Au bord du monde

Dans ma mémoire se promène un fait divers. Dans la rue voisine, un habitat léger a été incendié. Curieux. Pourtant je me promène régulièrement dans le quartier, souvent sur des trottoirs déserts vu la mobilité en bulle de chacun. J’arpente à gauche et à droite. Le profil du sol s’imprime dans mon inconscient, je monte, je descends, je ressent les vallons qui comme des doigts d’une main montent vers le plateau.

Sans moteur, à nouveau les sensations d’altitude, les courbes de niveaux envahissent mes perceptions dans ce quartier en périphérie semi-urbaine. Les fermes ont disparus, les prés, les champs sont tombés dans l’oubli.

L’hiver dernier, ce fait divers s’est concrétisé là au-dessus et au bord du culot, colline dont la pente forte monte vers la lisière de ce qui semble être un bois. Un habitat rond, insolite dans le paysage qui m’entoure. A cinq cent mètres, une escavée coupe le bord du culot et traverse ce qui avait été un bois, avant d’être une sablière. Cette bosse, je l’ai contournée plusieurs fois et sa géographie me parle, à travers tous les jardins et les arbres qui poussent où jadis les troupeaux paissaient.

Tiens, là au-dessus près de cet habitat quelques moutons d’un paysan dans l’âme, qui rechigne à tondre cette pente herbeuse.

A l’un à l’autre de mes voisins, je pose la question. « Connais-tu quelqu’un qui habite une yourte ? »  Ma question semble incongrue, inadéquate dans ce monde qui court au travail, au supermarché, autre part. En marchant sur le trottoir, je cherche ce qui pourrait ressembler à une entrée, à un chemin d’accès vers un terrain de fond. Rien comme indice, sinon que c’est du coté impair, et pour cela il ne faut guère être futé.

Puis dans le journal de la mutuelle, un article présentant l’habitat relance ma recherche, dope mon enthousiasme, c’est celui que je cherche, il me faut la visiter. Comment ont-t-ils fait ? Qu’est-ce qui les pousse à vivre ainsi haut perché, loin de la foule, presque dans l’anonymat ? Du moins pour l’instant car la législation sur l’habitat léger vient de prendre forme. Enfin un vide semble comblé, vide qui empêchait le développement de cette option différente pour le logement et la vie au grand air. Chez un ami, proche voisin du quartier, ma question trouve une réponse étonnante.

« C’est la fille de mon cousin et son compagnon qui l’occupe »

« Donnes-moi leurs coordonnées, j’aimerais les rencontrer. »

Plus tôt que de m’offrir la Mongolie, une promenade de quartier me suffit. N’est ce pas mieux et puis l’habitat léger me touche, mes enfants ont construit, en vue de la vendre une roulotte, dans le vocabulaire actuel, une tinyhouse. C’est du même genre. Comment les aider  à vendre la leur, immobilisée sans vie, le long de l’atelier du fils. Ma plus jeune fille est d’accord, elle m’accompagnera avec son fils. Elle sera mon alibi, le rideau qui cache ma curiosité, mes recherches sur comment c’était dans la vallée, jadis. Quelques échanges de mails et nous voilà muni d’un laisser passer, d’un mode d’emploi pour atteindre ce terrain de fond perché.

Le portail en bois, que je dois pousser est particulier, une roulette empêche celui-ci de frotter le sol. Aucun signe visible, ni sonnette, ni nom. Une boite aux lettres est en appui, sur le pignon, comme abandonnée. Nous entrons dans une propriété privée, avec précaution, je salue la propriétaire de la maison à rue, occupée à siroter son café en justifiant ma présence. « C’est pour la yourte, nous avons rendez-vous ! » Ses chiens tournent autour de nous. Panique de ma fille, mais ils sont gentils nous rassure la dame, simplement curieux. La pente de la pelouse est raide, je glisse presque vu l’angle de celle-ci, le sol en terrasse légère monte progressivement. Derrière une demi-haie, un escalier de terre, rendu praticable par quelques branches de contre marche. Nous voilà sur un plateau, la yourte y trône. J’agite lentement la sonnette pour annoncer notre venue, notre présence comme convenu.

Je me sens au bord d’un autre monde, devant un univers particulier. La yourte est posée sur un plancher qui surplombe le sol, d’un bon,20  cm. Elle me semble immense, sa taille vue d’en bas est toujours dans ma mémoire.

La jeune dame s’approche, nous faisons connaissance, clarifions le lien avec mon ami. Finalement, je connais son père et sa mère de vue. Ce dernier a voyagé régulièrement en train, comme moi, pour rejoindre son travail. Une bonne base pour vivre autrement, en dehors de la frénésie du monde moderne. A son tour, son mari se présente et nous faisons rapidement le tour de l’habitat, ses commodités, son jardinet où poussent les tomates. Echanges de banalités, de recettes  concrètes pour appréhender leur intérieur, y voir clair. Après une année de voyage autour du monde, ils se sont posés ici, le temps de préparer leur réinsertion au monde et dans un futur logement traditionnel dans un habitat groupé en pierre.

Partagé entre le rôle d’inconnu, d’intrus même je balance entre questions et considérations sur le monde environnant , sur ce qu’ils doivent vivre, un peu comme 100 ans avant, les habitants du vallon devaient le faire, dans la simplicité, la sobriété. Dans leur cas, avec en plus l’électricité et l’eau qu’ils ne doivent pas puiser en contre-bas à la source.

Nous entrons à présent dans le logis qu’il ouvre avec simplicité et nous découvrons l’espace intérieur, plus confortable qu’une roulotte. Un mezzanine leur sert de chambre à coucher. Ils sont à l’aise, sobrement.

Ce monde étrange m’impressionne, me touche par ses valeurs simples, fondamentales, inconfortable parfois sans doute. Notre échange se fixe autour de l’élément principal, le feu, essentiel pour affronter les intempéries et  l’hiver. Elle maitrise les paramètres de la conduite pour moduler ce poêle à bois, réguler la charge. Elle a le savoir faire, le doigté pour garder la braise vaillante jusqu’au lendemain, je le sens.

Ne pas être envahissant, rester au bord de la discrétion, juste passer, effleurer. Moment subtil où il faut prendre juste la durée pour ne pas gêner, pour les laisser gérer leur espace intime dont nous ne faisons pas partie. Nous sommes juste en train de butiner, de prendre quelques indices, avant de redescendre dans la turbulence du monde, là bien plus bas, au fond du vallon.
Pour la bienséance avec le propriétaire du fond, nous longeons le bord de la propriété comme il se doit, le chemin est d’ailleurs plus adapté.

Nous voilà de retour sur le trottoir, la parenthèse s’est refermée. Ma fille et moi emportons un moment de grâce, un moment d’étrangeté qui nous ramène à l’essentiel qu’ont vécu bien des générations de paysans avant nous, dans ce vallon. La symbiose avec la nature, la sensation d’être dans l’essentiel, la vie profonde et vraie, loin des gadgets de la vie moderne, dans la lutte quotidienne et prévisionnelle pour mériter les bénéfices simples et nourrissants d’une profondeur retrouvée.

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