Famille recomposée.

La demande de notre aumônier m’avait surprise, pour la première fois depuis près de dix ans, celui-ci demandait d’assister à la paroisse aux funérailles d’un résident de la maison de repos. Sa demande avait été relayée vers deux bénévoles anciennes ayant connu le résident. Comme je n’avais eu aucun échange verbal et proche avec le défunt, et son fils, je ne me sentais pas concerné.

C’est par le biais de la location de la salle pour le repas après la messe que j’étais entré bien malgré moi, dans le déroulement de la matinée. Gérant de celle-ci, j’avais répondu à sa demande de visite et rencontré cet homme endeuillé, qui je le savais par mon épouse, avait accompagné longuement avec fidélité et compassion, le déclin physique de son père. Plus d’une fois, en passant en voiture au supermarché, je les avais vu cheminant cahin-caha pour donner se donner un peu d’espace et de vie autre que celle du home.

Dans la conversation autour de la cérémonie en préparation, j’avais compris que la famille n’était pas étendue et que la présence de l’aumônerie, était souhaitée, qu’un groupe de prières dont il était membre enverrait aussi l’un ou l’autre représentant qui se joindrait à deux collègues. L’animatrice de ce groupe de prière faisait partie de mon cercle éloigné de connaissances et cela avait été le déclic pour me pousser à rejoindre moi aussi le groupe de motivés qui se constituait.

Comme convenu, mon épouse et moi étions présents pour accompagner par notre présence et nos chants la petite assemblée qui allait rendre le dernier hommage. L’église me semblait si vide et juste avant l’heure de la messe, nous avions déplacé le piano électronique pour que l’organiste, lui aussi convié, soit vu par le petit groupe, juste devant le pilier massif de l’église romane du village. Le groupe d’aumônerie étonnamment nombreux, était placé du côté droit, dans la nef pour faire foule. La famille était composée de la mère et de ses deux fils simplement et les voir suivre le cortège du fond de l’église vers l’abside m’avait impressionné et touche profondément.

Comment était-ce possible d’avoir un univers aussi réduit, de ne pas être entouré d’une famille, de cousins, d’enfants, de petits enfants, de cercles de connaissances. Le célibat des frères expliquait sans doute la chose en partie et me surprenait, un célibataire oui, mais deux, c’était étrange, presque incompréhensible, incongru. Je tombais des nues car souvent, à travers les arbres généalogiques, j’imaginais la descendance large souvent mais cette réalité me coupait le souffle. En tant qu’étranger, que membre de l’aumônerie, je me retrouvais lié, non par le sang, mais par l’ouverture et la compassion à l’autre vivant dans l’isolement et la solitude.

Alors que notre communauté paroissiale voit nombre de membres, nous quitter les uns après les autres, j’imaginais dans quelques années la situation que je vis aujourd’hui se multiplier. Qu’il n’y aura bientôt plus autour de certains que les marchands de fin de vie, d’ailleurs pesants dans cette cérémonie par leur quintet en vêtements sombres, avec cravate. Les liens sociaux se sont rompus, estompés, les gens des campagnes ont rejoints la ville et sont devenus des immigrés, des étrangers, sans liens, sans ressources locales et sociales. Incapable de nouer des liens, à vivre dans la relation d’une proximité bâtie dès l’école. Notre groupe d’aumônerie de la paroisse, sacristain et organiste, prêtre, deux représentants du groupe de prière, deux collègues de l’aîné faisait table autour de ce trio familial.

L’absence de relations était criante, s’était établie comme un cancer dans un quotidien qui semblait marqué par leur métro-boulot-dodo. Rien que du matériel, du concret. Pas d’affinité avec un cercle plus large.

Au fond déraciné de leur campagne d’enfance, ils avaient perdus le sens du jardin , le sens du substrat à travailler pour y loger des semences et en récolter le fruit. Etait-ce la fatalité qui les avait conduit là ou l’analphabétisme d’une cellule familiale qui n’avait pas en elle les germes de la vie ?.Avaient-ils perdu le sens de la fraternité ? L’amitié, l’ouverture à la communauté, la convivialité, la notoriété, l’appartenance à un groupe d’activités, de rencontres n’avait invité personne. Ils avaient été spectateur de la vie, pas acteur engagé dans leur société proche, devenue individuelle.

