C’est un éveil faste, aujourd’hui.

C’est un éveil faste aujourd’hui, bien différent des jours précédents qui viennent de s’écouler, une sorte de torpeur me colle à la peau, m’empêche d’émerger frais et battant d’une longe nuit. Elle suit celle de Lundi, où malgré une marche à l’étoile, le soir, dans l’obscurité. Je n’ai presque pas fermé l’œil. Un tourbillon d’énergie me tenait éveillé, inlassablement, coupant à tout moment mon envie de dormir, mes efforts d’autohypnose. Nuit de rattrapage ? Peut-être.  Nuit, d’épuisé, d’un corps qui aspire à recharger ses batteries.

Dans mon cocon, la chaleur m’entoure, mon sang circule, je l’entend battre sous l’oreille, sous la couette, je perd la limite de mon corps, j’appartiens à une bulle de chaleur. Elle m’entoure. C’est le bien-être complet. Mes pensées se précisent à l’occasion, comme une brèche dans le brouillard tenace, en train de s’effilocher. Alternance de conscience, d’inconscience liée par des pensées autres ?

Mon petit fils est sur la scène de mon éveil. Son totem s’inscrit quelque part puis se balade dans ma tête « Kamichi ». Etrange mot qui m’a poussé dans le dictionnaire pour la clarification du sens. « Oiseau bruyant ! » La meute l’a saisi dans son comportement, cette qualification dit ce qu’il est, envahissant par ses attitudes, la sonorité de sa voix.

Dix jours durant ces vacances dernières, il a été notre hôte, pour son travail d’étudiant, et pour mon réveil à une heure indue à mon âge, pour le conduire au pied du mur, où est son travail. Déjeuner  et souper, presque dans le silence, où rien ne filtre de ses étonnements que j’imagine. De cette expérience neuve rien ne transpire. A table, les bras croisés, en signe de fermeture, de protection. Réaction d’adolescent boutonneux qui après se réfugie dans sa chambre. Où est le Kamichi, rencontré à plus d’une réunion familiale. Espèce de mutant.

Totems. 

Quelques totems flottent dans ma tête, celui de ma mère, celui de ma belle-mère. Faute de ne pas avoir été scout, je n’ai pas ouvert ce volet d’histoire. Serais-je « carpe » si je l’avais été. Peu bavard, renfermé, discret, distant, devrait être sans doute à ce moment l’image que j’affichais. Mais je n’ai pas été scout. Mon fils et ma fille ainée l’ont été. Celui de ma mère revient en force, « castor pacifique », s’oppose à celui de ma belle-mère, « lézard au soleil ».

Ma femme apparaît alors dans sa nature exubérante, comme un message comportemental à sa mère, pour qu’elle manifeste sa présence, qu’elle quitte cet endroit où elle attend tout du soleil. Dynamisme perpétuel, appel à une relation plus vivante, manquée.

Lignée totémisée, la grand-mère, la petite fille. Tigron, alliance curieuse. Double invitation à mon aînée, à la fois tigre et lion. Mélange de vivacité, de luttes, de survie dans la brousse. Ni l’un, ni l’autre. Animaux solaires.

Retour à ce petit fils ténébreux, qui m’a étonné quand une photo de mon enfance m’a dit combien il apparaissait «  même » .Tiendrait-il de moi ? Plus que je ne l’imagine. Mystère de la transmission des gènes. Sans doute. Mais aussi de comportements, de manques aussi. Fréquemment ? Parfois ?

A présent, je regarde ma mère, besogneuse, essayant de changer le cours des choses, par petites touches, avec application, sérénité. Là où elle est, dans le calme. Castor pacifique. Totem qui l’a décrit comme je l’ai perçue.

Mon fils lui a été placé par ses pairs, dans la gente canine. « Epagneul ». Ce fils, je le connais mal car il s’échappe, ne suit que ses envies qui le mènent plus dans le paraître que dans l’être. N’est ce pas une caractéristique de son totem, d’être plus visible par ses démarches que plus d’un autre. Est-ce là qu’est son envie d’avoir et de conduire des ancêtres mythiques qui ont échappés à la grisaille de la technique ordinaire. 

