Saut quantique.

L’article était déjà passé sous mes yeux ce Mercredi et je l’avais mis dans la pile de ceux que je me proposais de lire. Mal m’en prit car ma mémoire n’a plus la rigueur d’antan.  C’est seulement en repassant les journaux à mettre aux vieux papiers qu’il retomba sous mes yeux et que finalement je le parcouru. L’interview me touchait profondément car il me renvoyait à une session faite plus tôt qui m’avait fait découvrir un poète breton Guillevic.

Le poème que le frère Bernard-Joseph, le moine d’Orval(*) rencontré il y a deux ans, rappelait, fut comme un coup au cœur.

C’est quand tu chantes pour toi

                              Que tu découvres pour les autres 

                               L’espace qu’ils désirent.   

Une porte se rouvrait, d’une profondeur que ce samedi, je n’aurais guère imaginée. Une vague d’émotion m’envahit, larmes de joie, en écho de ces quelques mots semés par le journaliste en conclusion de son interview. Il n’était pas question pour moi, du chant vocal, comme j’aime à le faire le plus souvent possible dans la petite chorale qu’avec bonne volonté, les derniers survivants, essayent de maintenir à la surface de l’eau. Non, c’était dans le registre des deux mots nouvellement découvert, qui m’avaient été proposés par un collègue lors d’une séance de travail à la photothèque :  l’oraison jugulatoire. 

Les chants de groupe participaient de cette classification. Une expression dont le mental a disparu pour être remplacée par l’harmonie du chœur, de la pulsion individuelle qui cherche à rejoindre le tout qui se crée. A l’image du pigeon qui entre dans le rythme du vol de ses congénères et qui abandonne son ego pour un ensemble plus grand, plus immatériel.  

A la manière dont la coque de la noisette est brisée par le casse-noisette, d’un état premier, l’on passe sur un autre état. Le geste devient ici nourriture terrestre, sans doute mais vision d’une nourriture essentielle. D’une orbite à une orbite différente, à autre chose. C’est quand je m’enthousiasme pour une découverte qui m’a pris par le cœur en me passant d’un état dans un autre qui lui est différent, que j’offre à celui qui m’entend, qui est en phase, la voie et le chemin, pour que lui aussi se positionne et tente l’expérience du passage d’état.                                        

Avec mes petits-enfants, j’essaye souvent de leur proposer ce chemin que j’appelle le saut quantique, le saut d’orbite pour les ouvrir sur un nouveau possible, sur une interprétation qu’ils pourraient envisager et qui les change de leur position antérieure.

Pour cela il faut que ma joie, ma découverte fasse un sens profond pour moi, qu’elle soit issue de mon tréfonds, pour par sa qualité et son énergie, passer au-delà de l’intellect qui souvent comme filtre construit des protections, des préjugés. Si mon message, mon expérience est passée de conscience à conscience, c’est dans leur visage que j’en percevrais l’écho.

Me voila ce matin, face à une proposition de relecture, des voies que ce poète, que les poètes proposent, questionné sur ce temps de confinement qui sera un poids à nouveau, une engeance, si je n’ai pas l’ouverture sur cette pulsion intérieur qui m’invite à autre chose.

Chasser l’être ancien, pour en faire apparaître l’être nouveau qui pourra par contagion apporter à son entourage la force d’aller sur d’autres chemins, qui nourrissent, qui ouvrent à d’infinis possibles.

                                    L’espace qu’ils désirent.               Une porte se rouvrait, d’une profondeur que ce samedi, je n’aurais guère imaginée. Une vague d’émotion m’envahit, larmes de joie, en écho de ces quelques mots semés par le journaliste en conclusion de son interview.Il m’était pas question pour moi, du chant vocal, comme j’aime à le faire le plus souvent possible dans la petite chorale qu’avec bonne volonté, les derniers survivants, essayent de maintenir à la surface de l’eau. Non , c’était dans le registre des deux mots nouvellement découverts , qui m’avaient été proposés par un collègue lors d’une séance de travail à la photothèque :  l’oraison jugulatoire.

(*) https://www.tvlux.be/video/autre/societe/-le-silence-est-d-aoor-orval_30996_328.html#

Autour d’une bulle en MRS

Pour le conduire à la visite programmée en début d’après-midi, le résident avait été tiré sans doute de sa sieste, ou de son apathie par les aides-soignants. Il était énervé, agité, perturbé, confus, dans le flot de ses pensées quand je les avais rejoint. Comme en tant que bénévole, je les approchaient au jardin, l’aide-soignant se pencha vers moi et me dit, en parlant du résident, « Il ne voit pas la même chose que nous ! ». 