Nous étions là, bénévoles et paroissiens pour témoigner qu’il y avait autre chose que le métro-boulot-dodo. Aller vers la périphérie, comme nous y sommes invités par notre pape, pouvait être classé comme le motif de base de notre action, pourtant à y réfléchir, c’était plus l’engagement solidaire qui s’était construit au cours des mois de présence à la résidence qui rendait possible cette aptitude à faire front ensemble, à rendre cette situation inédite proposée par le hasard, bien plus humaine.

A à la demande du prêtre notre petit groupe, œuvrant dans le home s’était solidarisé unanimement pour faire présence, pour solidifier une activité hebdomadaire qui a le sens de l’amitié et de la compassion. 

Le frugal repas terminé, l’aîné, le cadet et la mère se rendirent, les mains libres, au fin fond de leur Ardenne, pour inhumer leur défunt.

Au bord du monde

Dans ma mémoire se promène un fait divers. Dans la rue voisine, un habitat léger a été incendié. Curieux. Pourtant je me promène régulièrement dans le quartier, souvent sur des trottoirs déserts vu la mobilité en bulle de chacun. J’arpente à gauche et à droite. Le profil du sol s’imprime dans mon inconscient, je monte, je descends, je ressent les vallons qui comme des doigts d’une main montent vers le plateau.

Sans moteur, à nouveau les sensations d’altitude, les courbes de niveaux envahissent mes perceptions dans ce quartier en périphérie semi-urbaine. Les fermes ont disparus, les prés, les champs sont tombés dans l’oubli.

L’hiver dernier, ce fait divers s’est concrétisé là au-dessus et au bord du culot, colline dont la pente forte monte vers la lisière de ce qui semble être un bois. Un habitat rond, insolite dans le paysage qui m’entoure. A cinq cent mètres, une escavée coupe le bord du culot et traverse ce qui avait été un bois, avant d’être une sablière. Cette bosse, je l’ai contournée plusieurs fois et sa géographie me parle, à travers tous les jardins et les arbres qui poussent où jadis les troupeaux paissaient.

Tiens, là au-dessus près de cet habitat quelques moutons d’un paysan dans l’âme, qui rechigne à tondre cette pente herbeuse.

A l’un à l’autre de mes voisins, je pose la question. « Connais-tu quelqu’un qui habite une yourte ? »  Ma question semble incongrue, inadéquate dans ce monde qui court au travail, au supermarché, autre part. En marchant sur le trottoir, je cherche ce qui pourrait ressembler à une entrée, à un chemin d’accès vers un terrain de fond. Rien comme indice, sinon que c’est du coté impair, et pour cela il ne faut guère être futé.

Puis dans le journal de la mutuelle, un article présentant l’habitat relance ma recherche, dope mon enthousiasme, c’est celui que je cherche, il me faut la visiter. Comment ont-t-ils fait ? Qu’est-ce qui les pousse à vivre ainsi haut perché, loin de la foule, presque dans l’anonymat ? Du moins pour l’instant car la législation sur l’habitat léger vient de prendre forme. Enfin un vide semble comblé, vide qui empêchait le développement de cette option différente pour le logement et la vie au grand air. Chez un ami, proche voisin du quartier, ma question trouve une réponse étonnante.

« C’est la fille de mon cousin et son compagnon qui l’occupe »

« Donnes-moi leurs coordonnées, j’aimerais les rencontrer. »

Plus tôt que de m’offrir la Mongolie, une promenade de quartier me suffit. N’est ce pas mieux et puis l’habitat léger me touche, mes enfants ont construit, en vue de la vendre une roulotte, dans le vocabulaire actuel, une tinyhouse. C’est du même genre. Comment les aider  à vendre la leur, immobilisée sans vie, le long de l’atelier du fils. Ma plus jeune fille est d’accord, elle m’accompagnera avec son fils. Elle sera mon alibi, le rideau qui cache ma curiosité, mes recherches sur comment c’était dans la vallée, jadis. Quelques échanges de mails et nous voilà muni d’un laisser passer, d’un mode d’emploi pour atteindre ce terrain de fond perché.

