Rencontre furtive

Les uns après les autres les participants du club de gym se regroupaient à l’entrée de la salle pour l’heure d’exercice. Depuis un an que j’y participais j’avais à peine appris les prénoms de quelques-uns. Après la poignée de main à la ronde, la bise aux dames, des petits groupes d’habitués se formaient. Surprise, un des derniers arrivants, me frôla, entra dans ma bulle de manière courtoise sans doute mais différente des échanges ordinaires avec les autres participants. Derrière ses lunettes, je retrouvais une impression fugace de déjà vu mais je ne pu immédiatement comme on dit parfois « le remettre ». Après une courte hésitation, mon franc tomba. Je l’avais rencontré mardi matin pour des soins à ma dent numéro 26. C’était mon dentiste.

Il poursuivit ses salutations à la ronde dans le groupe qui atteignait sa taille habituelle. Les deux monitrices se mirent en route et je me rendis vers la première, dans le groupe le plus doux, le moins battant adapté à mon état de santé. Cette rencontre semblait logique puisque deux semaines avant, il m’avait confirmé sa présence dans cette association « Cardiogym ». Pourtant je ne l’avais jamais vu et de plus au premier abord s’il n’était pas entré dans ma bulle je ne l’aurais pas reconnu.

Plusieurs fois de suite, la longue cohabitation entre la fraise et mes dents, son coude en appui, lors des soins, sa présence dans ma bulle, ma zone de sécurité, m’avais habitué à un ressenti particulier typique, plus dans le non-dit, le sensitif que dans le visuel ou le sonore.

Dès la série engagée d’un exercice qui comprenait successivement dix fois son identique, je profitais de la routine pour observer les deux groupes. Dans l’autre cercle d’activité, je parcourais le visage des sportifs et j’avais peine à le reconnaître. Était-il encore aux vestiaires ?

Au deuxième tour je devais bien me rendre compte qu’il s’était glissé dans mon groupe. À nouveau je parcourais celui-ci en éliminant les hommes les uns après les autres. S’il était présent cela devait celui qui avait ce short particulier avec une poche interrompant une bande verticale. Le visage ne me disait rien. il m’apparaissait si souriant loin de l’image sérieuse, engoncée, en uniforme de mon dentiste. Était-ce une projection, une apparition, je n’arrivais pas à le situer. Était-ce lui ou son sosie. Je doutais.

À nouveau, l’importance du cadre entourant une personne rencontrée m’apparaissait. Dans un autre contexte, ce n’était pas toujours évident de reconnaître celui qui s’était trouvé, un temps non négligeable, même parfois devant soi. Si les vêtements étaient différents, cela compliquait l’exercice. Mon dentiste je l’avais vu en tenue de travail, pas en short. Avait-il aussi changé ses lunettes ? C’était fort possible qu’il aie mis une autre paire pour la vue de loin. Paire de lunettes impossible à utiliser pour un champ de travail à 20 cm de ses yeux. Une focale courte devait être plus précise et plus confortable.

La parole régnante dans la salle était celle de la kiné qui nous entraînait dans les différents exercices. Je ne pouvais donc ajouter la voix à mes tentatives difficiles de reconnaissance.

À nouveau mon regard parcouru le cercle cette fois avec un autre point de vue. De ceux qui étaient présents cet homme était celui qui avait le plus de plaisir à l’exercice. Il était détendu, joyeux presque.

Après une journée d’attention, de stress face aux réactions des patients n’était-il pas logique de le retrouver dans cet état; libéré de ses contraintes professionnelles, de son habit de cérémonie, en short. Toute la différence était là.

C’était une transfiguration. Il s’était débarrassé de son masque de dentiste avait retrouvé le commun des mortels. Il s’était libéré de sa « Personna » pour redevenir l’adulte qui profite de son corps, qui en aborde toutes les possibilités. Non dans la musculation mais dans la détente, le plaisir du mouvement sain, jouant sur la palette des muscles, toujours à disposition.  Après des mois de présence dans ce groupe d’activités je peinais à me situer, à établir des relations de personne à personne.

Seul l’intérêt pour notre santé nous reliait. Chacun gardait ses distances et c’était seulement par petits pas que l’on agrandissait son cercle de connaissance. Ce n’était pas évident, chacun venait avec ses problèmes de santé, de vie. Chacun avait une approche différente de la réalité.

Aujourd’hui j’avais rencontré un peu plus l’homme qui s’était déguisé en dentiste, l’homme qui portait une cuirasse de dentiste ou que j’avais placé derrière son habit d’homme de soins.

Colères cachées.

Ma poupée indonésienne, cadeau précieux, inattendu d’un membre du groupe de stagiaires, était par terre, à l’entrée du corridor, tombé de l’archelle ou elle trônait, en totale symbiose avec le fond bleu de la tapisserie.

Témoignage gratuit, cet objet représentait à mes yeux les fruits d’heures et de contraintes, de dévouements, à un groupe de 15 personnes, pendant six semaines et le seul signe de reconnaissance face à un travail épuisant. C’était même le seul signe visible d’un long effort de plusieurs années, le salaire de mon dévouement et de ma peine et à présent comme un vulgaire chiffon, un événement fortuit, un geste manqué, lui avait fait mordre la poussière. Aucune main charitable ne l’avait remise en place.

