Propos de « mêmes »

En attendant la fin des quelques mots prononcés par le présentateur, une jeune dame, élégante, mince, de fière allure, patientait à proximité du micro. Son allure et sa jeunesse m’avaient surpris. Elle était à la fois, inconnue et familière. Jamais elle n’avait fréquenté cet espace alors que j’y étais, mais elle me semblait faire partie de mes relations et connaissances. En temps que personne, je ne la connaissais pas et pourtant par une voie ou l’autre, son allure m’était connue.

Elle s’avança pour prendre la parole et là, dès les premiers mots, je reconnu son origine, ses racines. C’était la fille d’Y. , une femme de nos connaissances. Je l’avais connue adolescente, puis elle s’était mariée et avait, par ouï dire, fondé une famille nombreuse. C’était la première fois après plus de vingt ans que je la croisais.

Surprise profonde, étonnante. Je croyais voir sa mère, rajeunie de plusieurs décennies comme quand nous l’avions ma femme et moi côtoyée. Je la voyais comme j’avais vu sa mère. Le temps semblait faire marche arrière et je me sentais bizarrement plus jeune.

Ce n’était pas seulement ses traits qui parlaient de sa mère, c’étaient ses gestes, la manière de pencher la tête, de bouger les bras, d’accompagner sa voix par des mouvements d’avant en arrière, de s’appuyer sur l’un ou l’autre pied. Comme une marionnette, elle reproduisait sa mère.

Et que dire de sa voix, de ses intonations, de la manière de ponctuer son discours, d’hésiter sur certains mots. Les yeux fermés, je revoyais sa mère, mère et fille, mêmes vivantes.

Une sensation ancienne refit surface, à travers cette étrange expérience. Chez l’Oncle de mon épouse alors que celui-ci faisait un mouvement sur le coté, j’y avais reconnu mon beau-père, pourtant disparu, depuis des années. Il y avait une similitude très forte, une identité de mouvement acquis, j’en fus surpris.

Puis d’autres sensations du même genre, traversèrent mon esprit, les unes derrière les autres. Toujours à propos du mouvement.

C’est celui d’une famille, se déplaçant, en face de moi, sur le trottoir opposé. Une vibration commune, les animait, une façon d’avancer le pas, de progresser dans une harmonie qui leur est propre, presque comme un vol de pigeon.

Une certitude s’imposa alors, m’amena à ma propre famille, à ce que j’ai copié chez mon père, copié chez ma mère que j’ai partagé avec mes enfants; Ceux-ci tiennent autant d’attitudes de leur mère que de moi.

Manière d’exprimer un étonnement, un énervement, une colère.

Comme si la personnalité, l’allure étaient aussi autant codées que les gènes qui nous construisent.

Tiens quand j’entends rire mon épouse, je me laisse transporter par la sonorité de son éclat, dans l’atmosphère de sa ville. Manière particulière d’être, de dire, qui nous viens du terroir.

Au téléphone un jour, je m’étais retrouvé, le souffle coupé, trente ans en arrière, grâce à la voix du pharmacien dans l’oreille. Voix de son fils dont j’avais perdu la trace et qui reprenait contact pour parler du village et de notre adolescence.

Ne serions-nous pas copie conforme, même si l’on s’en défend.

Ne pourrais-je pas observer mes sœurs pour y voire une communauté d’action et y retrouver ma mère. D’écouter parler mon frère, pour y trouver des intonations de mon père, de mon grand-père paternel peut-être, expressions qui font part aussi de leur  héritage qui m’a marqué et que j’ai transmis à mon fils sans le vouloir, sans le savoir, d’ailleurs. Comme l’accent du pays, j’exprime l’accent de mon origine familiale. Patrimoine immatériel comme le définit l’Unesco, à propos de certaines traditions folkloriques.

Dynamisme du geste, de la voix que je partage avec ma fratrie et qu’occasionnellement je revis dans les fêtes qui portent, que porte la tradition familiale.

Au delà ?

Alors que je sors du parking, de son poste de conductrice, elle me fait un signe amical de la main. C’est bien la première fois que cela arrive, même si cela semble normal et logique puisqu’on se rend au même endroit. Cinq minutes plus tard, nous entrons l’un après l’autre à l’église pour prendre place dans le demi cercle de chaises qui attend des fidèles pour l’office.

L’habitude nous pousse à gauche, elle est la première de la série dans l’arc vide à ce moment, je suis le second. Après quelques instants, le temps de s’asseoir, elle m’adresse la parole et me dit : 

« Cela vous a plu, hier ? » « Ah, hier, que s’est il passé ? »

« Je vous ai vu à la séance de cinéma » me dit-elle.