Mes pensées semblent avoir fait le tour du logis, ce matin et je reviens à cette douce chaleur dans laquelle je baigne avec un plaisir évident. Profiter d’une longue nuit pour effacer les veilles n’en finissant pas, agitées par mes pensées.

Est-ce la séance MLC qui m’a détendu et rendu euphorique, indifférents aux contraintes extérieures, au point qu’en rentrant de celle-ci, j’ai manqué le créneau pour garer la voiture et bosselé la jardinière, apparemment innocente.

Etonnement, à peine à la table du déjeuner, ma plus jeune est au bout du fil, m’interroge sur ma relation à son « Kamichi ». Enervement, colère de ma part. Son fils ne m’a pas souhaité la bonne année, manquant la tradition centenaire. Celle imposée, par le « Qu’en dira-t-on » du village. Mais aussi tradition d’accueil, de respect, et bienveillance. « Règle tes problèmes avec lui, cela ne me concerne pas ! » me dit un sms qui suit la conversation sèche et tendue. lignée des mères« Mais qui éduque qui ? » « Qui veille à la transmission ? » Pour moi, c’est de son ressort, d’y veiller. Ma réponse tarde, reste dans mon portable. On verra.

Le soir, va et viens téléphonique, « Kamichi » est au bout du fil, fait ses souhaits à mon épouse, raccroche. Reviens pour me faire ses souhaits simplement. L’échange a repris, le nuage est passé. Épisode d’éducation ?

Curieuse coïncidence, synchronicité.

Marche à l’étoile.

La soirée s’approche à pas de loups, le crépuscule sera-là dans la demi-heure. C’est l’hiver, le ciel sans nuage prolonge la clarté ambiante. Une trentaine de personnes s’est rassemblée sur le parvis de l’église pour une marche à l’étoile. Avec son dynamisme habituel, malgré ses quatre-vingt ans, l’organisatrice a tenté, une fois encore de poursuivre le rite, pour rassembler, donner du sens à l’année qui commence, pour retourner peut-être  à sa tradition, en tous cas pour quitter l’ambiance délétère qui nous envahit, occupe nos jours dans ce monde qui tourne fou.

La tradition de l’épiphanie est presque morte, la seule étoile dans les chaumières est cette nourrice électronique qui aveugle, divise, qui augmente chaque jour notre inertie.

Au fond, elle lutte à sa manière contre  l’entropie, cette réalité physique, qui fait qu’une tasse de café, délaissée sur une table, devient froide après quelques temps.

Réalité simple, palpable mais combien réelle. Sans feu, sans source de chaleur, notre réalité ne donnera qu’insipidité, grimaces, déception.

Nous voilà en route, dans l’escavée qui monte sur le plateau, par groupe de 2-3 personnes, entre connaissances, amis venus ensemble, sécurité familière. J’appartiens au groupe, cela me suffit, j’y suis pour retourner aux valeurs de mon enfance où l’on s’associait parmi d’autres dans un objectif commun, où l’on faisait sans doute, un peu troupeau. Notre bergère malgré sa prothèse au genou marche vaillamment, au diable la douleur. Le mouvement est là pour l’entretien, pour la lutte contre l’arthrose, la banalité. Douillet s’abstenir.

Les talus bordent le chemin, mais au bout de celui-ci, sous les squelettes des arbres apparait le ciel dégagé, notre guide à l’instant. Invitation à vaincre la pente, à aller vers la lumière. 

Tout un contexte historique soutiens notre démarche, mais qui encore s’y rattache par sa présence, son action. Entretenir le feu, la lumière, le repère. C’est au fond ce que recherche ce groupe maintenant. Ne sommes nous pas en début d’année, en chemin vers notre destin quel qu’il soit. Nous allons droit devant, dans cette rue qui bientôt débouche sur un espace dégagé. Le ciel est clair, l’étoile du berger brille à gauche de tout son feu. Elle va nous guider cette année encore, comme les bergers, les rois mages vers la crèche. Nous servir de repère pendant les moments sombres, difficiles peut-être qui vont nous mettre à l’épreuve. Peu importe. Le moment présent, c’est le chemin qui maintenant longe un champ avant de redescendre dans un quartier résidentiel. La nuit est tombée rapidement.

