L’autre conteuse ne m’accroche pas, trop de mots, trop d’incertitudes dans sa bouche. Mais son récit m’est connu. La symbolique de la quête des bergers, des mages selon la tradition, vers ce nouveau né, espoir et lumière du monde. Mon esprit divague autour du tambour. C’est comme le battement du cœur du monde, battement rassurant qui marque, qui balise la vie éternelle, primitive, puissante, elle aussi vers un autre point d’émergence.  Les chants, repris dans une sono inadaptée, me gênent par leur rythme qui fait guinguette. Je préfère la voix vive, qui résonne sans artifice. Un conte à propos des couleurs, en compétition, puis en harmonie autour de l’arc en ciel me plait, convergence heureuse symbolique comme notre groupe qui marche. Le son de l’orage symbolise la difficulté, le travail, l’action.

L’intermède se termine et un potage attend le groupe dans la salle des scouts. Après des moments solitaires, un temps solidaire pour échanger, se réconforter avant de rentrer vivement chez soi.

Au retour, je suis seul à arpenter le chemin, à ressentir la solitude, les quartiers vides, anonymes d’habitants calfeutrés, c’est la mauvaise saison. Ils suivent les mauvaises nouvelles, c’est l’heure. Je leur préfère la marche, parmi les étoiles qui sont apparues, avec la lune qui monte dans le ciel intemporel. Chaque fois que je lui donne la place, je le trouve égal à lui-même, m’ouvrant sur l’infini, l’éternité, l’indicible.

Tiens droit devant, avant la pente de l’escavée « Orion » est toujours là, parmi la pollution lumineuse qui fait nos soirs, qui embrume notre fraicheur, notre innocence.Je reviens à mon enfance au village perdu dans la campagne avec ses ciels profonds et transcendants. L’escavée a changé de lumière, elle n’est plus pâlotte, un peu en retrait, elle a perdu son charme avec son éclairage blanc presque agressif. C’est la technologie du led qui s‘amorce à gauche et à droite. Mais dans cet endroit est-ce nécessaire ? C’est l’éclairage d’une autoroute et il n’y a personne. Sécurité oblige sans doute.

Dans l’ouverture du talus en bas, la place dont nous sommes partis deux heures plus tôt fait une tache jaunâtre, typique de l’éclairage au sodium. Deux ombres la traversent. Deux promeneurs, chiens en laisse. Les bêtes sont agressives, heureusement, ils les tiennent fermement, au bord du chemin, elles ne fonceront pas sur moi. Je me sens un gêneur. Elles appartiennent à un monde peu serein, vindicatif. Après les feux qui rythment l’agitation réduite de la route, je marche vers la petite place où un autre promeneur me croise, son chien, au pied sans laisse, calme et obéissant. Je préfère ce monde qui laisse transparaître la paix. Me voilà à quelques pas de chez moi.

Le son pur du tambour, sa netteté, sa nature douce, est toujours dans ma tête. Je n’aurais de cesse que d’en avoir un en main, pour écouter le cœur du monde qui bat.

Propos de « mêmes »

En attendant la fin des quelques mots prononcés par le présentateur, une jeune dame, élégante, mince, de fière allure, patientait à proximité du micro. Son allure et sa jeunesse m’avaient surpris. Elle était à la fois, inconnue et familière. Jamais elle n’avait fréquenté cet espace alors que j’y étais, mais elle me semblait faire partie de mes relations et connaissances. En temps que personne, je ne la connaissais pas et pourtant par une voie ou l’autre, son allure m’était connue.

Elle s’avança pour prendre la parole et là, dès les premiers mots, je reconnu son origine, ses racines. C’était la fille d’Y. , une femme de nos connaissances. Je l’avais connue adolescente, puis elle s’était mariée et avait, par ouï dire, fondé une famille nombreuse. C’était la première fois après plus de vingt ans que je la croisais.

Surprise profonde, étonnante. Je croyais voir sa mère, rajeunie de plusieurs décennies comme quand nous l’avions ma femme et moi côtoyée. Je la voyais comme j’avais vu sa mère. Le temps semblait faire marche arrière et je me sentais bizarrement plus jeune.

Ce n’était pas seulement ses traits qui parlaient de sa mère, c’étaient ses gestes, la manière de pencher la tête, de bouger les bras, d’accompagner sa voix par des mouvements d’avant en arrière, de s’appuyer sur l’un ou l’autre pied. Comme une marionnette, elle reproduisait sa mère.

Et que dire de sa voix, de ses intonations, de la manière de ponctuer son discours, d’hésiter sur certains mots. Les yeux fermés, je revoyais sa mère, mère et fille, mêmes vivantes.

Une sensation ancienne refit surface, à travers cette étrange expérience. Chez l’Oncle de mon épouse alors que celui-ci faisait un mouvement sur le coté, j’y avais reconnu mon beau-père, pourtant disparu, depuis des années. Il y avait une similitude très forte, une identité de mouvement acquis, j’en fus surpris.

Puis d’autres sensations du même genre, traversèrent mon esprit, les unes derrière les autres. Toujours à propos du mouvement.

C’est celui d’une famille, se déplaçant, en face de moi, sur le trottoir opposé. Une vibration commune, les animait, une façon d’avancer le pas, de progresser dans une harmonie qui leur est propre, presque comme un vol de pigeon.

Une certitude s’imposa alors, m’amena à ma propre famille, à ce que j’ai copié chez mon père, copié chez ma mère que j’ai partagé avec mes enfants; Ceux-ci tiennent autant d’attitudes de leur mère que de moi.

Manière d’exprimer un étonnement, un énervement, une colère.

Comme si la personnalité, l’allure étaient aussi autant codées que les gènes qui nous construisent.

Tiens quand j’entends rire mon épouse, je me laisse transporter par la sonorité de son éclat, dans l’atmosphère de sa ville. Manière particulière d’être, de dire, qui nous viens du terroir.

Au téléphone un jour, je m’étais retrouvé, le souffle coupé, trente ans en arrière, grâce à la voix du pharmacien dans l’oreille. Voix de son fils dont j’avais perdu la trace et qui reprenait contact pour parler du village et de notre adolescence.

Ne serions-nous pas copie conforme, même si l’on s’en défend.

Ne pourrais-je pas observer mes sœurs pour y voire une communauté d’action et y retrouver ma mère. D’écouter parler mon frère, pour y trouver des intonations de mon père, de mon grand-père paternel peut-être, expressions qui font part aussi de leur  héritage qui m’a marqué et que j’ai transmis à mon fils sans le vouloir, sans le savoir, d’ailleurs. Comme l’accent du pays, j’exprime l’accent de mon origine familiale. Patrimoine immatériel comme le définit l’Unesco, à propos de certaines traditions folkloriques.

Dynamisme du geste, de la voix que je partage avec ma fratrie et qu’occasionnellement je revis dans les fêtes qui portent, que porte la tradition familiale.