Cette petite phrase dite, par ce membre du personnel, intérimaire, me désarçonna et me poussa dans un point de vue totalement nouveau, avec quelque chose d’indéfinissable. Ce n’était pas un permanent, il venait seulement un week-end sur deux. C’était son expérience qui parlait, peut-être même sa culture. Vu le prénom sur son badge accroché à hauteur de sa ceinture, il n’était pas d’ici, il venait de l’immigration et m’apportait, en quelques mots, une nouvelle vision des choses.

Le résident n’était pas autre, ce n’était pas la relation entre celui qui sait et qui soigne, et le soigné qui reçoit. Par cette phrase, il me disait, il est un humain comme nous, il est différent mais des nôtres. Son point de vue, mérite attention. Ce n’était pas de la condescendance, du savoir-faire, de l’expertise. C’était un compagnon qui voyait lui aussi comme nous et ce qu’il voyait était acceptable et accepté.

Était-ce cela la compassion, ou était-ce autre chose ? A une approche verbale, intellectuelle, s’opposait une manière d’être, une proximité bienveillante, apaisée qui me faisait penser aux bulles. Il ne manipulait pas la bulle de l’autre, il n’était pas entré dans sa bulle, ils étaient dans une bulle et ensemble, ils avançaient vers un objectif commun, lui comme guide, l’autre comme compagnon. 

Quelque chose d’autre semblait m’avoir effleuré !

J’étais touché dans ma conception du monde. La position dans la relation, était celle d’un accompagnant, d’un partenaire attentif, soutenant la stabilité du résident, ou la vision limitée et trouble de celui-ci. Le borgne guidant l’aveugle. Cette sensation surprise m’avait laissé bouche bée, d’étonnement. A cette manière de faire s’opposait dans ma mémoire, l’aide apportée dans une situation semblable par une autre bénévole qui soutenait un résident comme un paquet à déplacer, à entrainer et non comme un partenaire pour un mouvement à danser, le plus habile entraînant l’autre, dans un doux mouvement vers l’objectif proche, cherchant le renforcement avec l’effort ressenti chez l’autre.

Empathie, compassion, non dans le mental, le verbal mais dans la kinésie, si l’on peut le dire ainsi. Et peut-être même dans l’haptonomie spontanée. Un peu plus tard, à mi-chemin vers le retour à l’intérieur du home, avant la dernière halte vers la chambre, il apporta trois gobelets et une bouteille d’eau.

Là encore, cette même perception m’étonna, il était membre du groupe et logiquement, donna un verre au résident, m’en présenta un et garda le troisième pour lui, comme pour maintenir cet espace crée avec le résident, moi et lui, sans pour autant s’en verser une gorgée, puis partit verser le reste de la bouteille aux autres dehors, accablés par la canicule. Petit geste supplémentaire marquant cette petite réunion, cet arrêt vers la chambre à l’étage.

Une sensation neuve m’avait touchée, les pensées s’associaient dans ma tête, autour d’une notion que j’avais perçue dans des propos autour de la culture nord-africaine. La place de l’intimité dans la personne. Elle m’avait été définie comme n’étant pas chez eux limitée à la peau, ni par l’alentour mais qu’elle se situait à l’intérieur du corps dans un endroit inaccessible, intime comme pourrait l’être un organe, le foie, la rate, la vésicule. Toucher un personne n’avait pas la même connotation. Il pouvait donc approcher celle-ci, lui apporter un support, une présence sécurisante, à la manière d’une mère qui touche son bébé, doucement par contact physique.

Notre structure mentale, d’éducation, de culture définissait depuis toujours, envers les autres, cette intimité en la chargeant émotivement de connotations, de règles, d’interdits. Histoires de bulles, de rencontres de celles-ci, histoire culturelle en ce qui concerne le contact physique ou aussi champ d’expérience personnelle qui rendait ce type de relation plus difficile car reposant sur des expériences autrefois désagréables.

Tout un art du toucher, du contact m’avait ainsi été offert spontanément par cette personne qui aurait été surprise de mon étonnement. N’y avait -il pas aussi le respect profond de l’ancien dont une vision autre, qui n’annonce pas qu’il n’est déjà plus dans notre champ de vie mais s’approche à petits pas d’un champ que l’on préfère mettre à distance et ne pas évoquer, ni côtoyer alors qu’il nous attend, là un peu plus loin.