J’écoute le murmure des voix, les bouts de phrases. J’entends le bruit des pas. La froidure tombe, portée par le vent froid, un peu vif. L’essentiel est d’être en route, de ne pas s’asseoir, de regarder l’étoile et d’aller vers l’espace, réservé à quelques contes et chants de circonstances. J’ai l’impression d’être dans un autre monde, peu d’agitation sur les routes, les chemins. Quelques lumières dans les foyers apparaissent à travers les vitres pas encore occultées.

Nous voilà dans l’église du quartier, dans un espace où l’organiste s’active vaillamment. Les sons qui contrastent avec le silence de la nuit sont affreusement métalliques. Beaucoup d’échos désagréables. Comme à l’habitude la sono n’est pas à la hauteur du thème proposé. Le chauffage non plus, il s’est mis en panne. La première conteuse nous entraine par son tambour primitif dans un premier récit. La ténèbre règne, les énergies bestiales rodent, en nous, autour de nous. Quand in fine, un rayon apparait fendant l’obscurité. Par ses mines pour rythmer son récit, elle frappe aussi un tambour plat sans caisse de résonnance. Un son pur, sourd me traverse. On dirait une chamane qui anime l’océan primitif, lui donne une âme, un sens, celui du départ, de la quête, de l’expédition. Se mettre en route.

L’autre conteuse ne m’accroche pas, trop de mots, trop d’incertitudes dans sa bouche. Mais son récit m’est connu. La symbolique de la quête des bergers, des mages selon la tradition, vers ce nouveau né, espoir et lumière du monde. Mon esprit divague autour du tambour. C’est comme le battement du cœur du monde, battement rassurant qui marque, qui balise la vie éternelle, primitive, puissante, elle aussi vers un autre point d’émergence.  Les chants, repris dans une sono inadaptée, me gênent par leur rythme qui fait guinguette. Je préfère la voix vive, qui résonne sans artifice. Un conte à propos des couleurs, en compétition, puis en harmonie autour de l’arc en ciel me plait, convergence heureuse symbolique comme notre groupe qui marche. Le son de l’orage symbolise la difficulté, le travail, l’action.

L’intermède se termine et un potage attend le groupe dans la salle des scouts. Après des moments solitaires, un temps solidaire pour échanger, se réconforter avant de rentrer vivement chez soi.

Au retour, je suis seul à arpenter le chemin, à ressentir la solitude, les quartiers vides, anonymes d’habitants calfeutrés, c’est la mauvaise saison. Ils suivent les mauvaises nouvelles, c’est l’heure. Je leur préfère la marche, parmi les étoiles qui sont apparues, avec la lune qui monte dans le ciel intemporel. Chaque fois que je lui donne la place, je le trouve égal à lui-même, m’ouvrant sur l’infini, l’éternité, l’indicible.

Tiens droit devant, avant la pente de l’escavée « Orion » est toujours là, parmi la pollution lumineuse qui fait nos soirs, qui embrume notre fraicheur, notre innocence.Je reviens à mon enfance au village perdu dans la campagne avec ses ciels profonds et transcendants. L’escavée a changé de lumière, elle n’est plus pâlotte, un peu en retrait, elle a perdu son charme avec son éclairage blanc presque agressif. C’est la technologie du led qui s‘amorce à gauche et à droite. Mais dans cet endroit est-ce nécessaire ? C’est l’éclairage d’une autoroute et il n’y a personne. Sécurité oblige sans doute.

Dans l’ouverture du talus en bas, la place dont nous sommes partis deux heures plus tôt fait une tache jaunâtre, typique de l’éclairage au sodium. Deux ombres la traversent. Deux promeneurs, chiens en laisse. Les bêtes sont agressives, heureusement, ils les tiennent fermement, au bord du chemin, elles ne fonceront pas sur moi. Je me sens un gêneur. Elles appartiennent à un monde peu serein, vindicatif. Après les feux qui rythment l’agitation réduite de la route, je marche vers la petite place où un autre promeneur me croise, son chien, au pied sans laisse, calme et obéissant. Je préfère ce monde qui laisse transparaître la paix. Me voilà à quelques pas de chez moi.

