La place de l’Homme.

De petits indices de changement se mettaient en place, des conflits nouveaux se précisaient, exprimaient une nouvelle donne.

Pourquoi y avait-il conflit entre mon épouse et moi, à propos du tableau de Magritte qui avait été choisi pour une tentative d’explication du thème d’une réunion. Ce tableau qui m’avait parlé au ventre, ne pouvait pas pour moi représenter la foi car il évoquait au contraire, une toute autre dimension, celle de la masculinité, de la féminité dans l’univers. Je l’exprimais à haute voix à notre visiteuse, quand ma femme, occupée au nettoyage du dessus de l’armoire, emportée dans ses explications à propos d’un autre sens  à donner au tableau et que je réfutais, ne fit ni une ni deux, elle s’attaqua à mes pots chinois à gingembre.

Dernier souvenir de ma mère, placés pour les protéger au-dessus de ma bibliothèque, elle les bouscula, renversa l’un deux du petit socle qui les mettait plus haut que la frise de bois qui couronnait le meuble.

Une réaction violente se fit en moi, faite d’agressivité verbale et de gesticulation à la grande surprise de notre amie qui ne comprenait pas qu’on puisse se mettre dans un tel état pour un pot.

« Je vais les ranger au grenier, là ou moins je suis sûr que tu ne les toucheras pas et qu’ils resteront intacts ! »  Elle quitta la pièce et l’amie tenta de m’apaiser et de chercher le sens de toute cette émotion, à propos de ces objets, souvenirs maternel  que j’avais extrait lors de mon mariage du grenier familial.

C’était vrai que la réaction était démesurée par rapport à la bousculade de l’objet et qu’il n’était pas matière pour en faire un plat. Mais un point sensible avait été touché et qu’il n’était pas évident d’en parler sereinement.

La clarification du sens de cet incident serait utile. Je n’avais vu que du feu dans la succession des faits et mon impression première était la défense de l’objet sans y voir que l’essentiel était le sentiment qui avait jaillit pour défendre mes opinions.

Le nœud du problème semblait tourner autour de la place de l’homme.

Ma place d’homme que je voulais renforcer faisait problème. Ce n’était pas la place du père, du protecteur, du papa poule. Cette nouvelle  approche mettait en péril la dynamique familiale où la chasse à l’homme était en place depuis longtemps. Il n’avait pas droit à son espace, il n’avait pas droit à l’égalité face au féminin.

C’était une bataille qui apparaissait entre le principe masculin et le principe féminin. Le tableau ne se nommait-il pas «  La bataille de l’Argonne. » Et tout en étant un tout qu’il fallait prendre comme une expression artistique sans interprétation, selon son auteur,  il réveillait en moi et sans doute en moi seul les archétypes de l’homme et de la femme qui s’étaient installé d’une manière particulière dans la famille qui était la mienne, dans nos familles respectives.

L’homme mâle, l’homme qui engrosse, le principe masculin n’avait pas sa place comme il ne l’avait pas avec la religieuse qui terrorisait les enfants de l’école gardienne et de la première primaire à l’école du village. Comme il ne l’avait pas avec les principes de la grand-mère qui venait sonner le dimanche matin pour rappeler à son voisin de fils qu’il n’était pas convenable de se lever tard le dimanche et qu’il fallait de bonne heure ouvrir les rideaux. Où qui voulait imposer à mon père, son point de vue à tout moment comme elle l’avait toujours fait à ses enfants orphelins de père. Malgré les tentatives d’indépendance du père et des bouderies de quelques jours de sa mère, il n’y avait pas eu abandon d’autorité au fils pour ses enfants, mais une présence constante, et des exigences qui étaient les siennes. La reine mère n’abandonnait pas son pouvoir remis entre ses mains, par les circonstances de la vie. Trop longtemps encore sans doute pour se protéger des nombreuses blessures que lui avait infligées la vie et surtout les absences de son père chéri qui partait pendant de long mois en Russie pour y gagner sa croûte, elle avait construit un profil de femme amazone. Et son fils restait toujours celui qui craignait ses foudres, et le caractère trempé de la petite Laure.

Puis c’était le relais pris par ma sœur dans son aspect de garçon manqué qui voulait jusqu’a pisser sur le mur comme les garçons et qui me poursuivait armée d’un tisonnier, sorte de bâton de fer, pour me faire entendre raison et poursuivre à sa manière l’image que lui distillait la grand-mère. Puis ce fut les aspects de garçon manqué que je retrouvais chez ma fille et les enfants de mes sœurs.

