Douleurs dans les pieds.

Depuis des semaines, des jours, j’ai peine à certains moments, le matin à poser un pied devant l’autre. J’ai mal aux pieds. Mes appuis me font mal. Douleur sourde qui s’exprime malgré moi. Difficulté d’avancer sur mon chemin, de prendre à bras-le-corps la journée qui commence.

Ah prendre mon pied pour l’adoucir, l’assouplir lui rendre sa plasticité. Mais comment ?

Quelques massages de pied à l’occasion pour changer la donne, pour atténuer ces douleurs. Quelque chose bloquait là, en dessous, exprime sa peine, son insatisfaction.

Douleur-tension, douleur-message.

Quatre ans plus tôt une douleur comme une aiguille me transperçait le pied gauche. Douleur fulgurante m’empêchant presque de prendre appui sur le trottoir. Douleur passagère juste avant de prendre le bus pour une visite de courtoisie à mon ancien lieu de travail. Douleur qui exprimait mon désarroi, ma souffrance d’avoir dit adieu à ce lieu qui m’a comblé les dernières années. Ambiance vivante et dynamique où j’étais devenu au fil du temps le doyen puis un des premiers pensionnés.

Maladie de Morton pour les érudits, douleurs semblables à une épingle traversant la plante du pied. Douleur qu’une semelle atténue, semelle surnuméraire.

Douleurs aiguilles qui s’atténuent au fil du temps. Marche tranquille qui suit et qui atteste d’un mieux. Retour de cette douleur sous une présence plus large atténuée et sourde qui atteint plus l’espace sous les orteils. Tensions qui construisent un coussin de peau épaisse comme pour protéger cette plante de pied qui fait des siennes.

Est-ce fondamentalement difficile de me mettre en route le matin?

Ma vie est en bascule, mes certitudes effacées, mon cœur brisé. Mes pieds aussi expriment cette douleur qui me traverse. Insensibilité qui s’évanouit pour libérer d’anciennes douleurs. Changement d’allure, de structures qui entraînent de fil en aiguille les tensions d’appui pédestre. Douleur mouvante qui va et vient qui semble s’atténuer mais qui est là sournoise.

Par la fenêtre à la session de méditation, je fixe le marronnier au centre du parking. Il est en fleurs à cette saison. Son tronc trapu s’enracine quelque part dans le sol sous d’innombrables racines.

À mon image extérieure s’anime une image intérieure, mes pieds sont sur le sol, ils s’enracinent, plutôt ne s’enracinent pas bien. J’ai des appuis déficients, mes orteils sont crispés et sont là comme décor sans participer au portage de mon corps, seule une partie du pied est utile.

Du côté intérieur, je sens la voûte plantaire, je la sens, je n’ai pas les pieds plats. Mais mes doigts de pieds, là devant n’y sont pour rien sinon comme un décor inutile et encombrant. Comme un hiatus dans le flux de la portance

Symbole de prudence, d’inaction peut-être ?

Ils sont là décors, attendant un réveil qui tarde.

Enracinement à revitalisé à l’avant pour améliorer le flux d’énergie qui s’offre par la terre.

 

L’éveilleur

IMG_0873L’église, que les circonstances avaient choisies, pour lui rendre hommage, était à deux pas de sa résidence depuis longtemps. L’avait-il fréquentée, visitée je n’en avais rien su. Sans doute lors d’une cérémonie identique qui avait précédé la sienne.

Érigée près d’une vaste place, elle en était séparée par une ceinture de tombes anciennes, lambeau de terre mince en façade, du cimetière sans doute désaffecté, autour d’elle. Pour accéder à l’entrée et au porche, un passage pavé à l’ancienne avait été aménagé, un mètre à peine de large, au sol une inscription lapidaire « Famille X ». À gauche à droite des monuments funéraires en urne-pilastre de 3 m de haut surmontaient les concessions de famille sans doute de notables. Avait-on enterré à l’église, comme dans les plus anciennes ? Etait-t-elle relativement récente ? Ce qui m’importait à ce moment, c’était plus du niveau symbolique, l’église, et le rapport à la vie, à la mort.