Le portail en bois, que je dois pousser est particulier, une roulette empêche celui-ci de frotter le sol. Aucun signe visible, ni sonnette, ni nom. Une boite aux lettres est en appui, sur le pignon, comme abandonnée. Nous entrons dans une propriété privée, avec précaution, je salue la propriétaire de la maison à rue, occupée à siroter son café en justifiant ma présence. « C’est pour la yourte, nous avons rendez-vous ! » Ses chiens tournent autour de nous. Panique de ma fille, mais ils sont gentils nous rassure la dame, simplement curieux. La pente de la pelouse est raide, je glisse presque vu l’angle de celle-ci, le sol en terrasse légère monte progressivement. Derrière une demi-haie, un escalier de terre, rendu praticable par quelques branches de contre marche. Nous voilà sur un plateau, la yourte y trône. J’agite lentement la sonnette pour annoncer notre venue, notre présence comme convenu.

Je me sens au bord d’un autre monde, devant un univers particulier. La yourte est posée sur un plancher qui surplombe le sol, d’un bon,20  cm. Elle me semble immense, sa taille vue d’en bas est toujours dans ma mémoire.

La jeune dame s’approche, nous faisons connaissance, clarifions le lien avec mon ami. Finalement, je connais son père et sa mère de vue. Ce dernier a voyagé régulièrement en train, comme moi, pour rejoindre son travail. Une bonne base pour vivre autrement, en dehors de la frénésie du monde moderne. A son tour, son mari se présente et nous faisons rapidement le tour de l’habitat, ses commodités, son jardinet où poussent les tomates. Echanges de banalités, de recettes  concrètes pour appréhender leur intérieur, y voir clair. Après une année de voyage autour du monde, ils se sont posés ici, le temps de préparer leur réinsertion au monde et dans un futur logement traditionnel dans un habitat groupé en pierre.

Partagé entre le rôle d’inconnu, d’intrus même je balance entre questions et considérations sur le monde environnant , sur ce qu’ils doivent vivre, un peu comme 100 ans avant, les habitants du vallon devaient le faire, dans la simplicité, la sobriété. Dans leur cas, avec en plus l’électricité et l’eau qu’ils ne doivent pas puiser en contre-bas à la source.

Nous entrons à présent dans le logis qu’il ouvre avec simplicité et nous découvrons l’espace intérieur, plus confortable qu’une roulotte. Un mezzanine leur sert de chambre à coucher. Ils sont à l’aise, sobrement.

Ce monde étrange m’impressionne, me touche par ses valeurs simples, fondamentales, inconfortable parfois sans doute. Notre échange se fixe autour de l’élément principal, le feu, essentiel pour affronter les intempéries et  l’hiver. Elle maitrise les paramètres de la conduite pour moduler ce poêle à bois, réguler la charge. Elle a le savoir faire, le doigté pour garder la braise vaillante jusqu’au lendemain, je le sens.

Ne pas être envahissant, rester au bord de la discrétion, juste passer, effleurer. Moment subtil où il faut prendre juste la durée pour ne pas gêner, pour les laisser gérer leur espace intime dont nous ne faisons pas partie. Nous sommes juste en train de butiner, de prendre quelques indices, avant de redescendre dans la turbulence du monde, là bien plus bas, au fond du vallon.
Pour la bienséance avec le propriétaire du fond, nous longeons le bord de la propriété comme il se doit, le chemin est d’ailleurs plus adapté.

Nous voilà de retour sur le trottoir, la parenthèse s’est refermée. Ma fille et moi emportons un moment de grâce, un moment d’étrangeté qui nous ramène à l’essentiel qu’ont vécu bien des générations de paysans avant nous, dans ce vallon. La symbiose avec la nature, la sensation d’être dans l’essentiel, la vie profonde et vraie, loin des gadgets de la vie moderne, dans la lutte quotidienne et prévisionnelle pour mériter les bénéfices simples et nourrissants d’une profondeur retrouvée.

Intermède musical.

Nous attentions la visite de notre petit fils et de sa sœur pour deux jours, en cette semaine de vacances de Pâques. C’était un événement car habitant à une heure de route, ce n’était qu’a l’occasion que nous pouvons les voir pendant le temps où leurs nombreuses activités et stages leur laissent quelques répits. Nous les avions à peine vu grandir vu l’éloignement et la séparation de leurs parents. C’était l’occasion de les situer dans leur évolution et les progrès qu’ils avaient fait depuis 6 mois. A mon grand étonnement mon petit-fils était équipé d’une tablette presque aussi grande qu’un format A4. Il avait emporté sa musique, ses jeux, et passait déjà son temps à jouer avec celle-ci.

