Service d’aumônerie en MRS

L’année se termine pour notre équipe de bénévoles dans la résidence MRS (maison de repos et de soins). Le départ d’une bénévole semble compensé par l’arrivée d’une autre qui se tâte, se met en route. Nous pourrons sans doute, hors période de vacances scolaires, faire face au peu de mobilité des résidents intéressés par la messe ou le chapelet, le vendredi après-midi. Depuis quelques temps, l’équipe se soude un peu plus par les moments de convivialité entre nous, avant après et même autour de la table chez l’une ou l’autre.

L’ambiance de l’équipe est fondamentale pour affronter les imperfections, le peu de soutien du personnel qui nous énerve, la faiblesse de l’un ou l’autre résident, la diminution de la vivacité de l’ensemble qui prend de l’âge, les départs successifs qui nous laissent des regrets, un soulagement pour lui, pour elle, les vides crées dans les souvenirs de bons moments, fugaces, vécus au fil des jours de présence.

L’année s’achève dans la joie, quelques choristes de la paroisse voisine nous ont rejoints pour chanter la messe anticipée de Noël, pour apporter un peu plus de vie à la grisaille de leurs jours ou tout n’est que routine et attente, solitude, vide presque.

Ont-ils des visites régulières, sont elles gâtées par leur famille. Difficile à dire, à commenter, nous n’y sommes que le vendredi après-midi. Seuls les moments vécus ensemble laissent une trace plus particulière, plus émouvante, plus humaine. Je me remémore avec plaisir les visages apaisés et sereins quand elles nous quittent, à pas lents, où poussées dans leurs voitures pour regagner leur chambre.

Quelques faits ont émaillés l’année, j’y pense avec plaisir, c’est à la distribution de la communion, où le groupe réunit en amande avec près de la porte du local, la dame au chien, qui attend son tour. Le chien aussi d’ailleurs car jaloux de sa maitresse, il réclame par son regard un biscuit qu’il ne faut oublier sinon il aboie. Moments délicats pour le satisfaire. Cette année, il est mort, sa maitresse dépérit, ce compagnon lui manque, elle a les larmes à l’œil lors de ma visite. Sa photo trainant sur la table, la console à peine. Il était si présent. Petite expédition au supermarché pour lui acheter un cadre adapté, tâche que n’accomplira pas son fils, il semble absent. Sourire de voir son animal-compagnon honoré, encadré et non abandonné une deuxième fois. Mais depuis, elle s’étiole, se plie en deux, sous la souffrance qui l’écrase.

Au chapelet, j’aime les entendre prendre leur tour, pour manifester leur présence, leur participation à vive voix, pour dire la première partie  du « Je vous salue Marie, » même si c’est trop tôt, ou trop lentement. Avant que le groupe n’en reprenne la seconde partie. Après le deuxième tour, les voix sont plus vivantes, La mémoire refait surface, c’est audible, visible, la voix est plus ferme, plus forte. L’une s’endort parfois.

Comme le mécanisme de  l’échappement de l’horloge, le carton avec le texte tourne lentement, perturbe l’une qui ne sait qu’en faire, une première fois, et qui s’exclame «  Mais je le connais bien ! » Surprise à chaque instant, moment fragile qui s’écrase ou se dérobe, une fois correctement ou de manière butée dans un « Mais je l’ai déjà dit »

Mémoire qui revient cahincaha, rythme qui tourne ou se délite mais qui rassemble, qui apaise, qui occupe, qui rend de la dignité. Richesse partagée d’un temps vivant, ahanant parfois. Rite désuet, à remplacer, dans la pensée de celui qui s’interroge en restant au bord de la piscine, sans se mouiller. Rite porteur de convivialité surtout d’apaisement, de sérénité, de communauté vivante.

Catastrophe, le canari de l’une est en train de mourir. Il est affamé car les graines apportées par la fille sont pour les perruches. Est-ce son dernier jour, sa maitresse s’inquiète, ma collègue aussi. Elle nous rapporte le désarroi de la résidente, incapable de gérer un nouvel achat.  Souffrance du canari qui semble s’exprimer dans son chant épuisé, le dernier peut-être. Dare-dare, en urgence, je conduits ma collègue à l’animalerie pour acheter les bonnes graines, pour sauver l’oiseau et soutenir sa maitresse, la sortir de son désarroi car sa fille n’a pas le temps et la volonté de s’occuper, en plus du canari. Joie partagée à la vue de l’oiseau qui picore et de son chant. Il retrouve la vie et semble sauvé. Joie partagée par l’équipe pour ce sauvetage in extremis.

Puis ce nouveau résident qui s’est trouvé une amie et qui me le partage discrètement, par la bande, en me lisant un poème encore présent dans ma mémoire, le sonnet d’Arvers, « Mon âme a son secret, ma vie à son mystère, un amour éternel à jamais conçu.. » Quelque temps après j’apprends le décès de sa mie, moment de peine, nous apprenons qu’il l’a visitée en clinique et qu’il l’a accompagnée dans son dernier voyage. Lors de cette visite, je le sens triste. Il ne parle pas facilement, ne me dit rien. Entre homme est-ce possible, avec les collègues féminines, c’est sans doute plus facile. Il s’épanche plus avec elles.