Un sentiment de colère m’envahit l’entièreté du corps, comme pourrait le faire le souffle d’une explosion intérieure.

Etrange sensation, inconnue semblait-il d’une manifestation énergétique rayonnante à partir de mon centre de gravité.

Monde souterrain caché, prenant brusquement vie pour venir mourir au col de mon être, à hauteur de la gorge comme une vague de tempête sur le rivage. Un frein puissant, un ressaut de conscience l’avait étranglée, réduite au cou pour protéger la tête agissante qui le surmontait.

Tout avait été maîtrisé, le geste vengeur, la voix stridente, l’explosion dévastante se déchargeant sur un objet ou une personne.

Colère tapie au fond de mon être, blessure ancienne, mise à vif, mettant en jeu la reconnaissance et la valorisation subtile qu’un étranger m’avait donnée.

Colère ancienne, soulevant le couvercle depuis toujours bloqué. Colère cherchant l’issue rédemptrice des tensions et des blocages dont elle est entourée.

Colère image de celle de mon fils dont le pied vengeur s’exprimait violemment sur la porte fenêtre le séparant du chat, mendiant le plaisir de rentrer se coucher au chaud.

Colère tapie dans la nuit du temps passé, contre la personne tutélaire qui n’avait pas compris la profondeur du mal et qui persistait à réclamer respect et considération par delà le sentiment qu’il fallait par convenance écraser à tout prix.

Colère du poing rageur de mon fils qui se détend avec violence sur le montant en bois de la cloison.

Colère de mon père touché dans sa blessure vive par ma soeur et dont les poings martèlent le dos de la coupable.

Colères de famille, émotions non dite qui explosent et qui brisent autour d’elle.

Colère danger, de proximité d’une émotion de non reconnaissance, d’autorité, de valeur écrasée.

Colère énergie tournant en rond comme une tornade, sans pouvoir se détendre, sans danger, dans l’espace et l’ambiance.

Image fondamentale opprimée et qui sous la douleur, veut se redresser, reprendre sa dignité, sa valeur.

Janv95-(G28)

Hoogstraten

L’ambiance spéciale de la retraite charismatique avait modifié l’état de stress qui se vivait depuis longtemps tant au point de notre couple qu’au point de vue du travail. C’était la décompression totale et d’une certaine manière l’abandon à l’atmosphère chantante qui s’installait dans le groupe de 80 personnes. Se laisser porter en confiance par rapport aux évènements vécus sur place. Le souvenir d’une retraite précédente et de la paix intérieure que j’y avais retrouvé s’associait  silencieusement à l’atmosphère déjà en train de se construire et accélérait  ma confiance et ma détente.

En entrant dans la salle d’enseignement, séparée du couloir par une grande baie vitrée, pour la session du matin, je pris la vitre du panneau voisin de la porte en pleine figure, en plein nez. Ma distraction, se concrétisait d’une manière brusque, par un bang sonore et par une vive douleur entre les deux yeux, sur le nez,  me laissant un  peu assommé. Rapidement, je gagnais ma place pour y soigner, en la frottant tout doucement, la zone douloureuse.

Au cours de la retraite, mes pensées me ramenaient au sens qu’ont nécessairement les évènements qui nous touchent de près, et cette réflexion me conduisait en toute logique, pour rester conséquent à rechercher le sens de ce coup de massue.

Est-ce que cet évènement n’était pas signe, un signe frappant. Ne fallait-il pas y voir une interpellation ? N’y avait-il pas un sens. Cette vitre, n’était-ce pas, l’obstacle important invisible à mes yeux. L’essentiel que je ne percevais pas. Que pouvait me dire ce choc, avait-il ici et maintenant un sens ?

Le soir, en échangeant avec mon épouse, l’impression nette d’un sens me vient à l’esprit, la porte manquée était la clé du problème, ne fallait-il pas passer par la porte. Évidence mais que signifiait cette porte et que représentait cette vitre.

L’image des clés suspendues au-dessus du linteau de la porte d’entrée du living prenait un sens nouveau, ultime. Depuis longtemps une collection de 6 clés anciennes, attendait la septième, symbole de la découverte la plus importante qu’il me restait à faire. Sans que chacune ait un signification  définitive, la dernière devait symbolisé une étape importante, symbolique du chiffre sept.

Ma décision était prise, ce serait la croix du Christ. Dans la foi chrétienne, le christ avait sauvé le monde en mourant sur la croix. Il était mort pour nos péchés et pour prendre en charge la souffrance du monde. Cette vérité chrétienne s’imposait face à cette septième clé. Ma foi, religieuse me conduisait à une vie plus authentique, plus profonde. C’était le Christ, l’ultime clé, celle qui prime toutes les autres, celle qui ouvre toutes les portes.

Le lendemain, je me présentais auprès d’un couple animateur  pour déposer dans la foi l’un de mes fardeaux, si difficile à gérer, ma tristesse, ma tristesse profonde qui se manifestait depuis si longtemps déjà et qui était trop souvent ma compagne de vie.