Le son pur du tambour, sa netteté, sa nature douce, est toujours dans ma tête. Je n’aurais de cesse que d’en avoir un en main, pour écouter le cœur du monde qui bat.

Propos de « mêmes »

En attendant la fin des quelques mots prononcés par le présentateur, une jeune dame, élégante, mince, de fière allure, patientait à proximité du micro. Son allure et sa jeunesse m’avaient surpris. Elle était à la fois, inconnue et familière. Jamais elle n’avait fréquenté cet espace alors que j’y étais, mais elle me semblait faire partie de mes relations et connaissances. En temps que personne, je ne la connaissais pas et pourtant par une voie ou l’autre, son allure m’était connue.

Elle s’avança pour prendre la parole et là, dès les premiers mots, je reconnu son origine, ses racines. C’était la fille d’Y. , une femme de nos connaissances. Je l’avais connue adolescente, puis elle s’était mariée et avait, par ouï dire, fondé une famille nombreuse. C’était la première fois après plus de vingt ans que je la croisais.

Surprise profonde, étonnante. Je croyais voir sa mère, rajeunie de plusieurs décennies comme quand nous l’avions ma femme et moi côtoyée. Je la voyais comme j’avais vu sa mère. Le temps semblait faire marche arrière et je me sentais bizarrement plus jeune.

Ce n’était pas seulement ses traits qui parlaient de sa mère, c’étaient ses gestes, la manière de pencher la tête, de bouger les bras, d’accompagner sa voix par des mouvements d’avant en arrière, de s’appuyer sur l’un ou l’autre pied. Comme une marionnette, elle reproduisait sa mère.

Et que dire de sa voix, de ses intonations, de la manière de ponctuer son discours, d’hésiter sur certains mots. Les yeux fermés, je revoyais sa mère, mère et fille, mêmes vivantes.

Une sensation ancienne refit surface, à travers cette étrange expérience. Chez l’Oncle de mon épouse alors que celui-ci faisait un mouvement sur le coté, j’y avais reconnu mon beau-père, pourtant disparu, depuis des années. Il y avait une similitude très forte, une identité de mouvement acquis, j’en fus surpris.

Puis d’autres sensations du même genre, traversèrent mon esprit, les unes derrière les autres. Toujours à propos du mouvement.

C’est celui d’une famille, se déplaçant, en face de moi, sur le trottoir opposé. Une vibration commune, les animait, une façon d’avancer le pas, de progresser dans une harmonie qui leur est propre, presque comme un vol de pigeon.

Une certitude s’imposa alors, m’amena à ma propre famille, à ce que j’ai copié chez mon père, copié chez ma mère que j’ai partagé avec mes enfants; Ceux-ci tiennent autant d’attitudes de leur mère que de moi.

Manière d’exprimer un étonnement, un énervement, une colère.

Comme si la personnalité, l’allure étaient aussi autant codées que les gènes qui nous construisent.

Tiens quand j’entends rire mon épouse, je me laisse transporter par la sonorité de son éclat, dans l’atmosphère de sa ville. Manière particulière d’être, de dire, qui nous viens du terroir.

Au téléphone un jour, je m’étais retrouvé, le souffle coupé, trente ans en arrière, grâce à la voix du pharmacien dans l’oreille. Voix de son fils dont j’avais perdu la trace et qui reprenait contact pour parler du village et de notre adolescence.

Ne serions-nous pas copie conforme, même si l’on s’en défend.

Ne pourrais-je pas observer mes sœurs pour y voire une communauté d’action et y retrouver ma mère. D’écouter parler mon frère, pour y trouver des intonations de mon père, de mon grand-père paternel peut-être, expressions qui font part aussi de leur  héritage qui m’a marqué et que j’ai transmis à mon fils sans le vouloir, sans le savoir, d’ailleurs. Comme l’accent du pays, j’exprime l’accent de mon origine familiale. Patrimoine immatériel comme le définit l’Unesco, à propos de certaines traditions folkloriques.

Dynamisme du geste, de la voix que je partage avec ma fratrie et qu’occasionnellement je revis dans les fêtes qui portent, que porte la tradition familiale.