Une mystérieuse soignante.

Les va-et-vient perturbent le calme qui règne la plus part du temps dans cette chambre qui m’accueille pour une surveillance cardiaque, avec mon voisin qui souffre des suites marquantes d’un incident de santé qui entraîne son jeun, le contrôle de la glycémie, la suspension de poche de sang et de Baxter d’alimentation.

Cette fois, une nouvelle infirmière de nuit entre et nous salue par nos noms et prénoms. Surprise, le ton de la voix est sympathique, chaleureux, loin de celui de la politesse des convenances. Cela m’étonne. C’est le ton d’une vieille connaissance venant me souhaiter le bonjour. Elle me connait, c’est sûr. Il y a une énergie particulière dans la manière dont elle cite mon nom, dans sa présence qui rayonne, qui s’étale prend de la place, en toute simplicité, en pleine compassion même. Serait-il possible qu’un lien nous rapproche, sans doute. Je ne suis pas un étranger pour elle, un patient, elle me connaît mais d’où ?

Dans la pénombre de la chambre, je cherche à lire son prénom, sur son porte-nom. Je n’y arrive pas. Bien sûr, il y a le masque le sien car je ne porte pas le mien à ce moment. D’une voix douce, respectueuse, invitante, elle me dit «Vous ne  portez pas le masque ! »   Oubli de ma part, fatigue, Je me débats avec le fil des écouteurs, les branches de mes lunettes, la pose de l’élastique derrière les oreilles. Je suis perturbé par cette brusque accélération de gestes à accomplir, impressionné par la présence, l’aura inhabituelle qui émane d’elle.

On se connait c’est sûr, mais je n’arrive pas à la situer, rien à faire. Ce n’est pas le cercle d’amitiés proche, c’est plus vaste. L’un et l’autre, l’on cherche.  Qui est-ce ?

La question me traverse l’esprit, la gêne aussi car je n’ai pas pu la rattacher, accrocher un nom, un prénom à son salut amical de vieille connaissance. De toute manière, j’apprends à l’instant qu’elle est infirmière. Est-ce un séjour précédent à l’hôpital ?

Pour clarifier et comprendre un peu son envahissement joyeux et réconfortant, je lui demande de me préciser son prénom pour sortir de mon impasse et concrétiser cette mystérieuse relation que je ne situe pas dans ma vie sociale. La confusion que je vis ne me permet pas de nommer cette apparition et lever le mystère, une autre personne s’impose, elle n’est pas infirmière. C’est « Marie…. » que je saisi, pas le deuxième prénom toujours envahi par le manque d’égard, la culpabilité de ne pas avoir réussi la conjonction, la reconnaissance.

Une distance s’impose malgré moi, le rendez-vous est manqué. Je ne sais pas où est le milieu qui nous rend proche. Pourtant, il n’y a guère d’africain que je côtoie et elles ne sont pas dans le rayonnement dont elle m’envahi. Avons- nous participé aux même activités collectives, qui sait ?

Déjà elle s’éloigne me laissant avec une question ; mais qui est-elle ?

Mon voisin aussi a noté la différence Elle est sympathique cette dame me lance-t-il derrière son rideau. Bien sûr mais qu’est ce qui fait sa qualité, son énergie particulière.

Une comparaison s’impose. 

Dès l’entrée comme une aura les entoure, chaque parole, chaque geste les qualifient. L’on passe du glaçon à la braise, de l’ouragan au calme plat ou à la nonchalance, de la tension à la normalisation de la fonctionnaire, à l’empathique. Personnalités qui passent, les tôt, les tards, les nuits, les volantes, les week-ends.

Enigme qui s’impose et me questionne. 

A son deuxième passage, un élément de la piste se concrétise, son prénom est  Marie-Chantal, elle habite un village voisin mais je ne saurais pas ce qui nous lie ?

Nouvelle perception qui m’apaise et me rassure. Ce n’est pas un ovni, un ange peut-être mandaté à mon attention.

Tulipes.

La nature commence à reverdir, le printemps s’annonce doucement, sur le talus du bord de la sablière, au fond du jardin, quelques buissons portent des fleurs blanches, des aubépines sans doute, un forsythia maigrichon, fleuri sur la droite assez loin.

Cette année, la saison n’est pas au rendez-vous, le vent du Nord domine, plus longtemps qu’habituellement, les fleurs des arbres fruitiers, risquent la brulure par le gel. La récolte de fruits ne sera pas bonne, pour les vignes en France, c’est la catastrophe. Un temps hors saison.

Pour je ne sais qu’elle raison, au déjeuner, mon regard se porte au pied de la haie de hêtres rouges qui ferment l’espace intime de la terrasse. Mes trois tulipes ont souffert de la température trop froides , elles courbent la tête, vaincues par le froid matinal, vu le rayonnement du sol vers un ciel sans nuages, entrainant du givre. 

Les pétales sont proches du sol, vaincues par l’atmosphère, hors saison. Leur fière allure, leur envie de conquérir l’espace, leur parade est terminée. Elles sont à genoux flétries, mortes presque. Jamais, je n’ai eu ce spectacle sous les yeux, cette conscience d’un drame qui se termine. Elles s’étaient lancées vers leur histoire de témoins, de portes drapeaux, de bannières de leur famille. Leur tige ne supporte plus le poids de leur pétales, elles sont vaincues, sous les fourches caudines du froid. Elles me manqueront, c’est sûr, leur rouge écarlate s’estompe, va disparaitre, victimes inconscientes d’une hâte incongrue, du dérèglement climatique.

Une heure plus tard, en prenant de leur nouvelle, en compatissant à leur destin, Étonnement, elles ont repris de la raideur, leur inclinaison n’était que temporaire, elles sont là comme hier, fière d’être, droite, magnifique, vaillante.

