Félix

 
La conversation autour de la table d’amitié nous avait transporté dans le temps du collège, de l’apprentissage notamment du latin et l’ancienne institutrice présente, avait repris le b.a.-ba de celui-ci, Rosa, Rosé, Rosarum. Au fond je ne l’avais jamais pratiqué cette phrase car mon choix s’était porté de l’autre côté, celui des humanités modernes, j’avais fui la perspective des humanités latines, pour me distinguer du père, sans doute.
Pourtant que d’efforts n’avait-il pas fait, pour par sa manière d’appréhender les choses conduire ses enfants sur la piste que lui-même avait jadis choisie.
Nous étions dans cet univers ancien que nous avions connus adolescents, au pied d’un long parcours d’école, pour maîtriser toutes sortes de notions utiles pour bâtir notre avenir.
 
À nouveau, notre institutrice repris dans ce thème la réflexion d’un de ses anciens élèves «  Félix ». 
Prénom étrange qui m’avait toujours semblé de l’ancienne génération, celle de nos grands-parents. Prénom revenant sans doute à la mode, mais surtout par sa prononciation dans la conversation avec arrimer un de mes souvenirs,  de ce temps lointain.
Comme sur un interrupteur, elle avait rallumé à sa manière, un moment particulier d’un temps familial où notre père jouait avec les mots, à la fois le latin dans des dérives sonores et nous poussait ainsi à un voyage virtuel.
« Félix  »  faisait partie de son répertoire. Il jouait à la fois sur le prénom, le sens latin du mot qui appartenait à ses connaissances et il y ajoutait un brin de confusion en écrivant la suite sur  une feuille de papier, sous forme de comptine.
Celle-ci venait de retraverser à ma grande surprise mes souvenirs. Sans doute l’avait-il écrit et il nous poussait à la lire pour mélanger tous nos repères.
Mais que voulait bien dire cette étrange comptine qu’il nous répétait et qu’à notre tour nous écrivions dans nos mémoires.
« Félix portua, sel nimis, vers simis, largata. »
Était-ce du latin, sans doute, peut-être mais proche d’un français certainement mal écrit et mal prononcé.
Que voulait-il encore imaginer pour nous faire découvrir la valeur de l’étude? 
Sans doute, aussi la joie d’entrer dans le mystère, dans l’inconnu, de jouer à l’explorateur dans un monde sonore et visuel.
Mais que voulait dire ce message incongru que mon savoir d’alors ne pouvait aborder ?
Bien sûr, avec le décodage qui avait suivi, la perte de repères, les interrogations, avaient été gommées,  le sens livré.
 
C’était un montage imaginaire de mots tronqués qui avaient un rythme, une prosodie qui me parcourt encore. Oui voilà ce que c’était, un sujet en français mal organisé, raccourci, sans adverbes rappelant un des principes culinaires de l’époque pour la conservation et non la conversation. 
« Félix tuas un porc, n’y mis pas de sel, le ver s’y mis et le lard gâta. »
 
Cette petite aventure joyeuse dans mon souvenir, bizarre sans doute pour les participants autour de la table m’avait transporté dans une atmosphère ancienne, dans une relation de tendresse d’un père pour baliser l’avenir de ses enfants et les confronter à la joie de la découverte. Et comme une pelote de laine que l’on dévide, les souvenirs de cette époque lointaine illuminaient mon temps présent. 
Merci Félix d’avoir été ce messager inattendu, dans ce moment de convivialité autour de la table.
 
 

Univers ou  » Bivers »

Le pointeur de l’écran a changé de forme, il est devenu une petite boule de plusieurs quartiers de couleurs qui tourbillonne, sans pouvoir s’arrêter. Le système bloque. Quelque chose ne tourne pas rond, il faut arrêter l’application mais je n’ai plus en main la commande par la souris. Il ne me reste plus qu’a tirer la prise de courant pour retomber dans mon univers de travail.

Ah, je rêve d’être  resté sur mon écritoire avec mon stylo et ma feuille de papier sur laquelle ma main peu courir librement sans contrainte.  Suis-je retro de penser comme cela !

Ne serait-ce pas le lot dans quelques temps, d’un état d’internet où les applications sont figées ou disparues. Au fond, quelques heures avant, je n’étais pas dans mon univers mais bien dans un « bivers » où je ne peux agir en liberté mais agir selon les instructions données par les logiciels en phase avec les versions n° 15 du système. Version qui m’est donnée pour des progrès dont je ne suis pas demandeur, dans je n’ai pas besoin mais qui me sont imposées, pour disent-ils amélioré les performances et la sécurité.

Me voilà dans une impasse. En temps qu’écrivain en herbe, j’ai besoin d’une partie très réduite de ce qui m’est offert, avec des commandes qui se situent à la même place dans un process constant. Ma créativité est dans le fond, les idées, les sensations, les observations passant au travers de mes textes.

