Hoogstraten

L’ambiance spéciale de la retraite charismatique avait modifié l’état de stress qui se vivait depuis longtemps tant au point de notre couple qu’au point de vue du travail. C’était la décompression totale et d’une certaine manière l’abandon à l’atmosphère chantante qui s’installait dans le groupe de 80 personnes. Se laisser porter en confiance par rapport aux évènements vécus sur place. Le souvenir d’une retraite précédente et de la paix intérieure que j’y avais retrouvé s’associait  silencieusement à l’atmosphère déjà en train de se construire et accélérait  ma confiance et ma détente.

En entrant dans la salle d’enseignement, séparée du couloir par une grande baie vitrée, pour la session du matin, je pris la vitre du panneau voisin de la porte en pleine figure, en plein nez. Ma distraction, se concrétisait d’une manière brusque, par un bang sonore et par une vive douleur entre les deux yeux, sur le nez,  me laissant un  peu assommé. Rapidement, je gagnais ma place pour y soigner, en la frottant tout doucement, la zone douloureuse.

Au cours de la retraite, mes pensées me ramenaient au sens qu’ont nécessairement les évènements qui nous touchent de près, et cette réflexion me conduisait en toute logique, pour rester conséquent à rechercher le sens de ce coup de massue.

Est-ce que cet évènement n’était pas signe, un signe frappant. Ne fallait-il pas y voir une interpellation ? N’y avait-il pas un sens. Cette vitre, n’était-ce pas, l’obstacle important invisible à mes yeux. L’essentiel que je ne percevais pas. Que pouvait me dire ce choc, avait-il ici et maintenant un sens ?

Le soir, en échangeant avec mon épouse, l’impression nette d’un sens me vient à l’esprit, la porte manquée était la clé du problème, ne fallait-il pas passer par la porte. Évidence mais que signifiait cette porte et que représentait cette vitre.

L’image des clés suspendues au-dessus du linteau de la porte d’entrée du living prenait un sens nouveau, ultime. Depuis longtemps une collection de 6 clés anciennes, attendait la septième, symbole de la découverte la plus importante qu’il me restait à faire. Sans que chacune ait un signification  définitive, la dernière devait symbolisé une étape importante, symbolique du chiffre sept.

Ma décision était prise, ce serait la croix du Christ. Dans la foi chrétienne, le christ avait sauvé le monde en mourant sur la croix. Il était mort pour nos péchés et pour prendre en charge la souffrance du monde. Cette vérité chrétienne s’imposait face à cette septième clé. Ma foi, religieuse me conduisait à une vie plus authentique, plus profonde. C’était le Christ, l’ultime clé, celle qui prime toutes les autres, celle qui ouvre toutes les portes.

Le lendemain, je me présentais auprès d’un couple animateur  pour déposer dans la foi l’un de mes fardeaux, si difficile à gérer, ma tristesse, ma tristesse profonde qui se manifestait depuis si longtemps déjà et qui était trop souvent ma compagne de vie.

Ce sentiment récurrent avait émergé l’année dernière, depuis le rêve lors d’une nuit d’été pendant nos vacances dans la prairie du camping au bord de l’ Ardèche. A cette émotion profonde de la nuit, était associée le souvenir clair et net de tous les abbés, professeurs au collège où pensionnaire, j’avais passé de nombreuses années dès ma sixième primaire. Et depuis ce rêve, une tristesse permanente, consciente, me collait à la peau.

Dans des moments plus difficiles, à tous moments même, elle essayait de plus en plus fort de parvenir au jour, a travers des petites larmes dans le coin de l’œil, où au travers de l’humidité permanente qui habitait depuis quelques semaines mes yeux. Elle luttait pour apparaître sur mon visage, par des plis et des mimiques tristes, dans ma vue, lorsqu’il y avait un peu de vent frais, lorsqu’un blague parvenait à mes oreilles. Je luttais contre cet envahisseur de mon visage et de ma vue. L’avis et les soins de l’homéopathe n’ayant rien fait de ce vieux chagrin.

Ce matin de retraite, je venais partager, déposer cette tristesse et demander à ce couple qu’il prie sur moi, qu’il intercède pour que cette source intarissable qui m’envahissait soit apaisée, guérie peut-être. J’évoquais la source possible de celle-ci en rapport avec l’époque du collège et de ma vie de pension.

Etait-ce l’angoisse due aux pleurs de mon frère lorsqu’il avait vécu sa première année de pensionnat et ses pleurs du dimanche matin, avant le retour en pension le soir. Etait-ce mon entrée en pension l’année suivante. Etait-ce la mort de ma sœur, cinquième de la famille, bébé prématuré né à l’age où j’étais adolescent  et que je n’avais pas pleuré! Mystère ?

