Marche à l’étoile.

La soirée s’approche à pas de loups, le crépuscule sera-là dans la demi-heure. C’est l’hiver, le ciel sans nuage prolonge la clarté ambiante. Une trentaine de personnes s’est rassemblée sur le parvis de l’église pour une marche à l’étoile. Avec son dynamisme habituel, malgré ses quatre-vingt ans, l’organisatrice a tenté, une fois encore de poursuivre le rite, pour rassembler, donner du sens à l’année qui commence, pour retourner peut-être  à sa tradition, en tous cas pour quitter l’ambiance délétère qui nous envahit, occupe nos jours dans ce monde qui tourne fou.

La tradition de l’épiphanie est presque morte, la seule étoile dans les chaumières est cette nourrice électronique qui aveugle, divise, qui augmente chaque jour notre inertie.

Au fond, elle lutte à sa manière contre  l’entropie, cette réalité physique, qui fait qu’une tasse de café, délaissée sur une table, devient froide après quelques temps.

Réalité simple, palpable mais combien réelle. Sans feu, sans source de chaleur, notre réalité ne donnera qu’insipidité, grimaces, déception.

Nous voilà en route, dans l’escavée qui monte sur le plateau, par groupe de 2-3 personnes, entre connaissances, amis venus ensemble, sécurité familière. J’appartiens au groupe, cela me suffit, j’y suis pour retourner aux valeurs de mon enfance où l’on s’associait parmi d’autres dans un objectif commun, où l’on faisait sans doute, un peu troupeau. Notre bergère malgré sa prothèse au genou marche vaillamment, au diable la douleur. Le mouvement est là pour l’entretien, pour la lutte contre l’arthrose, la banalité. Douillet s’abstenir.

Les talus bordent le chemin, mais au bout de celui-ci, sous les squelettes des arbres apparait le ciel dégagé, notre guide à l’instant. Invitation à vaincre la pente, à aller vers la lumière. 

Tout un contexte historique soutiens notre démarche, mais qui encore s’y rattache par sa présence, son action. Entretenir le feu, la lumière, le repère. C’est au fond ce que recherche ce groupe maintenant. Ne sommes nous pas en début d’année, en chemin vers notre destin quel qu’il soit. Nous allons droit devant, dans cette rue qui bientôt débouche sur un espace dégagé. Le ciel est clair, l’étoile du berger brille à gauche de tout son feu. Elle va nous guider cette année encore, comme les bergers, les rois mages vers la crèche. Nous servir de repère pendant les moments sombres, difficiles peut-être qui vont nous mettre à l’épreuve. Peu importe. Le moment présent, c’est le chemin qui maintenant longe un champ avant de redescendre dans un quartier résidentiel. La nuit est tombée rapidement.

J’écoute le murmure des voix, les bouts de phrases. J’entends le bruit des pas. La froidure tombe, portée par le vent froid, un peu vif. L’essentiel est d’être en route, de ne pas s’asseoir, de regarder l’étoile et d’aller vers l’espace, réservé à quelques contes et chants de circonstances. J’ai l’impression d’être dans un autre monde, peu d’agitation sur les routes, les chemins. Quelques lumières dans les foyers apparaissent à travers les vitres pas encore occultées.

Nous voilà dans l’église du quartier, dans un espace où l’organiste s’active vaillamment. Les sons qui contrastent avec le silence de la nuit sont affreusement métalliques. Beaucoup d’échos désagréables. Comme à l’habitude la sono n’est pas à la hauteur du thème proposé. Le chauffage non plus, il s’est mis en panne. La première conteuse nous entraine par son tambour primitif dans un premier récit. La ténèbre règne, les énergies bestiales rodent, en nous, autour de nous. Quand in fine, un rayon apparait fendant l’obscurité. Par ses mines pour rythmer son récit, elle frappe aussi un tambour plat sans caisse de résonnance. Un son pur, sourd me traverse. On dirait une chamane qui anime l’océan primitif, lui donne une âme, un sens, celui du départ, de la quête, de l’expédition. Se mettre en route.

