Premisses en Juin.

Il y avait de nouveau du sang sur l’oreiller.

« Tu devrais aller voir le docteur à propos de ton oreille ! »

« Ce n’est pas mon oreille qui saigne mais c’est en dessous du bras ! »

« Ce n’est pas vrai, ce n’est pas possible ! »  « Si ! »

Je me déshabillais pour lui montrer le dessous du bras droit où une grosse verrue venait d’être arrachée par mes mouvements de nuit. Sa chute avait laissé apparaître un peu de sang. Pourquoi fallait-t-il que ce soit l’oreille qui coule. C’était la troisième fois qu’elle voulait absolument situer là, l’origine de mes  saignements de nez : dans l’oreille. Cela me semblait impossible. C’est toujours par le nez que cela arrive ou si c’est via l’oreille autant dire que la mort n’est pas loin.

Qu’est ce que les maux de tête pouvait bien lui rappeler et plus particulièrement les saignements de l’oreille ? Etait-ce du a ses otites quand elle était enfant ?

Anecdote sans doute, mais cette disparition d’une grosse verrue sous le bras me surprenait après avoir vécu la disparition de celles qui pullulaient sur ma pomme d’Adam, celle là, disparaissait à son tour après m’avoir fait mal comme si quelque chose avait bougé quelque part et permettait cette évacuation.

Fallait-il ramener cette libération de la verrue à la chamade qui m’avait touchée jeudi matin sur le train ?

Mon coeur et les muscles environnants battaient d’une manière bizarre et désordonnée et j’observais avec angoisse les errements de cette brave machine. Allait-t-elle me laisser tomber ? Il n’y avait pas de douleur, simplement un grand désordre, dans son rythme. Je respirais plus vite pour essayer de changer quelque chose et la panique m’envahissait. Etait ce la panne définitive ?

La journée se passa avec une présence dans  la tête, de ce désordre.

Je vivais a moitié, assis pour économiser mon énergie, mes ressources. La soirée se passa tranquillement et je me mis au lit sans tarder vers 10 h pour épargner mes efforts, ma machine. Le temps s’écoulait, une nervosité incontrôlable m’empêchait de dormir, de m’abandonner au sommeil, je guettais mon angoisse. Mon coeur était toujours là, présent.

Quatre fois successivement, je me retrouvais devant l’écran de TV, verre de porto puis de bière à la main pour essayer de noyer cette nervosité, cet esprit qui chevauchait sans arrêt, sans se laisser aller au plaisir du sommeil.  Celui-ci ne me terrassait pas, ne m’atteignait pas, je restais bien éveillé, mal dans ma peau. La journée se passa sans ordre, sans but, sans activité presque avec un malaise permanent, une gène dans le corps non remis à neuf par un sommeil réparateur.

Aucune idée particulière n’effleurait, ne venait me surprendre.

La nuit suivante se passa tranquillement en une fois, pour récupérer un peu de ce manque de la nuit dernière. Puis vint le week-end.

Ma verrue sous le bras avait disparu, s’était perdu comme un fruit mur qui tombait. Qu’avait-elle emporté, était-elle enracinée dans mon coeur ?

Sur internet, je voulais trouver enfin autre chose d’utile, d’efficace. Je tapais M Von Franz et tombais sur le nom d’un auteur qu’elle avait accepté de dédicacer : Arnold Mindel.

« L’inconscient parle par les rêves, les visions, les fantasmes mais aussi communique au moyen de sensations physiques qui se manifestent dans le corps. »

C’était le sens des verrues, du  poireau, sur mon index, c’était le sens des nombreuses sensations que je vivais.

C’était un théoricien qui mettait en mots mon ressenti. Ses livres montraient comment par les signaux du corps, nous pouvons atteindre une plus grande compréhension de nos maux physiques et de nos émotions.

Mots d’apaisement

H13-Juin 98.

Energie vitale ou Chi.