Sa mort, après un long combat était inéluctable. Il rassemblait ainsi en une seule fois pour le dernier au revoir, sa famille proche et étendue, ses amis, ses connaissances. Sa forte personnalité, sa convivialité, nous avaient tous marqués. Son attachement, ses racines étaient manifestes tout autant que le plaisir qu’il avait de voyager sur les mers et au-delà. Patriarche, capitaine, c’était un rassembleur, une personnalité qui laisse des traces, qui marque. Une devise récente qu’il affichait fièrement sur son T-shirt était

« Mouton oui, mais différent des autres »

Avec lui rien n’était pareil tout été abordé autrement et souvent comme Don Quichotte, il pourfendait ce qui tournait mal à son goût, autour de lui.

Son attachement à la langue de nos anciens, balayée après la guerre par la modernité, occupait une partie de son temps. Temps qui le ramenait à ses années d’enfance quand il avait vécu chez les grands-parents paternels, séparé de son père par la guerre, de sa mère par la maladie et la profession. Brillant intellectuel, pédagogue dans l’âme, il avait transmis à ses enfants, ses petits-enfants, ses enfants adoptés, le sens du devoir, de la rigueur, de l’effort.

Vif, alerte, il avait la dernière année, lutté pour sortir d’une maladie sans issue qui l’avait tué à petit feu. Sa grande sensibilité bien cachée était ressortie comme un déluge lors d’un concours de cornemuse, entre clans, en Écosse. C’était cela que ses enfants avaient voulu mettre en évidence, au second degré, pour son entrée à la cérémonie d’hommage, à l’absoute.

Le petit cortège était précédé d’un joueur de cornemuse, engagé par les petits-enfants pour dire à tous qu’au fond il était profondément humain attentif respectueux de celui qu’il rencontrait, qu’il écoutait.

Pour la lecture de l’Évangile, sa femme avait choisi la lecture de la graine de sénevé qui doit pour se perpétuer mourir. Était-elle dans la pensée de Pâques qui avait été fêté quelque jours avant, intuitivement, culturellement sans doute mais consciemment, j’en doute. Elle oscillait au gré des vagues de la modernité et avait jeté le bébé avec l’eau du bain. Mais un sens profond agitait la famille, les échanges par téléphone s’étaient multipliés. Le fruit qui en ressortait était le témoignage de tous, rassemblés derrière le micro, à l’assemblée à la fin de l’office.

Ils, elles n’étaient pas dans le regret, stérile et larmoyant. Chacun agitait pour tous clairement distinctement ce que le patriarche, le père, le papa avait fait pour eux, en quoi il avait été graine pour donner pour chacun un fruit bien personnel « Il m’a appris, il a été semence, j’en garde ce fruit. »

Je m’inscris dans sa lignée, porter du fruit, mon fruit.

Y a-t-il meilleure image de mort et de résurrection. C’est là le sens profond acquis dans cette église du Vieux village.

Il quitte l’assemblée précédé par le joueur de cornemuse pour dans quelques jours rejoindre la terre familiale adoptée par ses parents qu’il y a longtemps, son âme d’enfant avait perdu, dans une rupture violente d’un attachement, jamais exprimé.

De lui, je garde la semence qu’il a semée en moi. Lors de nos premières rencontres, un jour de Toussaint sur la tombe familiale, il s’interrogeait en miroir.

« Mais où est l’arrière-grand-père paternel, porteur du Nom »

Absence perdue de vue qui depuis me travaille. Sa quête, par personne interposée, ma quête ?

Quête impossible mais sens des racines, de la vie, de l’amour qui du portage au baptême, au portage à la mort, nous rend vivant.

Pour la première fois, à Pâques.

IMG_0865Pour la première fois depuis qu’ils étaient orphelins, mes trois petits-enfants avaient acceptés de passer une journée à la maison sans leur père. Pour les garçons à l’occasion, il leur arrivait de venir chez nous sans trop de difficultés mais pour leur sœur, c’était un  » Non » catégorique. Pour ces vacances de Pâques, elle avait accepté la proposition de faire du shopping avec sa grand-mère pendant que j’allais avec les garçons visiter le musée des Sciences naturelles. L’événement était de taille et le bienvenu surtout car cela supposait de sa part un pas vers le retour à des relations normales et conviviales.

Était-ce sa pré-adolescence, le moteur de son mal-être, de son agressivité ? Chaque fois que nous étions sur son territoire d’orpheline, d’une certaine manière, elle repoussait toutes tentatives de réconciliation, de bien vivre ensemble.