Le nid familial au village nous a coulé dans un mythe masculin qu’il n’est pas possible de conceptualiser car nous en faisions partie. C’est en le quittant que sans doute nous l’avons fait éclater dans certaine de ses composantes mais a une lenteur telle que la question se pose y aura-t-il une fin à cette quête. Faut-il le démonter pièce par pièce, à quel prix. Qu’elle est la pierre d’angle ou la pièce qu’il faut faire bouger pour que plus de liberté règne.

Sans cesse, il fallait revenir a l’ouvrage, un peu comme le mythe de Sisyphe ou le travail recommence non pas dans labeur sans fin,sans sens, mais dans un labeur qui repart  et qui ajoute à la petite ficelle du départ un brin supplémentaire pour en faire un cordage de plus en plus gros de plus en plus fort. Lente migration.

Chacun avançait dans le système familial à sa vitesse et le changement de l’un entraînait les autres. Parfois un signe du passé resurgit pour montrer que les forces en jeu sont puissantes et destructrices si elles ne sont pas clarifiées ou dites dans les douleurs de l’enfantement de l’homme.

Image amusante et anecdotique des vacances de Noël où la fratrie s’est réunie pour la première fois, depuis trente ans, pas loin du site évocateur de Cro-Magnon en Dordogne. Mon frère et mes sœurs nous nous sommes retrouvés à la lumière des bougies pour nous rencontrer à nouveau en famille comme au temps du nid familial. Anecdote du moment, ma sœur dans un geste involontaire, dans la détente supposée de son pied sur un tabouret, m’a presque cogné le sexe comme pour rappeler qu’un combat allait se jouer dans l’espace qui serait le nôtre et que ce combat serait l’affrontement entre l’amazone et la virilité.

Combat toujours mis en jeu de manière inconsciente et qui sous le détour d’un mouvement innocent met en scène le thème qui s’est joue à guichet fermé dans la fratrie et dont je perçois avec peine les différentes composantes du moins dans leur aspect gestuel. Leur aspect intellectuel passe des livres lus, de manière confuse au gré des lectures de nombreux auteurs, dans mes acquis, puis doucement m’indique de plus en plus clairement où est le bat et où il me blesse.

Est-ce pour cela que mon frère aîné a quitté le cercle de famille sans demander son reste le lendemain comme si quelque part, il avait décidé de ne pas affronté la nouvelle donne non dite mais néanmoins présente de la place de l’homme.

L’archétype est constellé dans la fratrie et un mouvement de fond se met en place avec toutes les incertitudes qu’il apporte, les peurs de laisser venir en surface les vieilles blessures. Qu’elle sera la douleur de la rénovation profonde qu’il faut accomplir pour que le fil du passé soit cassé . Le sera-t-il définitivement ? N’est il pas lié à d’autres blessures, d’autres peurs commises en toute bonne foi ?.

Attitudes subtiles, combats qui ne font pas sens et qui se perpétuent, en temps  circulaire et qui reviennent sans qu’on en voie le déjà vu car les yeux ne sont pas prêt à se dessiller. L’usure des protections n’est pas encore suffisante que pour affaiblir et crevasser l’épaisseur de peau qui protège.

Douleurs d’enfants qui sont comme des abcès sous des croûtes à peine fermées et que le sens commun rejette en disant, mais regarde en avant bon sang soit fort, combat, dans une injonction de la tête, qui veut ignorer les messages que lui envoie le corps.  Occlusion construite et enfouie par de nombreux efforts. Puis  par peur d’aller à la blessure, l’on tourne toutes ses forces pour affronter l’ennemi sans voire qu’à ses pieds un énorme élastique, retient d’avancer. Plus on tire moins il y  a d’énergie disponible pour avancer. Le corps et la tête sont dissociés.

Comment affronter la vie en tant qu’homme si la blessure d’amour propre n’a pas été soignée, si l’enfant blessé en soi réclame encore des soins, du baume et détourne à son profit toutes les initiatives qui se prennent.

C’était la prise du pouvoir par les femmes avec l’étouffement de l’homme qui était en jeu, l’enjeu. C’est la mise à terre du principe masculin pour quelques générations, pour des générations de civières. En attendant qu’un réveil se mette en route.

C’est le personnage mystérieux et récurrent de mes nuits qui comme une force obscure, entre dans ma maison et dont je ne peux rien en dire sinon qu’il me fait peur. Qu’il est comme une énergie qui n’a pas encore de nom et de place dans mon individuation. C’est un principe masculin qui se met en évidence et qui surgit de ma personne pour entrer dans mon théâtre personnel pour l’enrichir pour me donner la force, le pouvoir, la puissance qui m’a manquée à des époques de ma vie. À présent, se lève enfin la force pour me dire, pour dire, que je suis une partie de l’univers, que j’ai ma place d’homme parmi les hommes et que je ne suis plus le petit garçon entouré de femmes qui se console comme il convient quand il a six ans.