DSCF5449En station debout pendant la messe de 11h00, mon attention à l’office s’était relâchée et comme je l’avais déjà fait plusieurs fois, j’essayais de détendre les muscles des jambes de manière à ce que les articulations des genoux soient souples, détendues. Puis explorant mon corps, je recherchais les tensions dans mon ventre, le long des muscles fessiers pour les reconnaître et les relâcher.

Pendant que l’assemblée attentive poursuivait ses dévotions, je m’étais tout à fait séparé de l’ambiance pour m’intérioriser dans cet exercice totalement incongru.

Jeux, jeux d’inattention, mon corps se faisait de plus en plus perméable aux vibrations sonores qui remplissaient l’espace, il suivait un rythme, celui de la musique peut-être mon rythme propre qui sait.

Physiquement j’étais là, avec ma famille, devant ma chaise, en voyage, l’esprit ailleurs.

Puis soudainement, je me surpris en train de vibrer à l’intérieur. En un mouvement alterné de gauche à droite, une onde partant des pieds se mit en route vers le haut de mon corps en s’amplifiant parallèlement à la colonne vertébrale jusqu’à mi-hauteur du corps.

Mon observateur intérieur prenait conscience de cette vibration, avec étonnement et interrogation car rien de semblable n’avait avant jamais été perçu.

Un événement neuf me touchait, m’animait, commençait à vivre en moi.

Intellectuellement, je pressentais sa signification, son sens peut-être.

N’était-ce pas le serpent de la vie, celui que l’on trouve dans le symbole du caducée ? Le parallélisme entre l’image et la vibration qui faisait sa route me plaisait. Le serpent était entré en moi, il vivait caché et venait aviver les perceptions de mon corps. Logé dans sa tanière au bas du corps, selon la tradition indoue, ce serpent s’animait non seulement avec la musique de Mozart dans le ventre, mais il était maintenant alors que j’étais debout en train de se faire connaître dans un autre de ses aspects.

Etait-ce le serpent apparu dans mon rêve, il y a quelques mois et dont je coupais la tête.? Etait-ce le même symbole dans son expression, la matérialisation du mouvement ?

Un dynamisme certain avait pris racine dans mon corps, dans mes lombaires, et tendait de s’exprimer dans ma vie.

Depuis ce moment-là, une poussée de vie intérieure, une pression d’une force qui m’était inconnue tentait de s’élever en moi, de redresser le haut de mon corps, de me faire dresser la tète fièrement, plus fièrement que jamais. L’énergie libérée par l’ouverture du bassin alimentait, nourrissait ce serpent qui voulait monter comme sur l’image du caducée, vers le haut vers sa position extrême.

Etait-ce la mise en place dans mon théâtre intérieur, de l’énergie appelée Kundalini et de ses points de passage nommés les chakras ou celle du Tai-Chi nommée Chi ? En poursuivant la réflexion au sujet de cet événement, de la manière dont il s’était exprimé et par rapport à ce que j’en avais perçu il me semblait qu’ un obstacle existait encore le long du trajet que constituait ma colonne.

Le haut de mon corps, avait comme un courbure vers l’avant, une sorte de bosse qui par sa présence perturbait le trajet de cette énergie montante et la calait à hauteur d’un point douloureux à la moitié des vertèbres dorsales.

Après l’ouverture du bassin, j’étais questionné au sujet de l’ouverture du deuxième axe fondamental de ma coquille, les épaules. Un travail était nécessaire dans le haut du corps.

Entends Mozart.

Fatigué par l’activité ménagère dense de la matinée, je m’étais assis sur le lit puis couché sur le dos, les pieds toujours à terre pour me détendre quelques minutes en écoutant le morceau de musique classique que l’enregistreur à cassette diffusait.

Le morceau de musique jadis composé par Mozart me plaisait. Systématiquement chaque jour, j’essayais d’en écouter d’autres, de me retrouver un peu plus dans ce monde musical que j’avais souvent fuit et rejeté pour m’attacher à la musique de jazz et à la musique moderne.

Cette musique me parlait et son dynamisme me faisait du bien me remontait le moral en cette période pénible où j’assurais le travail à la maison faute, de travail extérieur.