C’était la tigresse de service, toujours prête à en découdre sauf ce jeudi ou son cadre de références semblait avoir bougé.

Qu’allait donner cet après-midi qui s’annonçait, après nous avoir déposé à la gare pour notre expédition culturelle !

L’inattendu, la surprise était venue par le délégué de la compagnie des eaux qui avait sonné pour proposer le remplacement du compteur à eau arrivé à son terme légal. Il proposait de le remplacer illico car datant de 2003, ce jour où plus tard sur rendez-vous. Vu les courses prévues, l’option fut de choisir le rendez-vous. La porte du changement s’ouvrait.

 » Tiens le compteur d’eau à mon âge, dit-elle, il est de l’année de ma naissance. »

Les souvenirs que lui partage sa grand-mère sont divers, multiples. Elle les accepte sans réserve. Elle s’ouvre à un échange sur le passé, comme jamais avant. Elle n’est plus sur son territoire, tout semble possible.

« Tu sais lui dis sa grand-mère, j’ai offert pour son passage en clinique une belle valise à ta mère, cette année là. »

« Ah oui la valise, je l’ai toujours »

« Tiens je croyais qu’elle était perdue, égarée,. Ton père ne la retrouvait pas. Il la cherchait !  »

La confusion se leva, chacun avait un souvenir différent, le père d’une valise PVC dur, mon épouse d’une valise souple avec des poches. L’objet perdu dans les imaginaires est retrouvé, l’objet, le grain de sable dans l’engrenage s’est écrasé, le mouvement se remet en place. Les conversations deviennent fluides apparemment, l’agressivité habituelle n’est pas au rendez-vous. Elle n’a pas la position de repli de sa chambre où elle passait souvent les après-midi de nos visites. Ici elle n’est pas chez elle.

L’atmosphère pourrait changer à l’avenir, la fluidité revenir par ce simple déblocage symbolisé par le remplacement du compteur à eau datant de 2003. Est-ce la remise à zéro des sensations, des sentiments négatifs. En tout cas l’image est belle et plaisante.

Synchronicité des états extérieurs et intérieurs. Notre vœu de retrouver avec elle la fluidité et la douceur, la tendresse va-t-il être exaucé ? Moment de grâce, entre elle et le temps consacré au shopping, à l’achat d’un petit cadeau pour tous pour la fête de Pâques. Fera-t-il merveille ?

L’avenir s’est ouvert sur une autre dimension.

À la fin de la journée, elle s’est associé à la fête du Dimanche suivant, en acceptant de préparer un gâteau, qu’elle fera à merveille. Elle est dans la participation, dans le soutien de la fête que sa mère remplissait si bien face à mon épouse. Dans les trois jours, ils reviendront avec le gâteau sec.

Comme avant la fluidité familiale s’était remise à couler. Je le crois. C’est Pâques, c’est la résurrection, le retour à une autre dimension familiale.

Elle en a pris le parti ? Croisons les doigts !

Un ange est passé.

Nouvelle décennie en vue.

La tension nerveuse entre nous était à son comble, d’un niveau rarement atteint. Nous étions comme chien et chat et pour le moindre détail, c’était l’échange verbal stérile et agressif. Nous déchargions notre stress l’un sur l’autre.

Cette circonstance me peinait beaucoup et j’essayais d’y trouver du sens, de comprendre ce qui n’allait pas pour y remédier.

Mais était-ce possible ?

Le mal était aussi chez elle physique. Chaque aliment qu’elle consommait était après un certain temps remis en question. Il était la cause de ses douleurs au ventre, de ses courses régulières pour vider ses intestins de ses humeurs. Seuls des granulés homéopathiques semblaient atténuer l’espace d’un moment. Ses visites médicales régulières chez un pour ses articulations, chez l’autre pour ses infections multiples et récidivistes, chez le troisième pour je ne sais quoi car elle se cachait n’entrait pas dans la mise sur la table de son mal être car il y en avait, manifeste bruyant agressif.

Il fallait aussi ajouter cette propension morbide à veiller une grabataire, plus bas au home avec une autre bénévole de ses amies. Devoir d’intervenir à la fois pour apaiser la douleur de celle qui ne voulait pas mourir, d’humeur souvent revêche et qui malgré cela l’attirait pour un bénévolat d’apaisement fraternel, difficile à saisir, où elle était mêlée avec cette amie. Mission périlleuse de compassion.