L’autre conteuse ne m’accroche pas, trop de mots, trop d’incertitudes dans sa bouche. Mais son récit m’est connu. La symbolique de la quête des bergers, des mages selon la tradition, vers ce nouveau né, espoir et lumière du monde. Mon esprit divague autour du tambour. C’est comme le battement du cœur du monde, battement rassurant qui marque, qui balise la vie éternelle, primitive, puissante, elle aussi vers un autre point d’émergence.  Les chants, repris dans une sono inadaptée, me gênent par leur rythme qui fait guinguette. Je préfère la voix vive, qui résonne sans artifice. Un conte à propos des couleurs, en compétition, puis en harmonie autour de l’arc en ciel me plait, convergence heureuse symbolique comme notre groupe qui marche. Le son de l’orage symbolise la difficulté, le travail, l’action.

L’intermède se termine et un potage attend le groupe dans la salle des scouts. Après des moments solitaires, un temps solidaire pour échanger, se réconforter avant de rentrer vivement chez soi.

Au retour, je suis seul à arpenter le chemin, à ressentir la solitude, les quartiers vides, anonymes d’habitants calfeutrés, c’est la mauvaise saison. Ils suivent les mauvaises nouvelles, c’est l’heure. Je leur préfère la marche, parmi les étoiles qui sont apparues, avec la lune qui monte dans le ciel intemporel. Chaque fois que je lui donne la place, je le trouve égal à lui-même, m’ouvrant sur l’infini, l’éternité, l’indicible.

Tiens droit devant, avant la pente de l’escavée « Orion » est toujours là, parmi la pollution lumineuse qui fait nos soirs, qui embrume notre fraicheur, notre innocence.Je reviens à mon enfance au village perdu dans la campagne avec ses ciels profonds et transcendants. L’escavée a changé de lumière, elle n’est plus pâlotte, un peu en retrait, elle a perdu son charme avec son éclairage blanc presque agressif. C’est la technologie du led qui s‘amorce à gauche et à droite. Mais dans cet endroit est-ce nécessaire ? C’est l’éclairage d’une autoroute et il n’y a personne. Sécurité oblige sans doute.

Dans l’ouverture du talus en bas, la place dont nous sommes partis deux heures plus tôt fait une tache jaunâtre, typique de l’éclairage au sodium. Deux ombres la traversent. Deux promeneurs, chiens en laisse. Les bêtes sont agressives, heureusement, ils les tiennent fermement, au bord du chemin, elles ne fonceront pas sur moi. Je me sens un gêneur. Elles appartiennent à un monde peu serein, vindicatif. Après les feux qui rythment l’agitation réduite de la route, je marche vers la petite place où un autre promeneur me croise, son chien, au pied sans laisse, calme et obéissant. Je préfère ce monde qui laisse transparaître la paix. Me voilà à quelques pas de chez moi.

Le son pur du tambour, sa netteté, sa nature douce, est toujours dans ma tête. Je n’aurais de cesse que d’en avoir un en main, pour écouter le cœur du monde qui bat.

La vitrine.

Son idée de la vendre était dans l’air depuis longtemps et je n’imaginais guère que cela aie plus loin que l’intention. Pourtant aujourd’hui le brocanteur s’était annoncé et à l’heure convenue, il avait sonné à la porte. Venait-il voir, en espérant l’aubaine, l’objet rare. Je n’en étais pas convaincu car le marché pour ces meubles s’était effondré.

C’était un meuble centenaire, mais faisait-il partie des objets rares. Il était dans sa famille depuis longtemps, dans notre espace familial depuis le décès de sa mère.L’avait-elle introduit comme souvenir d’attachement à celle qui l’avait portée ou comme simplement son droit dans la fratrie, la défense de son tiers, face à ses deux sœurs.