Peur de s’identifier à l’homme, retenu par les peurs de son enfance, qui laissait les sorcières prendre le pouvoir. La Sœur supérieure, la sœur, la grand-mère, le pouvoir féminin malfaisant qui n’a pas été balancé par la force tranquille de l’homme mâle.

Ne fallait-il pas y voir à nouveau le sens du dessin que mon fils avait fait d’un tronc d’arbre entaillé, blessé,  à mi-hauteur du coté droit et qui renvoyait à la blessure narcissique de mon être mâle en devenir.

Ce dessin gardé précieusement comme reflet d’une problématique du fils venait plus parler à mon inconscient et à la blessure qu’il y avait vue. Mon petit bonhomme de fils m’avait offert ce dessin  en guise de cailloux blanc pour que comme le Petit Poucet, je me laisse prendre dans le chemin de la vie pour en guérir les blessures et que comme on le disait dans un mouvement auquel nous avions adhéré, montrer qu’il fallait aller là où la peur nous disait de ne pas aller.

Aborder une première couche de difficulté, aller un peu plus loin comme on le ferait à l’épluchure des oignons, en  progressant de couche en couche avec les mêmes mots, avec les mêmes idées qui s’élargissent de plus en plus dans des synthèses de plus en plus vaste, dans des prises de conscience de plus en plus profonde se rapprochant douloureusement des noyaux où s’est enfermé le pus et où il faut plonger pour vider tous les abcès.

Alors l’énergie mobilisée pour forclore la douleur sera sans aucun doute disponible pour supporter et affronter au mieux les avatars de la vie.

Paroles d’homme.

Que pouvait encore m’apporter cette heure de monologue avec la psychologue ? Qu’est ce que cela m’avait déjà apporté?

Les idées négatives à ce sujet se pressaient dans ma tête et seul un événement émotionnant de la semaine dernière trouvait intérêt à mes yeux pour justifier l’entretien qui allait suivre. Autant parler de celui-ci que de me poser des questions sur le sens global de la série d’entretiens!

D’entrée de jeu, je posais mon problème sur la table.

Lors d’un tour de table dans l’ambiance solennelle d’une grande réunion, j’avais à mon tour énoncé une bêtise, un non sens me plaçant de manière idiote dans la position de celui qui gaffait pour recevoir une attention.

Cela ne s’était pas fait attendre, sous une forte gestuelle, le conseiller général de la boite m’avait mimé, là en face de moi, son point de vue, sur mon intervention. Tout était dit. Le jugement exprimé m’avait pris au vol et enfoncé dans le sentiment d’être gaffeur et incompétent.

Pourtant mon schéma de réponse écrit en attendant mon tour, faisait sens. Prudent, rédigé en quelques mots, il m’avait l’air d’être sinon passe-partout du moins neutre et sujet à approbation. Mais voila, la panique s’était emparée de moi, mes idées s’étaient mêlées et seule la bêtise avait eu droit à la parole. J’avais fourni à ce conseiller, le bâton pour me faire battre. Mais pourquoi ?

Quand je présentais des textes avec fautes à mon patron en lui donnant l’occasion de me faire des remarques sur mon incompétence écrite, j’agissais aussi de cette manière ! C’était présenter un aspect négatif de moi-même. Je fournissais l’arme. Mais pourquoi ?

Comme si ce mode de vie s’était inscrit à un certain moment dans mon comportement alors qu’honnêtement, je disposais des moyens intellectuels que pour éviter ce genre de choses.

Les interventions que je devais faire en public réveillaient de toutes manières les bases d’une insécurité fondamentale. Je ne pouvais pas simplement prendre ma place dans le cercle des gens qui parlent, sans déclencher en moi sueurs froides, battements de coeur ou émotions fortes. Etats paralysants qui m’empêchaient souvent de lancer, dans le débat, mon simple point de vue .

Je restais sans mots avec en tête l’impression de courts-circuits, de blocages intellectuels paralysant ma pensée.

Où restait ma parole, où se situait mon avis, ma place ?

« Lancer sa parole dans le cercle du débat est comme un acte viril de fécondation des échanges entre personnes. » me dit la psychologue.