Et pour couronner cette ambiance difficile à gérer, à accepter se profilait à grands pas, à l’horizon, la fête qu’elle s’était promise pour marquer en famille dignement, le passage du cap de sa nouvelle décennie. Évènement organisé pour être dans la vie comme elle disait. Sans doute aussi pour sortir de l’atmosphère difficile dans laquelle son état de santé, ses maux de ventre l’avaient plongé. Antidote, remède, j’osais l’espérer.

Rien ne tournait rond.

Tant bien que mal, je m’en protégeais dans l’incompréhension, l’impuissance car mes interventions quelles qu’elles soient été suivie de ses colères, de la décharge de ses frustrations. Au lieu de passer un temps serein, de profiter des jours qui s’écoulent malgré nous sans doute, de se faire du bien.

Après une idée, une autre suivait. Agitation, battements de mains comme pour s’enfouir des remugles qui s’agitaient dans son quotidien.

Trois jours avant la date de la grande fête, elle prit la décision d’annuler celle-ci. Un fait l’avait submergée. Elle n’avait pas l’appui sur lequel depuis des années elle comptait, celle de notre aînée décédée. Son absence s’était marqué de plus en plus jusqu’au moment où elle ne résista plus à ce manque et annula tout.

Comme par magie, sa tension nerveuse se libéra, ses angoisses disparurent. Elle quitta les eaux troublées, agitées du dernier mois pour entrer dans un lac de quiétude. Elle était guérie de son agitation. Ses maux de ventre semblaient s’apaiser. Son sommeil devint plus régulier, la tempête était passé.

Elle reporta sa fête à Pâques.

Résurrection, reprise en main, sortie de crise. Notre plus jeune fille dont l’anniversaire était le jour suivant le sien semblait aussi à cran. La petite fête autour d’un repas avait été décevante, les tensions dominées. La joie simple de la découverte et de la rencontre dans un bar à sushi qu’ensembles, nous découvrions s’étaient évanouies.

Distance prise par la plus jeune par rapport aux humeurs de sa mère.

Cordon ombilical de la lignée des mères qui est en train de se couper?

L’idée de cette lignée revenait dans mon champ de perception . Et si tout ce qui se vivait chez elle maintenant n’était que la décharge des émotions reçues de sa mère quand la grand-mère à 30 ans dut, après une longue lutte pour rester en vie, abandonner et quitter ses enfants.

Mois de Mars qui rappelle les liens ancestraux blessés, de cette lignée de femmes touchée par le destin et qui n’ont jamais été exprimés sinon par les mots qui s’expriment maintenant dans les visites à cette moribonde, image de la mère souffrante qu’il était impossible d’aider, qu’il faut laisser partir car c’était sa vie pas la sienne.

Transmission à décanter, à rendre à ses propriétaires, consciemment.

Exposition, d’hier à aujourd’hui.

Le travail de préparation des trois derniers jours avait rassemblé quelques bénévoles, à la maison paroissiale, pour élaborer les panneaux informatifs de l’exposition, prévue lundi à l’église. Quelle était la place de la communauté, hier et aujourd’hui, dans le voisinage de l’église ?

Comment ceux qui nous avaient précédés faisaient-ils pour exprimer leur foi, leur religion, leur temps libre.

Des témoignages écrits retrouvés dans les archives de la cure avaient donné de multiples aspects à ce projet. Les visites auprès des anciens pratiquants avaient récoltés quelques photos anciennes, des souvenirs. Pour ma part je m’étais attaché la procession, les communions, la maison paroissiale, les cimetières, l’ancien et le nouveau.

Les grilles livrées samedi pouvaient être décorées, d’autres étaient encore à installer. C’était le branle-bas de combat car à 18 heures le vernissage allait rassembler les invités. Chacun dans son domaine faisait progresser son chapitre. Les premiers panneaux installés, une jeune dame entra dans l’église et s’informa

« Était-il possible de chanter quelques morceaux de mon répertoire sans gêner?  »

Bien sûr, pourquoi pas. De notre petit groupe aucune objection, elle soutiendrait notre moral. Dans le transept où elle s’était dirigée, elle entonna ses chants.