L’entrée de ce meuble bien des années plus tôt dans notre salon m’avait pesé pendant des semaines, c’était une intruse dans mon cocon familial. Belle-mère en puissance, valise généalogique perturbant le décors que nous avions dressé autour de notre couple. Ce droit que je lui concédais faisait pendant à la comtoise que j’avais reçue de mon père et qui passait de fils en fils depuis des générations, objet utile qu’elle avait muselé immédiatement en lui imposant le silence, par l’arrêt du balancier au tic-tac bien frappé.

La vitrine n’était pas bruyante, elle, mais elle en imposait par sa stature et son ouverture sur des planches couvertes d’objets insignifiants ou rares. Je  ne l’avais  jamais su car elle n’en connaissait pas le sens et la charge émotionnelle. Bien des semaines, après la vitrine s’était fondue dans le paysage environnant. Portait-t-elle des souvenirs d’enfance, des émotions cachées en son sein ? Mystère. Si je considérais le peu de cas qu’elle faisait de ceux-ci, ils ne devaient avoir qu’un statut de surface, d’objet non transitionnel et essentiellement peu porteur d’histoire.

Le brocanteur, déniché par les réseaux sociaux était une personne conviviale, experte en vide-maison et détails qui avait du sens « pays », comme je l’avais entendu dire quelques fois. Il venait de mon coin selon l’inscription sur sa camionnette, de ma ville natale. Cela me rassurait, le meuble serait en de bonne main, même, si je ne jouais qu’un rôle de potiche.  Ce n’était pas en effet mon domaine, ni ma responsabilité.

Le lendemain, en entrant dans le living, j’avais ressenti un choc profond, face au vide qui mettait en évidence le départ du meuble. L’air de rien, cette vitrine prenait de la place, sa place. Je m’en apercevais à présent et cette impression me poursuivit plusieurs jours d’affilée avant de disparaître. Un paysage interne marqué par la vie quotidienne venait de s’effondrer par cette absence et il me faudrait du temps pour qu’une nouvelle image pénètre mes habitudes. C’était comme souvent je le constatais pour d’autres lieux.

Mon cerveau droit avait besoin de temps pour tisser, dans le décors du salon en lieu et place des neurones armoires, des neurones murs blancs coquille d’œuf. Une semaine plus tard la sensation de vide était moins forte car j’avais rééquilibré le coté gauche de la pièce, déplacé la comtoise dont le pied était caché par le meuble bas qui supportait l’écran de la télévision.

Au fond, l’horloge retrouvait la place qu’elle avait perdue par l’arrivée de l’armoire et de mon coté la pièce unique de mon patrimoine, était remise en valeur. Curieusement, elle avait ramené à mon souvenir, les jeux d’enfance avec mon père qui lors du cache-cache dans la maison nous dissimulait, vers les trois ans, dans le creux du fut, sous le balancier.

Que vivait-elle par rapport à sa vitrine. Apparemment je n’avais eu aucun commentaire sinon que bon débarras, cela faisait de la place. Le cordon ombilical qui la reliait à sa mère venait sans doute d’être fortement affaibli, la rendant plus indépendante et plus autonome, du moins je l’espérais. Mais fallait-il jeter l’eau du bain avec le bébé.

Ne faut-il pas, au cours de son cheminement, son évolution, lucidement apprendre a quitter les objets dont l’on se sert comme hochet et présence rassurante pour n’en garder que ceux qui ont du sens ou une fonction basique et utilitaire. 

S’alléger, oui, mais effacer non. Là je me sentais plus concerné par le maintien de quelques points, porteurs de sens qui, en connaissance de cause, me relient à mon passé.

Au delà ?

Alors que je sors du parking, de son poste de conductrice, elle me fait un signe amical de la main. C’est bien la première fois que cela arrive, même si cela semble normal et logique puisqu’on se rend au même endroit. Cinq minutes plus tard, nous entrons l’un après l’autre à l’église pour prendre place dans le demi cercle de chaises qui attend des fidèles pour l’office.