Aux questions posées concernant les circonstances de la mort de la petite, je leur livrais une vérité qui s’était dissimulée dans ma mémoire. La dernière fois que j’avais vu le bébé dans la couveuse, où il luttait pour la vie, c’était à la clinique en ville à un age que je ne pouvais préciser. Sa mort nous avait été annoncé plus tard comme inéluctable. Aucun rite n’avait marqué sa mort, aucune messe d’ange n’avait été prononcée, me semblait-il. Mon père seul, s’était chargé du corps et l’avait pris en charge dans une boite à chaussures pour l’enterrer dans la tombe familiale.

D’énormes sanglots jaillirent de mon plexus. Mon corps s’agitait sous ceux-ci comme le corps d’un enfant qui est emporté par une douleur impossible à maîtriser.

Des soubresauts musculaires pulsant à partir de mon coté gauche s’avançaient  en vagues de peau, s’élevaient dans ma poitrine du bas vers le haut des cotes, vers la bouche et finissaient comme une énorme vague épuisés sur la grève.

Une envie de vomir tourna court, coupée par ma peur. Une explosion, un tremblement d’émotion s’agitait en moi. Comme un nuage d’orage, une boule noire semblait me dominer, je n’en étais plus qu’un contour. Quelques mots retentirent à mon oreille sans que je puisse les remémorer avec certitude, consciemment. Peut-être y avait-il l’image d’un écrasement, de quelque chose qui m’avait été fait ? ? ?

Une explosion, un tremblement d’émotions s’agitait en moi comme si au sein d’une enveloppe corporelle, un dragon enfoui se montrait, sortait de sa tanière.

Le couple s’était rapproché de moi, chacun portant une main sur mon épaule, priant le Christ, Le Seigneur, demandant sa miséricorde, sa compassion pour la douleur de son fils, invoquant son nom, sa tendresse. Leur présence, leur voix me  soutenait, me reliant ainsi à la réalité, à ma réalité, à l’ambiance de paix vécue les dernières heures.

Après un temps indéfini, mes sanglots s’apaisèrent, la vague était passée, je retrouvais mon équilibre, ma conscience et passais alors, sous leur conseil, quelque temps en prière dans le silence de l’oratoire.Les spasmes se poursuivaient plus doux, rayonnant toujours à partir de cette zone réveillée comme un cratère de volcan.  Ma peau en surface vivait d’un mouvement de vague. Un nœud était en train de se dénouer, de s’ouvrir.

Le lendemain, lors d’une procession en couple, je marchais en chantant le refrain de la litanie des Saints. « Saints et Saintes  de Dieu dont la vie et la mort ont chantés Jésus-Christ sur les routes du monde, Priez pour nous. »

Mes larmes coulaient en torrent, sans la moindre tristesse, de joie presque. Elles coulaient sans honte, comme un petit ru inépuisable, pendant le temps de la litanie, mouillant à saturation mon mouchoir. Je pleurais, je pleurais toutes les larmes de mon corps. J’étais soulagé d’un vieux chagrin.

La vitre prenait son sens, elle symbolisait pour moi la barrière derrière laquelle je me réfugiais et qui venait brusquement de se fissurer, la porte était le Christ en qui, par ce couple, j’avais osé remettre une souffrance qui m’envahissait et qui s’était vidée comme un abcès

Mars93-F26

Pulsations.

Pour la deuxième fois, j’entrai dans son atelier de respiration pour une séance de soins, pour être accompagné dans la recherche d’un mieux-être et mettre un terme à cette toux irritante qui m’avait tant épuisé l’hiver dernier. Spécialiste du souffle, elle devait maîtriser les techniques me permettant, du moins, je le supposais de dissoudre ce réflexe violent montant de dessous ma côte gauche, en aboiements.

Toux sèche qui résonne interminablement sans pouvoir s’arrêter et qui m’avait lors d’un début de bronchite en Février conduit à un blocage de respiration.

De la première séance trois semaines plus tôt, je me gardais que peu de souvenirs sinon au bas de la colonne, le réveil de la zone sensible d’où partent mes lumbagos successifs et la matérialisation autour des vertèbres sacrées d’une sorte de gaine, de manchon décalé de l’axe et indiquant un réveil cellulaire.

La respiration forcée ne m’avait pas conduit dans des démonstrations excessives et bruyantes, comme je l’avais imaginé. Il n’y avait eu, ni cris, ni sanglots, ni larmes comme parfois décrites dans la presse. Tout avait été sous contrôle, mon mental était resté le maître.