Ce sentiment récurrent avait émergé l’année dernière, depuis le rêve lors d’une nuit d’été pendant nos vacances dans la prairie du camping au bord de l’ Ardèche. A cette émotion profonde de la nuit, était associée le souvenir clair et net de tous les abbés, professeurs au collège où pensionnaire, j’avais passé de nombreuses années dès ma sixième primaire. Et depuis ce rêve, une tristesse permanente, consciente, me collait à la peau.

Dans des moments plus difficiles, à tous moments même, elle essayait de plus en plus fort de parvenir au jour, a travers des petites larmes dans le coin de l’œil, où au travers de l’humidité permanente qui habitait depuis quelques semaines mes yeux. Elle luttait pour apparaître sur mon visage, par des plis et des mimiques tristes, dans ma vue, lorsqu’il y avait un peu de vent frais, lorsqu’un blague parvenait à mes oreilles. Je luttais contre cet envahisseur de mon visage et de ma vue. L’avis et les soins de l’homéopathe n’ayant rien fait de ce vieux chagrin.

Ce matin de retraite, je venais partager, déposer cette tristesse et demander à ce couple qu’il prie sur moi, qu’il intercède pour que cette source intarissable qui m’envahissait soit apaisée, guérie peut-être. J’évoquais la source possible de celle-ci en rapport avec l’époque du collège et de ma vie de pension.

Etait-ce l’angoisse due aux pleurs de mon frère lorsqu’il avait vécu sa première année de pensionnat et ses pleurs du dimanche matin, avant le retour en pension le soir. Etait-ce mon entrée en pension l’année suivante. Etait-ce la mort de ma sœur, cinquième de la famille, bébé prématuré né à l’age où j’étais adolescent  et que je n’avais pas pleuré! Mystère ?

Aux questions posées concernant les circonstances de la mort de la petite, je leur livrais une vérité qui s’était dissimulée dans ma mémoire. La dernière fois que j’avais vu le bébé dans la couveuse, où il luttait pour la vie, c’était à la clinique en ville à un age que je ne pouvais préciser. Sa mort nous avait été annoncé plus tard comme inéluctable. Aucun rite n’avait marqué sa mort, aucune messe d’ange n’avait été prononcée, me semblait-il. Mon père seul, s’était chargé du corps et l’avait pris en charge dans une boite à chaussures pour l’enterrer dans la tombe familiale.

D’énormes sanglots jaillirent de mon plexus. Mon corps s’agitait sous ceux-ci comme le corps d’un enfant qui est emporté par une douleur impossible à maîtriser.

Des soubresauts musculaires pulsant à partir de mon coté gauche s’avançaient  en vagues de peau, s’élevaient dans ma poitrine du bas vers le haut des cotes, vers la bouche et finissaient comme une énorme vague épuisés sur la grève.

Une envie de vomir tourna court, coupée par ma peur. Une explosion, un tremblement d’émotion s’agitait en moi. Comme un nuage d’orage, une boule noire semblait me dominer, je n’en étais plus qu’un contour. Quelques mots retentirent à mon oreille sans que je puisse les remémorer avec certitude, consciemment. Peut-être y avait-il l’image d’un écrasement, de quelque chose qui m’avait été fait ? ? ?

Une explosion, un tremblement d’émotions s’agitait en moi comme si au sein d’une enveloppe corporelle, un dragon enfoui se montrait, sortait de sa tanière.

Le couple s’était rapproché de moi, chacun portant une main sur mon épaule, priant le Christ, Le Seigneur, demandant sa miséricorde, sa compassion pour la douleur de son fils, invoquant son nom, sa tendresse. Leur présence, leur voix me  soutenait, me reliant ainsi à la réalité, à ma réalité, à l’ambiance de paix vécue les dernières heures.

Après un temps indéfini, mes sanglots s’apaisèrent, la vague était passée, je retrouvais mon équilibre, ma conscience et passais alors, sous leur conseil, quelque temps en prière dans le silence de l’oratoire.Les spasmes se poursuivaient plus doux, rayonnant toujours à partir de cette zone réveillée comme un cratère de volcan.  Ma peau en surface vivait d’un mouvement de vague. Un nœud était en train de se dénouer, de s’ouvrir.

Le lendemain, lors d’une procession en couple, je marchais en chantant le refrain de la litanie des Saints. « Saints et Saintes  de Dieu dont la vie et la mort ont chantés Jésus-Christ sur les routes du monde, Priez pour nous. »

Mes larmes coulaient en torrent, sans la moindre tristesse, de joie presque. Elles coulaient sans honte, comme un petit ru inépuisable, pendant le temps de la litanie, mouillant à saturation mon mouchoir. Je pleurais, je pleurais toutes les larmes de mon corps. J’étais soulagé d’un vieux chagrin.

La vitre prenait son sens, elle symbolisait pour moi la barrière derrière laquelle je me réfugiais et qui venait brusquement de se fissurer, la porte était le Christ en qui, par ce couple, j’avais osé remettre une souffrance qui m’envahissait et qui s’était vidée comme un abcès

Mars93-F26