Pour un peu entrer dans son monde, je lui proposais de se connecter à mon baffle, acquisition récente pour suivre la technologie et profiter d’un peu de musique, dans ce monde qui basculait technologiquement. Pas la peine de l’informer sur la nature des ondes, il connaissait comme un pro : « Bluetooth »

« Comment s’appelle ton baffle ? » me demanda-t-il.

Pour je ne sais qu’elle raison, pour l’indicer, je l’avais 6 mois plus tôt appelé                                               du nom que les petits enfants me donnent. « Patou » répondis-je !

Il me regarda surpris, n’en croyant pas ses oreilles. Comme si son monde s’ouvrait sur une autre réalité, sur les revenants, peut-être les fantômes. Sa sœur, comme une ombre, participait à son étonnement. Fier comme Artaban, il me fit connaître sa musique préférée, celle qu’il écoute en boucle, loin de mon répertoire classique. Mais à force d’en entendre des bribes, j’en connaissais vaguement l’un ou l’autre air. Je me rendais compte qu’il s’agissait de Rap. Je faisais ainsi connaissance avec Bigflo et Oli et leur chanson ; Plus tard .

« Je l’écoute tout le temps !» me dit-il et sa sœur 8 ans ajouta « Je connais la chanson par cœur ! »

L’étonnement avait changé de camp. C’était moi à présent qui découvrait leur intérêt musical et la prosodie de Bigflo et Oli , si éloignée de mes classiques, de mon répertoire de bonnes chansons françaises, avec des textes qui ont du sens et que les grands chanteurs francophones nous partagent depuis longtemps. Adieu ma culture musicale, mon souhait de leur faire entendre mon époque sans doute. Je débarquais sur une autre planète, sur une autre technologie. Avec adresse, il transférait sur mon baffle, avec délice, ses favoris qu’il allait chercher sur Youtube. J’avais un pied dans la nouvelle manière d’écouter la musique mais lui y était entièrement plongé.

Il n’avait pas besoin d’économiser l’argent pour s’offrir un CD en l’achetant chez le disquaire. L’écart entre le monde musical d’aujourd’hui et le mien venait d’apparaître dans toute sa profondeur. Il est vrai qu’à présent avec les fichiers musicaux que l’on charge sur son smartphone ou son ipod tout son univers musical est à portée de main.

Alors que j’avais l’intention de lui offrir la radio FM déclassée, je me rendais compte que c’était peine perdue car la musique obtenue via les émetteurs FM aériens basculait sur le DAB+ et qu’au fond, même la DAB+ ne l’intéressait pas. C’était déjà dépassé par le wifi maison ou via leur Smartphone ou leur baffle portable. L’aîné des petits fils venait d’ailleurs d’en acquérir un avec son premier job de serveur. Ils étaient équipés comme des rois et finalement j’étais hors de l’épure, hors du champ mode actuel, sans espoir de retour.

Que ma bibliothèque musicale serait probablement, à mon départ, mise aux puces si pas à la poubelle. Auraient ils encore l’appareil de lecture d’ailleurs. Mon dernier pc n’en possédait déjà plus un exemplaire. Tant par la technologie que par le contenu ringard de la musique qui faisait mon délice. Me voilà un adepte nouveau, de Bigflo et Oli, que d’ailleurs plus d’un grand parent branché semble connaître.

Quand je pense avec quelle envie, à l’âge de l’ainé, je regardais les enregistreurs à bande magnétique avec comme objectif d’en être propriétaire, bientôt car ils devenaient moins cher et a portée bientôt de ma bourse. Des bandes magnétiques musicales de ce temps là sont encore dans le fond de mon armoire, se dégradant de plus en plus et qui seraient bien compliquées a réécouter car les lecteurs n’existent plus. J’imagine la montagne de déchets que ces sauts de technologie produisent autour de moi. J’en ai la tête qui tourne. Si dans tous les secteurs, il y a de tels pas d’innovation, le chemin en amont, celui de la modernité sera bien différent mais aussi aisément accessible.

Est-ce que cela rendrait mes petits enfants heureux ? 

Je croise les doigts, eux seuls le sauront un jour, s’ils s’arrêtent et se posent la question. Si le sens de ce qu’ils veulent vivre émerge.