Tout en restant dans le cadre de la poésie, je lui partage les premiers vers d’un poème adapté aux circonstances «  Je suis le ténébreux, le veuf, l’inconsolé,  … de Gérard de Nerval. Comme il a un livre de poésie, sur sa table, il me demande le nom de l’auteur. Dans le recueil, il le trouve et me lit le poème à haute voix. D’elle, il n’en a rien dit mais la famille compatissante, lui a fourni sa photo. Elle trône sur la table de son salon. Moment de poésie pour dire l’indicible, le transcender.

Temps où le lien se rompt parfois avec légèreté car elle trouve enfin la paix.

Temps de présence qui nous transforme, qui nous ouvre des espaces de vie, des moments de profondeur, d’humanité. 

Difficulté d’être dans la continuité, dans la présence aux mille petites choses qui éclairent ces vies, dans ces maisons sans sens, devant lesquelles trop souvent, l’on presse le pas.

Jours d’hiver.

Depuis quelques jours, les températures sont négatives et l’envie de faire un feu de bois est plus que présente. C’est une habitude qui s’installe. Chaque jour, en soirée quelques bûches brulent dans le feu de bois, apportant un confort supplémentaire.

Plusieurs fois de suite, dès que le feu s’éteint vers 23 heures, j’ai ressenti combien le confort qu’il apporte me touche. La température affichée au thermostat est normale et habituelle. C’est là que je mesure la sensation complémentaire que sa chaleur rayonnante apporte.

Pour relancer chaque jour le feu, du petit bois est nécessaire pour amorcer quelques bouts de branches plus grosse et embraser les bûches et avoir le plaisir de la flambée. Plaisir de l’action de surveillance, des soins nécessaire pour mener ce petit projet quotidien.

Régulièrement, je dois intervenir pour récupérer les bases du feu, retirer les gros bois qui s’entassent les uns sur les autres comme dans un fagot ou reprendre certains bouts à la pince pour créer les appels d’air nécessaires à la flamme de combustion ferme et constante. Cela simplement parce que mon épouse s’impatiente et lance elle-même la base du feu sans en appliquer les principes, papier chiffonné, espace libre entre les bois fins, en pyramide, pour créer un effet cheminée.

L’incident d’hier, à propos d’un lancement raté, m’a secoué. Qu’est ce qui fait mon attention différente à ce feu, ma gestion ?

En m’éveillant ce matin, sous la chaleur de la couette, ce questionnement vient de trouver une réponse possible. Dans mon enfance, mon adolescence, le style de vie de ma famille bien des années plus tôt, après la guerre à la campagne, qui s’oppose à celui de ma femme en ville dans le confort d’un chauffage dit central au charbon et la soirée autour du feu ouvert où l’on brule le tout-venant, déchets de support en bois, de cartons, de papier, de l’activité familiale.

Monde opposé, monde disparu de mon côté et abandonné pour le chauffage au gaz avec réglage automatique. D’acteur jadis, j’étais passé en spectateur et cette série de feu relancé chaque jour m’a ramené aux réflexes acquis lors des vacances de Noël où l’attention régulière était nécessaire pour conduire les feux et éviter aux continus l’étouffement ou l’emballement de ceux-ci, rendant le pot de fonte rouge foncé. Chaleur rayonnante, plus que chaleur par déplacement d’air.

Combien de corvées de petits bois dans la cave pour éclater les bouts de planches en brin long et mince, propice à un bon embrassement, combien de petites branches sciées l’été et l’automne en longueur adaptée pour constituer des réserves de bois moyen propre à entretenir la flamme et la rendre capable d’entamer ce charbon noir brillant dont le nom remonte du passé dans ma mémoire ; l’anthracite 30/50. Combien de feux allumés dans la cuisine par une base de bois sec, suffisamment serré que pour retenir les morceaux de charbon. Art de la bonne base, coup d’œil, savoir acquis par les tentatives ratées et mémorisées pour un protocole rapide et efficace. Maintenir cette attention de manière régulière à l’allure du feu  pour le garder toute la journée et l’avoir pour le confort de la soirée.

Éviter l’étouffement du poêle à charbon, par des doses régulières ou du poêle à bois par la taille de bûches réglant aussi l’allure.

Attention dans la durée, à la juste quantité. Art du dernier chargement pour retrouver le matin le fond de braise susceptible d’un redémarrage rapide. Descente les matins l’hiver, bien couvert d’un châle pour affronter la température fraiche, loin du confort du duvet. Mouvement de grille pour évacuer la cendre, usage du tisonnier pour casser le mâchefer constitué la nuit et contrôle de la base pour faire revivre la braise, dans le ronronnement qui annonce le bon élan et la chaleur future qui bientôt va régner.

Bouilloire témoin de l’activité qui chuinte lentement, vaillamment.

Cheminement quotidien actuel qui s’est perdu dans la course à l’équipement et qui se repose sur des appareils électroniques confortables sans doute mais qui d’une certaine manière ne nous garde pas acteur vigilent de notre confort.