L’habitude nous pousse à gauche, elle est la première de la série dans l’arc vide à ce moment, je suis le second. Après quelques instants, le temps de s’asseoir, elle m’adresse la parole et me dit : 

« Cela vous a plu, hier ? » « Ah, hier, que s’est il passé ? »

« Je vous ai vu à la séance de cinéma » me dit-elle.

« Je n’ai pas été au cinéma, hier. »

« Je croyais vous y avoir vu. C’est alors quelqu’un qui vous ressemble. »

Au fond, des ressemblances, il y en a de temps à autre, des allures proches, des impressions qui flottent sans qu’on sache pourquoi. On se connaît peu, c’est donc possible. Une minute à peine, après, une connaissance plus confirmée, que je rencontre depuis longtemps vient s’asseoir à ma droite. Après les salutations d’usage, elle me dit 

« Tu as aimé le film hier ? »

 « Mais je n’ai pas été au cinéma hier. »

« Ah, j’ai cru t’y voir. » ajoute-t-elle.

Une conclusion s’impose. J’ai un double. Nous partageons la coïncidence, en souriant. Un sosie m’a représenté. Pourquoi pas, deux fois, cela renforce l’image de celui-ci. Me voilà entouré, à gauche et à droite curieusement, une même perception m’est offerte. L’âge aidant, les cheveux plus rares favorisent sans doute des ressemblances. Quelque chose pourtant ne lui plait pas. Elle doit être du genre méfiant, ou n’aime pas prendre des vessies pour des lanternes. Hésitation, froncement de sourcils, Questionnement.

Une nouvelle arrivante, nouvelles salutations. C’est un cercle d’habitué, nous nous connaissons plus ou moins, je l’ai rencontrée quelque fois. Ma voisine de droite lui adresse la question. 

« Tu l’as vu hier ? » (en parlant de moi).

« Tu sais répond-t-elle, je ne sais pas voir toutes mes connaissances. Elles sont trop nombreuses. »

La voilà déçue, elle s’est vraiment, trompée. Un deuxième déni à porter. L’intermède se clôture. Curieux cette dualité, cette coïncidence ? Elle me trotte dans la tête. Aurais-je le don d’ubiquité ? Non, je m’en serais rendu compte depuis longtemps. Alors une histoire de jumeau. L’idée me trotte dans la tête, fait un retour après un long temps d’oubli. Plus large, plus étonnante.

Quelques années plus tôt, j’avais noté autour de moi de nombreuses coïncidences, à propos d’une petite sœur perdue dans mon histoire, dans ma gestation. L’évidence s’est imposée, sans le moindre doute. J’avais une jumelle évanescente, compagne d’un voyage de quelques semaines. Dans mon esprit, elle est toujours là, je l’ai nommée, elle est sur un petit nuage là-haut, même si l’un ou l’autre fronce les sourcils à un tel récit. Est-ce une nouvelle aventure, une nouvelle évidence qui se met en route, qui se pointe à l’horizon. Le fantôme d’un vrai jumeau perdu ! Je n’ai rien fait pour le susciter, il s’impose à moi, un matin de novembre, à la messe du matin. Nouveau chapitre de ma vie. A quand la nouvelle évidence, le nouvel indice?

Curieusement depuis un certain temps, j’ai  ajouté à mon prénom un tiret et un deuxième prénom pour me distinguer d’une autre personne qui vit dans la ville voisine, et avec qui je pourrais être confondu. N’a-t-il pas fait les mêmes études au même endroit. Dans l’annuaire des  anciens élèves, nos deux noms et prénoms voisinent. Indice supplémentaire.

Dans la prière qui nous rassemble, je suis debout, le soleil matinal apparait juste au bord du vitrail qui me fait face. Je suis ébloui, par sa lumière. Je ferme les yeux, aveuglé. Je m’entends réciter le texte avec la dizaine des participants. Je suis suspendu hors du temps. Moment serein, profond rempli d’émerveillement.

Une nouvelle journée vient de commencer. Je suis riche d’une nouvelle perception.