Je suis a présent trop occupé avec les mises à jour, les modifications à simplement suivre les pas d’un progrès dont je n’ai pas besoin.

Ma débâcle a débuté quand l’application d’écriture a rendu l’âme et refusé d’ouvrir les fichiers textes. Après de multiples recherches, j’ai constaté que mon achat de bureautique écrite était limité dans le temps, à cinq ans et qu’en ce mois de Novembre, la date butoir m’était imposée. Couperet tranchant mon accès au service alors que pendant des années, j’avais utilisé une application basique mais non certifiée qui n’avait pu être chargée sur mon dernier pc car elle n’était pas issue et certifiée par le « magasin ».

Cette perturbation a engendré par ricochet d’autres problèmes en rapport avec les versions du système, là aussi non en phase avec la dernière version, sorties les mois précédents. Trois versions avaient été poussées sur le marché et comme la bonne case n’était pas cochée dans ma machine j’étais hors voie. Je craignais déjà ces multiples changements d’organisation dans mon application- textes.

C’est vrai que je ne suis pas sur une ile, que je suis relié, qu’il faut être de son temps moderne, au gout du jour.

Ce qui m’obsède c’est l’écriture, la mise en mots des événements du quotidien qui me fascine.

Ces mises à jour annuelles me pèsent, je les écarte et me voilà dans les problèmes car en plus de cette situation, l’achat du jour de l’application textes 2021 n’est pas utilisable car elle n’est valable qu’à partir de la version moins trois et je fonctionne toujours avec la moins quatre. Mon écran est figé, sur mon portable, je ne peux pas la charger. Bien sur que je profite de la modernité mais les changement de système qu’elle m’impose me pèse, me tue.

Des fichiers ont été retirés de dossier mis a la poubelle sans que j’y comprenne quelque chose. Serais-je victime d’un virus, d’un hacker, d’un nettoyeur de documents non certifiés.

Le déchargement d’un anti-virus, offert par un ami, m’offrant le lien à son compte ouvert, n’a rien trouvé.  Mais en agissant ainsi n’ai-je pas by-passé le magasin ? A-t-il pu rendre son service réellement ?

Pour sauver mon travail, sur trente ans, après avoir utilisé des disquettes qui se sont perdues suite à une infiltration d’eau dans celle-ci par une fuite de la toiture.

J ’étais passé alors  à un sauvetage  CDrom mais mon nouveau PC n’a plus de lecteur. J’ai alors porté le tout sur des clés USB. Mettre tout en ligne, sur le drive comme on dit mais j’ai un souvenir cuisant d’avoir du retiré ma généalogie d’un service payant à distance car mon hébergeur ancien avait changé sa politique de services payants sans doute pas rentable, et  en plus l’application de mise en page qui ne s’était pas révélée sans doute l’affaire du siècle, était abandonnée.

Membre d’un cercle d’histoire, je parcours des documents de plusieurs centaines d’années d’âge dans leur état papier originel sans difficulté sinon un peu le vocabulaire et la forme de l’écriture.

Dans vingt ans que seront devenus les fichiers que j’ai confié à un spécialiste du stockage. Pourrais-je le payer encore, s’il ne disparaît pas dans un séisme. Y aura-il encore un virus informatique ?

Depuis des semaines, j’imprime tout car je n’ai plus confiance dans cette course technologique faite pour elle même. L’univers que je fréquente autour de moi à une certaine constance, une cohérence, une profondeur, le « bivers » que j’ai sous les yeux est aléatoire, changeant d’une application à l’autre, d’un leader à un looser.

Le clavier sur lequel je travaille devient incertain, les touches ne sont pas justes, il y a une dérive vers la touche voisine et que dire des fonctions qui se mettent en route par inadvertance et des mots qui s’inscrivent par l’intelligence dite artificielle car une lettre mal tapée engendre une proposition de mots approximative ou erronée selon ma pensée.

Me voilà donc en train de sauver le maximum en imprimant car que reste-t-il à présent de tout ces montages de versions différentes avec même parfois le refus de la machine de corriger un de mes textes car je n’ai pas, soit disant, l’autorisation de le faire. Cette variété de machines avec des âges différents ne me rend pas service, elle m’enfonce.

Le « bivers » m’impose pour chaque contact, une ouverture de compte, un code d’entrée Et la liste s’allonge. Chaque concepteur m’impose sa pensée, des mouvement de main pour faire défiler l’information, le pressage de boutons dans un coin, dans l’autre pour une même idée.

L’action est ici dans le coin, dans un onglet dont il faut cocher le déroulement avec classement alphabétique et non de temps. Bref dans ma tête défile selon le contact son schéma de pensées.