Clé de linteau.

La tension due au confinement diminue, les mesures d’allégement se succèdent. Avec la reprise de l’activité, dans les secteurs non-essentiels, la circulation automobile a repris dans les quartiers. Le bruit, l’agitation urbaine aussi.

Quel a été le moment le plus important de ces semaines hors du temps, sans rendez-vous, sans rencontres organisées. Mon esprit analyse les événements les plus marquants de cette période anormalement ensoleillée et sèche. C’est la sensation forte qui m’a saisi en passant à la cure pour prendre le livre des décès du temps de la grippe espagnole, l’avant dernière pandémie qui a frappé la société entière en 1918. Au-dessus de l’imposte du presbytère, au centre du linteau, un motif et une date 1795. Pas étonnant, c’est un vieux bâtiment qui jouxte une église ancienne, sans doute reconstruite déjà.

L’image de ce motif sculpté dans la pierre, se superpose dans ma tête à celle qui existe au-dessus de la porte  de l’ancienne gendarmerie, et pourquoi pas de l’auberge que la tradition dit qu’elle a été dans la localité voisine où j’habite. Sur cette dernière, y a-t-il une date inscrite, j’y suis passé cent fois sans rien avoir mémorisé, indifférent. Il y a aussi un motif, c’est sur.

Deux portes, deux motifs, une date que je vois, une autre que je dois contrôler. Un questionnement s’ouvre, la porte d’un mystère s’ouvre. Que peux signifier ce motif, cette forme qui m’est inconnue, gravée là au-dessus d’une imposte. Pourquoi ? Que dit-il ? Que disent-ils. ?Quel en est le sens ? Intéressé par l’histoire, j’y trouve un nouveau champ d’investigation, un motif de questionnement pour occuper ce confinement qui n’a pas de sens semble-t-il, sinon une grande crainte, une peur d’affronter les aléas de la vie qui a toujours été, une épopée à risque, parfois dangereuse mortelle même à certains moments de l’histoire. Avant c’étaient les soldats de toutes origines qui parcourraient les pays en conquérant, en semant la destruction et la mort, ou c’était des épidémies qui s’abattaient sur les populations démunies. Dans notre monde moderne, nous l’avions oubliés.

Portes des maisons qui tentent de protéger de ces maux qui tombent à l’improviste au temps des moissons, pour la razzia. Portes d’univers intimes, havre de repos. Me voilà riche de deux motifs dont j’ignore tout, motif des années 1780  ou 1800. Motifs de riches qui par ce moyen veulent dire aux passants ce qu’ils sont, ce qu’ils ont. Mystère. Tout est possible. Est-ce aussi la fierté de l’homme de métier qui tient à vendre son travail en affichant ses compétences, en marquant son territoire ?

Mes connaissances sont nulles à ce sujet, il me reste à fouiner à gauche ou à droite dans ce monde nouveau immensément riche qu’est le portail du réseau ; Internet. Que d’informations inutiles pourtant, qu’il va falloir trier pour construire le sens gratuit et non commercial  de ces clés. En écho, la présidente du Club d’histoire m’envoie vers une source d’information où s’exprime des spécialistes. Une description du motif est donnée, me voilà devant deux photos montrant des clés à piastres. Ancienne monnaie, étalage de richesse, statut du propriétaire, l’une subordonnée à l’autre, du seuil financier qu’l faut franchir pour l’afficher. Quels sens donner à ces sobres motifs de décorations.

Une aventure locale s’ouvre devant moi, l’inventaire des clés des anciens bâtiments de l’entité. Une aventure pédestre qui me fait parcourir de long en large les styles de constructions qui se sont succédées au cours du temps où c’était la campagne par ici. Satisfaction de ressentir que derrière ces portes, il y a un monde de sens qui raconte la vie de ceux qui vivaient dans le passé, dans ces mêmes lieux que je foule. Autre décor sans doute.

Racines a m’approprier et que je souhaite parcourir comme une aventure, de porte en porte, tranquillement au rythme qui me convient. Rencontres aussi possible de ceux qui sont derrière ces portes, des sources disponibles, pour découvrir le sens caché le mystère de ces bouts de pierre tombés dans l’oubli. Aventure à ma porte.

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