Surprise, émotions, miracle presque.

Sa voix cristalline s’élevait, résonnait sous les voûtes envahissant l’espace des nefs. A cappella, de toute la puissance de sa voix, elle donnait son aubade, morceaux d’un répertoire où elle excellait certainement.

Notre chorale et ses quelques voix restaient loin en arrière. L’église devait aussi y trouver un répertoire plus adapté à son âge, millénaire.

Quelle magie, quelle joie profonde rayonnait de cette petite dame, par la taille. Était-ce un échauffement, un entretien, un nouveau répertoire à mettre en forme. Mystère. Le questionnement aurait tout détruit.

Elle chantait en latin mais ce n’était pas du grégorien comme j’en avais encore des bribes enfouies dans mon passé d’acolyte. C’était un genre ancien splendide, adapté à la sonorité de l’église. Dans mon souvenir, le répertoire de Hildegarde Von Bingen, faisait son chemin. De toute manière, c’était de la musique ancienne.

Le cadeau d’un ange qui venait supporter notre travail de mise en place. Clin d’œil d’un monde extérieur pour notre entreprise folle, d’informer le voisinage, distant, indifférent.

La synchronicité de cet événement me touchait au plus profond, donnait du sens à notre démarche modeste, de montrer ce que ce petit village perdu dans l’urbanisation galopante avait pu vivre au cours des décennies précédentes.

À ce travail de recherche de mise en page des informations, je mesurais l’abîme qui séparait ce temps, de cette époque. J’avais assisté à la décomposition rapide d’un mode de vie dont je voulais faire revivre quelques épisodes. Le sens d’alors, la piété avais disparu. Tout n’était plus que bénéfice personnel, plaisir d’aller de venir, le plus loin possible, loin de l’atmosphère du village, loin des conversations amicales entre voisins quand ils se rencontraient dans les lieux de vie de proximité, le boulanger, le boucher, l’épicerie, la fête au village, les communions les mariages, les enterrements.

Entre le passé et le présent, je faisais le grand écart, soutenu par cette image puissante et forte de cet inconnue qui avait juste choisi le moment où notre petite équipe se mettait au travail pour exprimer, remettre à jour ce qui était sans doute une atmosphère de mon enfance, il y a longtemps, trop longtemps. Travail béni par cet ange.

Les coïncidences se multipliaient, une ancienne choriste déçue par la rigueur et la dureté d’un curé d’avant, avait poussé la porte de l’église un peu plus tard pour renouer avec l’ambiance du jubé qu’elle avait plus foulé depuis 15 ans. Elle avait pris en main l’orgue, s’était mise à chanter. En partant, elle m’annonçait le retour de l’ancien organiste, doyen en âge, qui avait 98 ans. Sevré brusquement de son univers musical qui s’était étalé pendant 60 ans, il souhait renouer avec son passé.

Des réconciliations semblaient en cours et ne fusse que pour cela, l’exposition avait donné du fruit.

Heureux présage pour la suite où les visiteurs seraient réveillés, reliés à leurs moments personnels, à leur mémoire ancienne.

Les étangs de Rolley.

DSCF5997La vue des étangs, à partir de la terrasse du château, m’avait touchée. Elle servait de décor extérieur à la table d’écriture où je m’étais inscrit. L’angle de prise de vue était difficile à appréhender, le soleil d’été écrasait la lumière de l’écran de l’appareil photo. Un peu au jugé, j’en avais pris quelques exemplaires. Le résultat final, de la prise de vue sur mon pc était probant, l’adage chinois  » Une image vaut 10 000 mots » prenait son sens.

J’étais ravi de la profondeur de champ qui s’éclatait sur l’une des photos.

Le parapet couvert par quelques dalles de schiste apparaissait dans le bord inférieur de la photo ouvrant, après quelques fleurs sauvages accrochées au mur, l’espace vers les bois au fond. Par dessus le premier étang, la digue du milieu limitant l’étang du bas de celui du haut, la prairie, le regard se portait vers l’orée des bois dans le lointain.

