L’or du val.

Ma motivation pour ce week-end de retraite n’était pas bien grande, j’avais voulu seulement compenser, en faveur de mon épouse, la longue période d’isolement pour la garde d’un manoir pendant les vacances du propriétaire ainsi que la sortie faite avec mon petit-fils à Paris. Face à sa demande d’activité extérieure, je m’inclinais et avais dit oui à l’invitation d’un couple d’amis pour participer à un week-end à l’abbaye d’Orval.

Depuis longtemps, nous n’avions plus participé à ce qu’on appelait précédemment  “ recollection – retraite.”  L’approche ici n’était pas par le biais de la théologie, des Évangiles mais à travers la poésie d’un grand poète français dont j’ignorais l’existence : Guillevic. Quatre sessions d’une heure, animée par un moine, auteur du programme, nous donnaient l’atmosphère d’une session complète étalée sur une semaine.

Autour de la lecture passionnée, vivante de poèmes thématiques, nous étions entrés dans l’univers du poète. J’en avais été touché immédiatement, sa manière d’évoquer le sujet traité, me renvoyais à une profondeur que j’avais perdue de vue trop longtemps. Ce n’était pas l’argumentation logique et intellectuelle autour d’un thème par des références nombreuses et savantes, c’était par la sensation, l’émerveillement, le jeu des mots que l’on entrait dans le vécu et le ressenti. Que de vie ajoutée aux moments de grâce, que le moine nous faisait savourer comme des mets délicats, doucement, simplement.

Le frère Bernard-Joseph avait tamisé la production du poète en nous en présentant ce qui pouvait montrer qu’au fond, sa vie de moine, ne cherchait que la même chose, la connexion avec la profondeur, l’indicible qui habite en nous.

Guillevic disait “Je suis un ruminant, je broute des mots (Art poétique 232).  L’orateur selon la grande tradition monastique de Saint-Bernard lui opposait la comparaison que celui-ci faisait de ses moines, des ruminants de la parole.

Le lien était fait. Tous deux, le poète et le moine recherchaient le contact ultime avec ce qui au plus profond de notre vie, nous habite. Délices de ce parcours en quatre heures du chemin que je n’avais plus fréquenté et sur lequel je posais avec prudence les pas, de peur d’effacer le ver fragile, le vers nuages et brume, devant une lumière indéfinissable.

Que de profondeur n’avait-il pas ajouté à ce temps consacré, sans trop de conscience, à un projet fixé simplement dans mon agenda.

Le « Oui » à d’une invitation du couple organisateur, acceptée sans doute, porte ouverte sur un espace nouveau et dont je parcours à présent le fond, les yeux humides, pour toucher cette atmosphère d’enfance, de joie, un jour goûtée.

Comment exprimer mieux cet univers que par cet exemple qui nous y relie, le poème à propos du coquelicot, présenté en quatrième page de couverture du carnet mis à notre disposition et repris ci-dessous.

 

 

Partout

Il n’y a pas que toi,
Coquelicot.

Ce besoin qui te fait
Éclater dans le rouge,
Étaler tes pétales,

Ce besoin de clamer
Par ta forme et le rouge
Que la vie est ici
A prendre sur le vif,

Ce besoin de chanter
Que tu y réussis,

Prête-le donc à d’autres,
Et du temps pour le vivre.

 

Par les mots, par le rythme des phrases, ses suspensions, j’étais renvoyé dans l’image, celle d’un coquelicot, cueillie un jour lumineux, en route, vers ma terre natale.

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