Je rêve du monde ancien, ou je n’avais qu’un compte et où les informations diverses venaient sous forme papier dans mon unique boite aux lettres.

Messagères, en retour ?

A ma plus grande surprise, l’anamnèse m’entraina dans une nuit de sommeil à proximité du service des urgences en périphérie de l’activité que l’on s’attendrait à trouver dans un tel service. Ambiance particulière, loin du bruit, des va et vient  dans une pièce n’offrant aucune vue sur  l’extérieur. Comme si je devais me tourner essentiellement sur ma vie intérieure, sur les pensées qui chevauchaient dans ma tête, les unes derrière les autres. Ma plus jeune fille y prend beaucoup de place, son vécu, ses activités récentes et le nouvel appartement qu’elle allait occuper. Temps disait-t-elle pour réfléchir au sujet de son couple. Était-ce le syndrome du nid vide, du temps où elle n’est plus préoccupée par l’éducation de ses deux grands entrant dans la vie de travail, la vie d’adulte ?

Le souvenir de mon aînée, infirmière aux urgences s’imposa aussi, ma mémoire se souvenait toujours de cette opération de la vésicule et de mon étonnement à voir une nouvelle figure apparaître dans l’espace de nuit. « Mais je ne suis pas si nouvelle que cela » me disait-elle. La nuit dernière, je suis passé plusieurs fois dans la chambre, j’ai veillé sur vous. Puis quelques minutes plus tard suite au mouvement de ses soins, son prénom était apparu sur son badge, le même que celui de mon aînée. (1)

Et par association dans cet espace de soins, dans cet espace médical, 

« Qui veillait sur moi, aujourd’hui ? Quel était son prénom ?» 

Après  quelques mouvements du à la pose des électrodes de l’électrocardiogramme son prénom apparu sur le badge « Sandrine » !

Étonnement, un ange à nouveau s’activait autour de moi mais pas n’importe lequel.

Mon histoire familiale revenait en force. Ce prénom était celui que bien des années plus tôt, la veille de l’accouchement avec la marraine, nous avions choisi pour notre fille cadette qui allait naitre les jours suivants. Puis elle avait apporté les dragées à l’hôpital, dans des petits sachets fermés par une bandelette au nom de Sandrine. Un événement inattendu s’était passé. Mon épouse avait donné comme nom à l’enfant, celui de « Céline. » La marraine était repartie avec comme nouvelle tâche, le changement de prénom. Une première mouture des faire parts avait ensuite du être recommencée car le  prénom inscrit était celui de Cécile. Accouchement difficile du prénom, turbulence, inconstance ? 

Est-ce pour cette raison cachée qu’il y a quelques années, ma fille s’était mise dans la tête d’aller nager avec les dauphins, au bout du monde, comme pour rechercher sa véritable nature, un prénom enfoui, entendu dans le liquide amniotique. Consonance différente dont elle cherche le sens, le lien. Retour aux racines mystérieuses qui l’ont accompagnées.

Que penser alors de sa nature de « job hopper ». Est-elle toujours à sa recherche, celle du prénom basique. Lien curieux, expliquant l’inexplicable ?

Moment de grâce, je le raconte à Sandrine, l’infirmière qui me soigne, cette histoire improbable et amusante dont elle entend l’originalité. Moment particulier, retour au passé par un reflet du présent, voyage dans le temps.

Une fois de plus, je me sens sensible à l’effet miroir de l’environnement qui me donne un autre sens comme nourriture. Synchronicité ? Qui sait ?  Autre approche du réel. Méditation propice à clarifier l’action par le reflet visible qui s’étale sous mes yeux.

Et si tout l’extérieur n’était que le reflet d’attitude intérieure à clarifier, à décoder pour ne pas s’y accrocher, pour laisser les idées se succéder. Sens de la synchronicité, du seuil. Une personne perçoit la relation et comme l’explique Jung, un lien acausal, porteur de sens.

Moment de légèreté, moment de surprise propre pour apaiser, quelque part l’inquiétude au sujet de ma santé. Médication ? Moment  qui donne la première place dans mon imaginaire à ma plus jeune, comme pour compenser, Oh honte qui me poursuit dans ma mémoire, l’avoir gommée dans la liste des personnes à remercier, un jour de fête. Ne pas lui avoir fait la place, sa place entière, place pour laquelle elle a besoin de confirmations. Comme si un jour, elle s’en était crue privée !

Tout avait-il débuté dans ce glissement de son prénom, le premier pensé. Chercher sa place comme pourrait  le représenter dans le réel, la piscine vide qui attend sa finition dans leur jardin. Une fois encore il est question d’eau, de l’eau primordiale dans laquelle l’on a baigné, où j’ai moi, son père baigné, où mon père a baigné ;  lignée des pères.

(1) Messagère d’hôpital

Messagère d’hôpital.