« Je n’ai pas été au cinéma, hier. »

« Je croyais vous y avoir vu. C’est alors quelqu’un qui vous ressemble. »

Au fond, des ressemblances, il y en a de temps à autre, des allures proches, des impressions qui flottent sans qu’on sache pourquoi. On se connaît peu, c’est donc possible. Une minute à peine, après, une connaissance plus confirmée, que je rencontre depuis longtemps vient s’asseoir à ma droite. Après les salutations d’usage, elle me dit 

« Tu as aimé le film hier ? »

 « Mais je n’ai pas été au cinéma hier. »

« Ah, j’ai cru t’y voir. » ajoute-t-elle.

Une conclusion s’impose. J’ai un double. Nous partageons la coïncidence, en souriant. Un sosie m’a représenté. Pourquoi pas, deux fois, cela renforce l’image de celui-ci. Me voilà entouré, à gauche et à droite curieusement, une même perception m’est offerte. L’âge aidant, les cheveux plus rares favorisent sans doute des ressemblances. Quelque chose pourtant ne lui plait pas. Elle doit être du genre méfiant, ou n’aime pas prendre des vessies pour des lanternes. Hésitation, froncement de sourcils, Questionnement.

Une nouvelle arrivante, nouvelles salutations. C’est un cercle d’habitué, nous nous connaissons plus ou moins, je l’ai rencontrée quelque fois. Ma voisine de droite lui adresse la question. 

« Tu l’as vu hier ? » (en parlant de moi).

« Tu sais répond-t-elle, je ne sais pas voir toutes mes connaissances. Elles sont trop nombreuses. »

La voilà déçue, elle s’est vraiment, trompée. Un deuxième déni à porter. L’intermède se clôture. Curieux cette dualité, cette coïncidence ? Elle me trotte dans la tête. Aurais-je le don d’ubiquité ? Non, je m’en serais rendu compte depuis longtemps. Alors une histoire de jumeau. L’idée me trotte dans la tête, fait un retour après un long temps d’oubli. Plus large, plus étonnante.

Quelques années plus tôt, j’avais noté autour de moi de nombreuses coïncidences, à propos d’une petite sœur perdue dans mon histoire, dans ma gestation. L’évidence s’est imposée, sans le moindre doute. J’avais une jumelle évanescente, compagne d’un voyage de quelques semaines. Dans mon esprit, elle est toujours là, je l’ai nommée, elle est sur un petit nuage là-haut, même si l’un ou l’autre fronce les sourcils à un tel récit. Est-ce une nouvelle aventure, une nouvelle évidence qui se met en route, qui se pointe à l’horizon. Le fantôme d’un vrai jumeau perdu ! Je n’ai rien fait pour le susciter, il s’impose à moi, un matin de novembre, à la messe du matin. Nouveau chapitre de ma vie. A quand la nouvelle évidence, le nouvel indice?

Curieusement depuis un certain temps, j’ai  ajouté à mon prénom un tiret et un deuxième prénom pour me distinguer d’une autre personne qui vit dans la ville voisine, et avec qui je pourrais être confondu. N’a-t-il pas fait les mêmes études au même endroit. Dans l’annuaire des  anciens élèves, nos deux noms et prénoms voisinent. Indice supplémentaire.

Dans la prière qui nous rassemble, je suis debout, le soleil matinal apparait juste au bord du vitrail qui me fait face. Je suis ébloui, par sa lumière. Je ferme les yeux, aveuglé. Je m’entends réciter le texte avec la dizaine des participants. Je suis suspendu hors du temps. Moment serein, profond rempli d’émerveillement.

Une nouvelle journée vient de commencer. Je suis riche d’une nouvelle perception.

Le troll.

Les deux premières réunions, chez lui, avaient permis de faire un peu connaissance et de mesurer le niveau d’avancement du projet. Ma compétence en informatique n’atteignait guère la sienne, et j’avais immédiatement accepté comme on dit d’être un second couteau. L’essentiel dans mon esprit était de sauver le travail de recherche, les documents scannés et les photos prises en vue d’une exposition deux ans plus tôt. Sauvez mes recherches ou risquer de les voir un jour ou l’autre perdues soit par un crash informatique, soit par mes héritiers. La coopération ne semblait pas évidente, ce qui l’était c’est qu’il maitrisait seul la mise en page, le visuel et que mon rôle se limitait a apporter les fichiers dans un compte ouvert sur Dropbox.  Lui en les copiant, les introduisait dans le visuel dont il était  seul maître à bord.

Pas question pour moi, d’en avoir le code, ni de corriger ce qui y était introduit par son système de pensées, un peu bouillon d’abord pas du tout en phase avec le terrain de mes recherches, ni des sources  différentes de celles qu’il pratiquait. Nous avions néanmoins, convenu d’un protocole, d’un travail en duo,  pour oeuvrer à distance via  Skype, sur la structure de la photothèque. L’échange de mails et les photos annexées n’avaient pas l’air de lui plaire, mes demandes semblaient souvent incongrues ou compliquées et plus d’une fois simplement irrecevable ou oubliée. La tâche était immense, les domaines à développer sur plusieurs entités, bien plus complexe que ma simple vue sur le village qui finalement n’était pas sa tasse de thé, lui qui se réservait pour les chroniques concernant les deux guerres.