Dans un mouvement d’observation de la droite en haut vers la gauche en bas de l’image, d’amont en aval, le paysage lointain se précisait, s’éclaircissait. La mousse, les algues de la pièce d’eau du haut avaient disparus dans celle du bas. Le décor se précisait, s’ancrait au petit chalet couvert par une toiture à quatre pans, sur la rive. Le bord en schiste devenait margelle et invitait à la profondeur. Une première décantation s’était achevée invitant à un chemin de méditation, pour aller plus profondément dans son puits intérieur.

Comme une équipe de la coupe du monde de football, qui se déroulait à cette période dans le monde extérieur, nous étions onze autour de la table. Le capitaine nous avait conduit vers un but essentiel, l’intériorité. Chacun avait cheminé vers son centre, par petites touches, selon les thèmes proposés, rencontrant sa vibration intérieure, sa nature profonde.

Les textes travaillés, autour de la table ou dans le jardin, étaient devenus moins superficiels, s’étaient en cours d’exercices, précisés, enrichis, élagués sous la houlette de l’animatrice. Offerts au groupe lors de la lecture à voix haute, ils exprimaient aussi le cheminement de chacun.

Dans ce groupe d’inconnus ayant fait le choix de cette aventure intime, l’ouverture et l’écoute progressaient avec les textes, dans le respect de la singularité des auteurs, poussés à aller plus loin, par petits pas, dans la découverte de leur richesse intérieure.

Au fur et à mesure des exercices d’écriture, nous avions atteint une intériorité plus grande. L’eau de notre puits intérieur s’éclaircissait laissant voir le fond de notre pensée, de nos émotions.

Physiquement lors d’une balade en fin de séjour, nous avions fait un parcours initiatique autour des pièces d’eau, pour cheminer dans cette circonvolution vers notre centre, la fixant corporellement.

Nous allions allant, devenant comme disait Françoise Dolto, vers notre destin.  Mémoire d’étant, mémoire d’étangs qui s’affinent, qui touchent à la profondeur mystérieuse, à l’indicible, au Soi.

DSCF7227Pour conforter ce périple, l’expliciter, je trouvais dans ma réserve d’images la photographie d’un étang du voisinage où se reflétait clin d’œil de la nature, magie de la lumière, coïncidence, les nuages et le ciel. But ultime d’un voyage dans notre intérieur pour frôler ce qui nous rend enfant de Dieu.

Politesse.

Comme les autres jours, les autres fois, par habitude, par éducation, je marquais le pas pour laisser le passage et l’entrée dans le compartiment du train, à une dame d’une trentaine d’années. Hésitation nuancée, à peine perceptible. Celle-ci ne fit pas usage de la faveur qui lui était faite. Etonnement discret, volonté d’avancer quand même malgré la préséance, hésitation, recul. Regard vers la dame. Ca y est, nous étions entré dans un ballet subtil. Passera, passera pas, avancera, avancera pas.

Signe d’une différence dans le jeu subtil des égards. Pas d’écart de sa part à ce jeu sérieux de la politesse. Elle a l’âge où l’on sait encore ce que cela veut dire. Elle a la pratique de l’art contrairement à beaucoup de ces jeunes qui prennent sans vergogne leurs aises, qui laissent leur immense sac fourre-tout au milieu du chemin, en plein dans le couloir car ils ignorent les porte-bagages. Elle n’est pas du genre à s’installer sur au moins deux places, une pour elle et une pour son précieux sac à dos qu’il n’est pas question de déplacer pour offrir une place à celui qui passe à la recherche d’un siège. Elle ne s’excusera pas, insistante, pour faire comprendre qu’un sac n’a pas sa place sur le siège quand il y a des personnes debout dans le couloir.

Pourtant l’accord n’était pas parfait. Le ballet ne fonctionnait pas.

Nous étions dans le jeu de ceux qui savent et malgré tout, il y avait, comme un grain de sable, un élément non maîtrisé , inconnu qui s’était immiscé dans le rituel. Elle ne prendrait pas son avantage, dans son esprit, il était certain que c’était moi, qui avait droit à la préséance. Debout à bonne distance, après être passé le premier, quinze seconde plus tard, je m’interrogeais et une petite scènette du genre refit surface.

Pour son fils qui devait avoir plus ou moins douze ans et qui se vautrait dans le siège, une mère exigeait un moment d’attention pour faire passer son message. J’observais debout, dans le train bondé l’interaction de celle-ci et de son rejeton. « Veux-tu te lever pour le Monsieur. »  C’était de moi dont qu’il s’agissait. Le gamin rouspétait, sans doute fatigué par sa journée de vacances prise avec le train.