Spontanément pendant l’échange avant de plonger dans la séance, elle m’avait donné, pour la seconde fois, le nom d’une collègue proche de mon domicile ce qui m’avait étonné. Était-je à la bonne adresse ! Ne fallait-il pas cette fois tenir compte de son conseil, risquer une autre rencontre !

Mais l’essentiel n’était pas là, il me fallait entrer dans l’exercice, me coucher, me détendre et parcourir le processus qui faisait l’objet du jour. De mon côté j’avais la charge d’être présent à ce qui se passait, de laisser faire, d’observer sans intention les idées qui passaient, tranquillement sans m’y accrocher. L’exercice commençait avec sa main posée sur mon ventre simplement point de guidance, de soutien, élément du parcours supposé thérapeutique. Couché sur le tapis de sol, tête à peine soutenue par un coussin moelleux, je prenais conscience de ma position, de ma peau qui s’appuyait sur le sol et me laisser aller, voguer comme une barque sur les flots.

Les bruits me parvenaient lointains, comme un élément de décor sonore. Simplement sa main, ses mains par appui successif définissaient ma limite corporelle et m’apportait une présence de chaleur au travers de la couverture. J’avais quitté la force de la pesanteur et me trouvait allongé comme au temps du berceau, alangui sans tension. Ma peau appréciait la présence légère de ses mains chaudes discrètes et douces et me renvoyait à des sensations passées, semblables j’imaginais à celles reçues au berceau. Méthodiquement, elle passait mon corps en revue comme pour y mettre une compresse, entièrement, ne s’attardant pas, dans un rythme lent et ferme selon l’usage, sa pratique. Dès le départ le manchon sensible autour de mes sacrées et de l’une ou l’autre lombaires s’était matérialisé au centre du bassin. Aucune tension, douleurs n’existaient.

De temps à autre, une respiration plus profonde se mettait en mouvement et je laissais faire. Il n’y avait pas, comme la fois précédente, la respiration profonde téléguidée par mon mental. Cette fois tout était en douceur selon la demande interne, sans intervention de ma part ou de la sienne. La technique d’approche était bien différente. C’était le laisser-faire complet. De temps à autre un petit gargouillis s’ajoutait au bruit de l’extérieur et à sa présence que je ressentais proche, que j’entendais bruissante. J’étais inerte comme un gâteau que le pâtissier mettait en forme par sa palette, dressant les bords.

De sous ma cote, le spasme habituel engendrant la toux, s’élançant comme un réflexe agressif vers la gorge, ne se manifestait plus sinon dans une trace mémoire de sa force passée. S’était-il dissout dans la détente générale du moment ?

De mes flancs passant, par les pieds, ses mains étaient à présent posé sur ma tête, entouraient mes oreilles, descendaient vers les joues quand par réflexe un frisson, un spasme démarra vers le bas, vers le ventre qui se mit à vivre, à s’éveiller. J’étais entré dans une zone inconnue, il n’y avait plus là qu’un mouvement incontrôlé, existant malgré moi, au-delà de mes viscères ou de mes os. Une pulsation s’était mise en route indéfinissable car inconnue, puissante remplissant l’espace de matière en un battement semblable à celui de l’horloge qui discrètement m’avait accompagné lors de cette descente dans mon corps.

Ce n’était pas un va-et-vient mais plus le pétrissement de la pâte que j’étais devenu. Mouvement, pulsion, onde vibratoire, au-delà de l’aller et du retour, indépendant. J’étais occupé par une énergie qui ne venait pas du coeur car elle n’en avait pas le rythme, le battement. Le pétrissage semblait la métaphore la plus adéquate pour décrire ce mouvement, j’étais une pâte, malaxée dans un pétrin.

C’était sûr, un événement m’était donné, comme un cadeau inconnu et mystérieux. La vie pouvait être son nom. Elle pulsait dans mes tripes.  Une énergie subtile, dépassant mes classifications, était là. Je n’étais avec mon corps que le support de l’événement, pur don à mon égard, essence subtile, puissante, pulsante. Une force tranquille m’habitait.

Je revenais d’un trip sensations exceptionnel, d’une expérience basique. Puis l’éphémère sensation s’apaisait et me laisser sur le sol songeur. J’observais sans jugement, me laissant faire, spectateur de la vie qui me portait. La vie en moi, m’était devenue consciente. J’en étais son utilisateur, son bénéficiaire, comme le cavalier sur sa monture, indépendante, autre mais solidaire, sans confusion.

La séance achevée par le retour à la position verticale la reprise en main du mental s’était faite. Après un court commentaire sur la séance, je ne pouvais que m’incliner devant ce cadeau de la vie qui m’avait montré ce qu’elle était dans mon quotidien pure énergie puissante sur laquelle tant bien que mal, je chevauchais.