Au fur et a mesure, je voyais apparaître sur l ‘écran des mélanges de photos, sans suite logique, a des niveaux différents et incomplets par rapport aux ressources proposées. Sa souplesse d’esprit me semblait de moins en moins grande et souvent après une demi-heure de discussion, je terminais l’entretien, énervé et fatigué de cette lutte permanente pour que la structure et la logique soient cohérentes par rapport au temps et aux lieux. Sans doute pouvait–on voir les choses sous plusieurs angles mais une fois arrêté, la structure de base avait été recrée et la dernière disposition modifiée.

Il me fallait changer ma tactique et surtout ne rien vouloir, essentiellement suggérer, mettre en jeu la logique et la cohérence, bref ne pas entrer dans un affrontement direct, ni faire valoir une idée immédiatement contraire à la sienne. Le laisser revenir selon son initiative et le pousser dans une de mes propositions. Travaillant par la bande, lorsqu’il me sollicitait, j’obtenais plus qu’en ligne directe. La tactique d’escarmouche était bonne, pas d’affrontement direct, de la patience et du temps pour qu’il assimile les nouvelles demandes. Le sujet progressait, le résultat suggéré s’était finalement adapté par petites touches.

Nous étions dans la page photos de l’ancien cimetière. En l’écoutant marmonner au bout du fil, je regardais une des photos, celle de la ruelle le long de celui-ci, qui me semblait importante par les deux types de matériaux utilisés, briques sur pierres attestant de l’âge vénérable de celui-ci, quand surpris, je vis un troll, un diable qui se cachait dans les formes du bas du mur.

L’étonnement m’envahit, la joie aussi. Je l’avais bien vue dix fois, cette photo, sans jamais le voir, préoccupé que j’étais par la place, la taille, le libellé bref toutes les caractéristiques possibles et imaginables de la page. Ce fut un flash étonnant que je voulais lui partager pour mettre un peu de gaité dans la relation, pour détendre l’atmosphère, surtout de mon côté.

Mon projet fut alors qu’il le découvre. Mission quasi impossible. Il me fallait sortir de l’épure, quitter la relation existante à ce moment. Le faire sortir de son schéma mental, lui ouvrir un peu le cerveau non-rationnel, jouer simplement et en rire. Quelques mots pour situer l’événement, l’émergence de la créature n’étaient pas suffisants. J’étais entré dans la photo par un aspect, et je voulais qu’il fasse le même parcours. 

Une expérience passée, en formation de vendeurs m’était immédiatement revenue en mémoire. Dans la classe,  j’étais le seul à voir successivement l’image de la vieille dame et de la jeune qui apparaît selon l’angle de vue et j’avais été chargé d’expliquer à ceux qui voyait la jeune où était la vieille.  Impossible d’y arriver, aucun progrès en face de moi quand le moniteur m’apprit qu’il était inutile de partir de mon point de vue, mais que la solution était de partir du point de vue de l’autre. Fort de cette expérience qui me retraversait l’esprit, je lui demandais de proposer un détail de l’image. Le poteau blanc qui l’avait marqué en haut fut le point de départ de la tentative. Patiemment à partir de celui-ci, en descendant lit de briques par lit de briques, me décalant sur le mur, vers le bas j’étais arrivé à la jonction des deux matières pierres et briques ou enfin il vit ce qui m’avait tant troublé, le troll. A nouveau la joie m’envahit, joie redondante car il l’avait vu aussi.

A y repenser, nous étions partis du cerveau gauche, le rationnel, pour ensemble le quitter et passer à celui de droite, plus versé que celui à d’autres dimensions. Joie profonde de la découverte, de l’échange, de l’objectif atteint. Moment magique cueilli simplement, sans long voyage au bout du monde, simplement dans mon quotidien, chez moi.

Pour analyser le mystère, la chose, dès la fin de la téléconférence, j’avais pris mon appareil photo, pour me rendre à pied, dans la petite ruelle et constater la présence de la créature. Je n’étais plus dans la magie du moment, dans l’émerveillement, j’étais dans l’analyse, le rationnel. Sur place, elle était bien là, selon l’angle de vue, la lumière, l’humidité, elle apparaissait plus ou moins vivante. 

Le travail du maçon, la nature du matériaux, le hasard ou un choix délibéré, m’avait interpellé à travers près de cent-cinquante ans d’histoire, et gratifié d’une vague de joie qui me rendait vivant. Moment magique à conserver précieusement pour les jours de grisaille, de froideur. Page de vie à partager comme celle avec la crémière.