Autant lui laisser la place, assis toute la journée, je ne me sentais pas fatigué. Alors j’essayais discrètement de montrer à cette brave dame, que je patienterai bien, que ce n’était pas si important. Mais le débat, m’avait déjà échappé. Elle était en train de défendre auprès de son fils, ses principes et là ce qui était dit, était dit. Elle n’aurait pas accepté de perdre la face. J’allais avoir la place de l’enfant, bien malgré moi. Elle insistait « Laisse ta place, au Monsieur ». Avec un soufflement de bête blessée, de martyr, bruyant, dépité, vaincu, il s’exécuta. Elle avait gagné son combat et m’obligeait d’approuver sa démarche. Au nom de la bonne éducation, des parents qui essayent d’inculquer à leurs enfants, les bonnes manières, je pris la place et m’assis, sauvant, son autorité de mère. J’avais perdu au jeu, j’étais devenu un cas d’école, un point de référence, je n’étais plus l’anonyme, le passant, j’étais dans le rôle du » Monsieur respectable »

Aujourd’hui encore, et plus encore que l’année dernière, j’avais moi reçu la préséance, car j’avais blanchi, beaucoup blanchi. Ce n’était plus tout à fait la couleur »poivre et sel » mais  plus » le sel et un peu de poivre »

Hé oui, c’était là la cause de cette hésitation, j’entrais un fois encore, une fois de plus, définitivement ou presque par la couleur de mes cheveux dans une classe d’âge respectable.

Petite leçon de politesse, petite leçon de vie.

Rencontre d’un vendredi soir.

« Ah, je ne t’avais pas vu de suite. Comment vas-tu ? »

C’était hier, la première fois que depuis six mois, j’avais l’occasion de la rencontrer et d’échanger tranquillement en attendant que la file à la caisse avance. C’était une parenthèse gaie pour occuper ce temps d’attente.Comme à tous ceux, et à toutes celles que je rencontrais, je n’hésitais pas à m’épancher à propos de ma situation professionnelle et sur le sort peu enviable, sur le destin qui était le mien à ce moment.Elle rentrait de l’académie où elle terminait ses cours et se trouvait par hasard elle aussi dans ce supermarché.

Rencontre fortuite, agréable rompant mon oisiveté, ma solitude. Une rencontre au désert. Il y a un mois, j’étais actif, faisant des projets, préparant les activités futures. Aujourd’hui, j’étais là, entre deux caisses enregistreuses à faire la file agréablement. Nouveau chemin, nouvel espoir, nouveaux horizons. Descente lente vers l’inactivité, vers l’isolement, la quarantaine.

La conversation était gaie, nous abordions tout et rien à la fois, du quotidien, de l’instant. Quelque chose en elle avait changé, quelque chose de neuf se passait pendant que nous allions lentement vers le parking en échangeant. La conversation glissa à mon plus grand plaisir vers les rêves. Non pas de vacances ou de projets mais de nuit,. Ceux qui nous assaillent parfois avec tant de vigueur, tant de questions, tant d’étonnements. Sans doute avais-je acquis de solides notions dans les soirées qui s’étaient passées à la maison, avec notre interprète de rêves, il y a déjà si longtemps.

« Tu sais, je fais des rêves de mort, dit-elle ! ».

Oui,  mais ce n’est pas des rêves de la mort, ce sont des morts d’état, des morts qui président à des changements profonds. Etais-je en phase, ou en train de projeter mes idées au lieu d’écouter vraiment ce qu’elle voulait dire. Le monologue allait bon train, j’ignorais la nature de l’échange, j’étais bavard, j’étais troublé, elle me troublait.

Déjà dans le passé, l’odeur d’amande douce qu’elle transportait avec elle, me renvoyait aux effluves d’huile essentielle que nous utilisions dans un massage de thérapie. Etait-ce son odeur corporelle, son parfum qui à  nouveau réveillait, ravivait mes instincts sexuels, mon désir, ma virilité ?  Etait-ce sa voix chaude, grave et sensuelle ? Sa joie d’exprimer le plaisir de pétrir des formes féminines et  sensuelles qu’elle fabriquait depuis un temps en terre cuite, dans une obsession sans fin.