Cette réflexion faisait sens, non plus intellectuellement en tant que concept mais s’insérait dans mon quotidien et ne l’avais-je pas déjà formulé par écrit la veille à ma manière.

L’ordre de mes idées dans ce texte ne reflétait plus la réalité, mais y avait-il la nécessité de le maintenir alors qu’il était question maintenant d’association autour d’un thème – la virilité- tant dans sa dimension physique, que dans sa dimension symbolique.

Non, non j’allais d’un niveau à l’autre passant d’éléments concrets de ma vie, à des impressions pour ressentir les nombreuses cohérences. Ces éclairages sur celles-ci prenaient un sens, mon attitude vitale se disait, s’expliquait.De nombreux exemples se mettaient en ligne pour indiquer clairement où se situait dans mon développement ce problème maintenant clair de la castration par mon entourage, par moi-même.

Castration et peur étaient liées, nouées, empêtrées, l’une dans l’autre ce qui faisait la raison de mon blocage verbal. Prendre ma place était difficile car il fallait comme cette parole lancée en public être acteur, quitter une zone de sécurité, un appui.

Je ne pouvais jaillir dans la vie car j’étais dans le repli, dans la crainte d’être castré. L’état de ma santé sexuelle à ce niveau ne demandait pas plus d’explication, elle attestait simplement de l’état de régression à la période de l’enfance. Je retournais vers mes racines, et la peur primordiale.

Qui castrait qui ? Qui castrait quoi ?

Au fur et à mesure de la conversation qui s’animait, je réalisais que ma grand-mère, avait été dans notre enfance, pour mon père et pour moi, la grande castratrice. Elle avait par tous ses comportement essayé de nous rendre neutre, insipide dans nos actions par ses nombreuses interdictions et sans doute aussi, muet, dans l’expression de nos particularités, de nos richesses.

Qu’avait-elle fait de nos dynamismes d’enfants et d’adolescents avec toutes ses flèches d’interdictions ? D’être le second, après un frère envahissant, j’avais subi et accepté de la part de mon aîné, un étouffement.

Ne m’étais-je pas aussi moulé dans le rôle de l’enfant, dans celui qui sage comme une image, ne faisait pas sa crise d’adolescence, ne courant pas par monts et par vaux, ne fréquentant pas les filles, n’affrontant pas les périls du monde.

N’avais-je pas été coupé de mon être profond en acceptant d’être castré de mes impulsions propres pour faire ce qui était bien dans les yeux de mon père et de ma mère.

N’avais-je pas aussi, un certain jour d’enfance, manipulé une pince a mâchefer, pour me pincer chez ma grand-mère, le sifflet. Mon petit sifflet comme elle disait pour mettre en scène cette castration  qu’elle me faisait subir par ses attitudes. sans compter celles des parents et du frère.

N’avais-je pas accepté de la part de mes tuteurs, la  position d’étouffement de mon sexe, d’objet à maîtriser et à dompter car dangereusement fécondant comme la parole. Il m’a coupé le sifflet disait, dans mon enfance, quelqu’un qui s’empêchait de parler. Transfert de l’acte au niveau acceptable du symbole.

Fallait-il voir dans  les champignons qui se baladent à l’aine depuis l’adolescence, la tentative d’exprimer cette peur latente de la castration à l’endroit où se situait mon problème. Mycose impossible à traiter par les pommades et poudres prescrites plus d’une fois par la faculté.

Jeune marié n’avais-je pas été maintenu par ma femme loin de mes pulsions sexuelles et sociétales ou n’avait-elle pas maintenu en place d’une certaine manière l’état de dépendance et de soumission – faire plaisir- dans lequel je m’étais placé.

N’avais-je pas aussi été perturbé cette infection du frein à la verge avec laquelle je me débattais d’une manière  épisodique. N’était-elle pas elle aussi comme une expression de ma souffrance intime de ne pas être dans l’état de virilité que je souhaitais.

Sept 1999—J20-130999

Placer la voix.

« Que les ténors se placent ici à ma droite, que les basses se mettent à gauche et ensuite les altos au centre. » Incapable de me situer par ignorance de cette échelle de voix, j’hésitais figé sur ma chaise. Fallait-il frimer faire comme les autres me porter dans un des groupes ou rester cloué sur ma chaise dans une immobilité honteuse. Je n’avais pas su me décider ! Qu’est ce que j’étais venu faire dans cette galère. Qu’elle était ma place dans cette communauté, dans toute cette organisation. Pour ma première participation, ce n’était pas fameux. Quel langage utilisaient-ils ? Etait-ce pour moi ?