L’orchestre accompagnait le soliste, joueur de flûte ou de clarinette sans que je puisse vraiment l’identifier car ma connaissance de la qualité des sons se réduisait à peu de choses. Seule la pureté du son de l’instrument à vent se démarquant des autres instruments, m’intéressait.

Totalement relâché, sans contrainte physique, j’étais entièrement disponible et totalement centré à présent sur le son magnifique et pur qui s’échappait dans l’espace. Je pénétrais de plus en plus dans le champ sonore et musical de la composition jusqu’à m’identifier, ne faire qu’un avec les ondes qui atteignaient mes oreilles, mon corps tout entier. La musique et mon corps étaient sur une longueur d’onde semblable, similaire, parallèle peut-être puis une sensation m’envahit le ventre.

Étais-je envahi par le son, impossible d’en décrire clairement l’historique ?

Un saut de perception venait d’être fait en moi. Le son de l’instrument s’était matérialisé comme un serpent sortant des hauts parleurs, pour entrer en moi en vibrant, tourbillon surprenant d’animation symbiotique avec le soliste. Comme une toupie l’énergie musicale, soutenue par la clarinette ou peut-être même le hautbois, se mouvait de plus en plus vite dans mon espace corporel, pour sur sa lancée soutenue par les violons attendre le retour du soliste pour s’envoler de plus en plus fort.

Le musicien était comme un charmeur de serpent, avec ses notes, son talent, son énergie, il faisait monter et se déplacer en moi un affect musical ventral.

Sous l’observation de mon esprit étonné qui assistait à la performance musicale non plus à l’extérieur mais à l’intérieur, la musique était en moi, me faisait vibrer. Le son pur et gracieux, l’espace du souffle du musicien menait une danse tourbillonnante en moi.

Mon corps dans cette posture curieuse n’était plus qu’une coupe avec en son centre comme un feu follet. Flamme avivée par un soufflet, le son issu du transistor tournait en moi s’élevait, montait, descendait, dans un mouvement joyeux et rempli de mystère. Le monde sonore extérieur s’était prolongé par un monde de sensation intérieur sans que je puisse dissocier et l’un et l’autre. Puis le soliste épuisé par sa performance céda le pas et l’orchestre repris la partition. L’affect disparu définitivement et dans la rémanence de cet événement, je reviens à la réalité, surpris et déçu. Un bout de nirvana venait de m’être donné, gracieusement en cette matinée de solitude et d’abandon à la grâce.

Encore, encore criait en moi, toutes mes perceptions corporelles, encore c’est tellement bon. Ce feu d’artifice avait été tiré me laissant le souvenir d’un événement unique en tout cas primaire dans mes souvenirs musicaux. Déjà, je me redressais, me levais pour remettre à son début la bande sonore, pour la remettre en route et attendre au passage suivant le retour éventuel de l’affect. L’expérience serait-elle reproductible, dans l’instant, dans le futur.

Serait-elle comme un plat favori que l’on peut à sa guise, quand l’envie se fait, reproduire pour sa satisfaction et son plaisir ?

Les circonstances historiques, étaient-elles, nécessaires et suffisantes, ou était-ce l’histoire d’un billet de loterie gagnant, donné une seule fois ? Était-ce le lot d’un être paumé et aux aguets de pouvoir dans sa sensibilité et susceptibilité face au monde de vouloir chercher refuge dans une musique drogue et baume de sa solitude et de son isolement ?

L’affect était là comme un souvenir clé comme une certitude d’un état pouvant être vécu. Comme un phare dans la grisaille du jour au milieu d’une tempête sociale. Le quotidien pénible et angoissant laissait peu de temps à l’abandon et à la rêverie.

Des échéances humaines envahissaient et perturbaient mon quotidien. Seuls les mots écrits, sur une feuille de papier, gardaient la trace de l’événement d’un jour et du vague souvenir de tentatives nouvelles de repartir sur l’orbite joyeuse de la musique que Mozart avait jadis composée.