Parenthèse brève, méconnaissance d’un pâle jardinier peut-être!

Elles sont de retour comme le soleil après la pluie. Elles ont rouverts la parenthèse de leur parade, à mon plus grand plaisir.

Que s’est-il passé ? Quel est l’enjeu ? la faille ou l’esquive ? Mystère ?

Elles sont là, de retour après cet écart d’existence, image d’une résurrection florale, image d’un retour à la santé après la maladie. Image merveilleuse de la nature qui nous entoure.

La force vitale qui gère leur nature, a repris, son plan, son destin.

Tulipes, elles sont, tulipes, elles seront, étapes par étapes pour ma plus grande joie.

Résilience de la nature qui va jusqu’au bout de sa mission, être tulipe l’espace d’un été, de cet été, comme ses consœurs nombreuses et multiples, de leur genre, malgré les difficultés, les obstacles. Tulipes toujours.

Vendredi Saint

C’est plutôt mon rôle de sacristain qui m’a poussé à l’ église vers trois heure pour le chemin de croix traditionnel. Y avait-il une tâche bien précise à accomplir. Pas sûr, cette période de confinement perturbe tout, impossible d’y voir clair. Trop de changements, trop de limites mais enfin fonction oblige.

Un petit groupe d’enfants est présent sur la place, quelques parents venus les amener, quelques anciens, vont entrer dans l’église. Ce n’est pas la foule bien sûr, le confinement l’exige et puis il y a aussi un office le soir. Là ,mon rôle est plus clair, mon efficacité aussi.

En voyant l’acolyte tenir la Croix de procession, je me replonge dans mes mémoires d’acolyte, au village, jadis. Il y a si longtemps que je n’aie plus suivi activement un chemin de croix, la vie m’en a offert d’autres.

C’est une cérémonie légère, le parcours a été réduit à 7 étapes. Pourquoi 14 stations, le symbole du chiffre n’est plus dans ma mémoire, encore un de ceux qui ont disparus.

L’église est lumineuse cet après-midi, les fenêtres laissent passer largement la lumière du soleil de printemps. Ce chemin de croix me semble plus léger, plus court. C’est autre chose quand le ciel est plombé, qu’il pleut. La cérémonie débute, le célébrant commente la première station. Tiens ici, on tourne pas de la même manière que dans ma paroisse natale. Est-ce équivalent au point de vue sens. Ici on remonte le temps, à l’opposé des aiguilles d’une montre. Symbole encore, pourquoi.

Bel exemple de fidélité, de vigueur et de foi, le Père Luc, notre doyen d’âge, qui va fêter ses cent ans, en Octobre suit vaillamment le petit groupe qui se met en route, gardant les distances imposées par l’épidémie. Les phrases dites, se réverbèrent dans l’espace des nefs latérales. Le temps s’écoule, mon attention se marque plus sur la lumière qui inonde la nef centrale. Le texte me manque pour fixer mon attention.

Ce moment de recueillement devant les stations choisies, en circonvolution se termine par la Crucifixion, la mise au tombeau. Le recueillement revient , le mouvement s’arrête, l’un ou l’autre s’assied, fait une pose pour terminer par un moment de silence. Mon attention se fixe sur l’autel, dont la porte du tabernacle est ouverte, laissant deviner l’absence des saintes espèces, pour marquer le vide. L’absence qui suit le crucifiement. Comme une anticipation à la suite du schéma de la cérémonie, le deuil, l’absence.

Alors que le Christ vient d’être mis symboliquement au tombeau, qu’il nous faudra attendre Dimanche pour que sa résurrection soit proclamée, qu’il nous faudra le temps d’intérioriser son absence, la lumière met en valeur l’arrangement de l’autel, nous montre que le tabernacle est vide. Le Saint-sacrement au tabernacle, mémoire du Jeudi Saint a disparu sous nos yeux, le Christ aussi jadis, dans l’enfermement du tombeau. 

J’ai comme l’impression qu’à la tristesse qui suit la mise au tombeau, la lumière qui éclate sur le tabernacle, à cet heure ou la cérémonie se termine, me dit ; C’est la parenthèse de sa vie sur terre qui se termine, une parenthèse terrestre. C’est nécessaire, ce passage, il faut l’intérioriser, quitter l’obscurité, quitter la dureté, la violence de ce monde insensible, se fondre dans la lumière qui par sa présence à ce moment précis, comme un signe nous redit qu’autre chose s’ouvre, que plus tard, puisqu’on connait les étapes, la résurrection va suivre, la lumière jaillira dans les ténèbres. Une autre perspective lumineuse nous attend.

Discrètement, je m’approche du doyen d’âge, assis,  pour lui faire ressentir l’événement lumineux qui comme un enseignement s’ajoute à toutes les paroles dites, récitées. Le verra-t-il, vu sa vue qui décline, peut-être mais par ma voix, j’espère lui avoir transmis ce moment particulier qui nous est offert, ce vendredi. Déjà au début de l’année, il m’avait demandé de vivre, la rencontre, des rayons du soleil et du Sacré Cœur, à l’équinoxe, dans cette église millénaire. Mais la couverture nuageuse étant trop importante, les rayons lumineux n’étaient pas présents.

Comme un signe plus fort, l’éclairement du tabernacle, en ce Vendredi Saint, en sa présence, par les rayons lumineux nous disait autrement, l’essentiel. « Ne voyez pas le vide dans ce lieu, voyez y la force et la joie de la lumière qu’est le Christ, qu’il chasse les ténèbres, nos jours sombres, nos doutes. Le Christ est la Lumière du Monde, la lumière devant nos yeux, sur le tabernacle souligne sa force et termine le mémorial de sa crucifixion.

Le Christ va, est ressuscité.