A la réunion suivante en entendant les mots « communauté » et les louanges de chacun face à celle-ci, je me trouvais distant et septique.

Ne venait-il pas d’accueillir un tel et un tel en laissant dans l’oubli quelqu’un qui n’était pas parrainé et qui aurait eu aussi droit à cet accueil. Pourquoi n’accueillait-t-il pas tous les nouveaux en une fois, en suscitant la réaction de ceux qui arrivaient. « Levez une main, les nouveaux ! » C’était si simple. Leur langage créait des exclusions. Bien sur, toute organisation a des failles.

Chacun devait à présent prendre dans un panier un menu objet qui y était disposé, feuille séchée, fruit sec, papier coloré, mandarine, bout de chocolat et rechercher dès que chacun avait le sien, dans le groupe les personnes portant le même objet pour faire une petite communauté de partage. Là enfin la démarche était porteuse de communauté. Le hasard constituait nos groupes de discussion.

Dans le partage qui suivait, chacun exprimait ses impressions. J’en profitais pour dire que la fois précédente, l’exclusion m’avait cloué au mur, que je m’étais senti rejeté, faute de savoir la nature de ma voix.

La communauté oui mais pas au prix du rejet ou de l’oubli de ses nouveaux membres. Si possible que chacun veille sur les autres, mais est-ce si facile ?

Lors du deuxième partage de l’après-midi, à nouveau autour du petit groupe, j’entrais dans le jeu proposé et comble vu ma réaction du matin une participante du groupe me demandait de tenter une expression par le chant. Mon bavardage du matin n’était pas tombé dans l’oreille d’une sourde. Puisque je ne savais pas chanter, je chanterais donc. En avant pour l’aventure, pour la sortie des chemins surs et bien connus.

Dans ma mémoire, toute histoire, tout texte avait disparu sauf un ou deux vers d’une de mes chansons préférées. A mon tour, je me lançais avec une voix hésitante, mal assurée. C’était une véritable catastrophe. Ma voix fluctuait, hésitait. « Oui tu dois prendre ta voix. Tient autrement ton cou, il doit être placé d’une autre manière, me disait l’oreille fine et musicienne qui m’avait mis au pied du mur pour cet exercice de vocalise.

« Fais un deuxième essai, tu dois pouvoir faire mieux. »

Pour la deuxième fois dans ce petit groupe sympa, rassemblé dans un petit local très discret, je me lançais pour essayer de sortir un son valable. Au milieu de la phrase, j’eus la sensation que ma voix prenait une place à un endroit différent et plus bas qu’où j’essayais souvent vainement de faire sortir un son convenable. Ma voix n’était plus dans, derrière ma pomme d’Adam mais plus bas. Le son m’était plus agréable, il était plus assuré, plus plaisant. Néanmoins à court de mot, sur le texte court que j’avais en mémoire, la chute fut brutale.

Une nouvelle impression s’était glissée en moi. Dans le passé, je n’avais pas pris ma voie, ma place, ma voix. Je me taisais souvent, submergé par mes émotions et empêché par ma retenue, par un frein quelque part dans mon attitude, dans ma gorge.

N’était-ce pas là que poussait il y a un an, encore cette foison de verrues, qui repoussaient à peine carbonisées par le médecin.

Je n’avais pas pris ma place, ma voix ne dominait pas l’ambiance de famille pour je ne sais quelle raison du passé, mon assurance vacillante m’avait placé du coté des taiseux.  N’avait-t-il pas raison mon fils de me dire il y a quelque années que j’étais au portemanteau.

Moi qui rêvais de communiquer avec mes enfants, de leur exprimer des tas de chose la plus part du temps à table, je n’avais rien dit, ne profitant pas de ces moments privilégies pour exprimer des choses pour leur apprendre à parler, à se parler, à s’exprimer, à se dire.

Depuis la mort de mon père, j’imaginais les choses que j’aurais pu lui dire, lui exprimer. Lui m’aurait compris, mais je n’avais rien dit, à cause de cette chape de plomb qui pèse sur la famille et qui fait que l’on s’y tait. Aurais-je pu lui parler moi qui n’ai pas fait le deuil du père.Toute tentative aurait été vouée à des larmes de tristesse. Pour les éviter, je me taisais, alors maintenant brusquement me mettre à table, était-ce possible sans une voix assurée, sans entrer dans des émotions, sans rencontrer les émotions toujours  évitées. Voilà, il faut que je parle que je me dise, non pas que je m’écrive car la parole ouvre des portes, permet la vraie rencontre,

Il ne reste plus qu’a attendre ou provoquer cette fameuse conversation.

Octobre98