Des fourmillements énergétiques ranimaient dans mon bas-ventre un flux mystérieux. Mon corps à cet endroit semblait reprendre vie dans toute la surface du pubis. Comme si celui-ci s’était chargé et se reliait via mon corps vers le sien  dans un ensemble de frissons d’érotisme. Un pont s’établissait en moi, vers elle, sans aucun doute, un charme était réveillé, lancé, un réveil sensuel s’agitait dans mon bas ventre. Intensité nouvelle, magnétisme, lien nouveau, champ sensuel, s’éveillant après un long sommeil.

« A plus retard ! » « Au revoir ! », J’étais en route, dans l’obscurité, sur le chemin du retour. Frisson de nuit. tremblement du corps. Energie qui se dégage.

Un rêve m’éveille, me parle. Un homme est là derrière la porte, de ma cave, un arabe devant moi. Je prends peur, je m’éveille et brusquement. Que veut-il ? Que dit-il ? Qu’annonce-t-il ? Que me veut cet arabe dans ma nuit. Est ce un conte de mille et une nuit, un conte qui se passe dans un harem, dans mon harem intérieur

Colère posthume.

Colère qui comme un feu couve, tout au long d’un jour de travail, colère rentrée qui bouillonne et qui rebondit sans pouvoir s’exprimer.

Colère qui s’entretient, colère qui épuise, colère qui rayonne, colère qui magnétise.

Voisine et collègue agressée d’un non-dit assassin et qui me dit

« Je ne sais pas pourquoi, mais aujourd’hui mes mains sont toutes tremblantes »

Antenne de réception de mes émotions violentes.

Colère d’humiliation, colère d’avoir été dévalorisé, nié, rabaissé au niveau d’un moins que rien.

Humiliation profonde, de ne pas avoir été respecté, d’avoir été un marche pied pour contribuer à la grandeur d’un chef.

Blessure d’amour propre, où tout effort est balayé, où tout point positif est minimisé.

Jalousie de voir des préférences injustifiées, jalousie de voir qu’ a d’autres on donne en abondance.

Douleur d’être « écarté du feu de l’action, du plaisir de l’avantage dit en nature. »

Pauvreté insupportable, manque de considération, colère qui explose dans toutes les fibres de mon corps. Colère inutile qui tue mon enthousiasme. Colère rentrée du chien battu couché, muet de sa douleur et qui se lèche.

Colère stérile.

Temps d’apaisement donné par la grâce d’un texte que le hasard glisse au moment opportun, baume apaisant sur mes plaies vives.

Baume d’un ange de la subjectivité, baume d’un ange du pardon.

(J44)

-Pour Mars99-Février2000

Yo-yo

Emotion qui s’éveille à hauteur du ventre, animal souterrain qui se meut vers les cotes, occlusion voyageant cherchant une expression. Yo-yo.

Forte volonté qui repousse l’insecte se coulant sous la peau vers le cou.

Temps qui passe et qui chasse la peur des tissus.

Temps patiente, arrête l’émotion se réveille.

Taupe mystérieuse qui se creuse un passage plus loin, de plus en plus haut.

Sensation sous la peau, qui monte aujourd’hui bien moins loin que demain.

Emotion d’un mystère, trace du passé qui monte, qui monte. Yo-yo.

Emotion élastique qui s’élance et qui passe presque au travers de la gorge, émotion qui s’élève à hauteur de la bouche et qui vaincue s’effondre  pour rejoindre son antre. Yo-yo.

Vague vibrante qui monte jusqu’au épaules qui bloquent, vague qui se retourne, vague qui s’effondre. Tristesse qui se reprend pour mieux sauter demain. Yo-yo.

Coup de bélier, coup de butoir, vague montante, blocage.

Un non-dit se réveille et cherche la conscience, vague de fond qui veut se mettre à jour. Vague d’effroi qui se fige. Yo-yo.

Tristesse des bas-fonds qui noue la gorge affolée. Sensation d’enfance, qui cherche son chemin, profonde et réveillée, elle vient, elle monte. Yo-yo.

Tremblement du passé, tremblement actuel comme un monstre affolé, qui rode.

Mon corps veut redire ce qui l’a tant blessé. Yo-yo.

2/3/2000