Lignée des pères.

Cette année encore, je m’attendais de sa part à un sms laconique, portant le message. « Bonne fête Papa » en lieu et place comme c’était l’usage avant, d’une carte postale colorée. Plus, c’était espérer et avec lui, j’avais l’impression qu’il fallait me satisfaire de ce type de témoignage, court et bref.

Vu la distance, notre relation était minimaliste, réduite aux fêtes de famille et encore, plus une présence qu’un échange, une rencontre.

Cette année pourtant le vent avait changé de direction, les habitudes s’étaient modifiées subtilement. Était-ce ma demande de réparation de la pergola cassée au pied par un coup de vent violent ? Qui sait ? C’était simultané sans plus. Quoi que ?

Avec ses enfants, mon fils avait décidé de faire un saut le dimanche après-midi pour me souhaiter ma fête de père.

« Bonne fête, mon Papa » avait-il dit dès son arrivée.

Son cadeau était simplement ses heures de route à l’aller et au retour. Une présence au pays de quelques heures à partager quand même avec un ou l’autre copain.

Sa présence et celle de ses enfants m’avaient rempli d’une joie profonde, nous entraînant dans une relation ancienne de père à fils distante, discrète mais réelle. En voyant la joie de mon petit-fils, en présence de son père, je revoyais mon fils à cet âge. Bien différent, moins expressif, plus fuyant sans trop savoir la relation qu’il vivait et entretenait avec moi.

La richesse de la leur m’éclaboussait et je la goutais. Là dans ce domaine, la transmission était bonne. J’entends encore son fils dire « Il est fort mon papa ! »  rempli d’admiration. Peut-on la goûter quand on l’a vit. N’est-ce pas plus facile de la voir en tant que spectateur. En tout cas, cette paire me réjouissait me donnait une certaine confiance dans leur avenir commun. Avenir que je leur souhaitais long et épanouissant.

À cette occasion, moment idéal, j’avais montré l’arbre du « Nom » réalisé les années précédentes dans mes recherches généalogiques, puisque mon petit-fils connaissait la valeur de la lignée. Ne m’avait pas-t-il pas dit au téléphone en me passant son père,  » Je te passe ton fils « !

Travail que j’avais repris de mon père et étendu à tous ceux qui vivant portent notre patronyme. Descendants issus d’un immigrant espagnol qui s’était réfugié des Pays- bas espagnol, craignant les persécutions du Duc d’Albe, dans la principauté de Liège.

Plus de 400 ans d’histoire, de père à fils, sur cette grande feuille de dessin que je lui avais déployée, chaîne humaine dont les trois derniers survivants observaient l’arbre du « Nom »

Donner à mon petit-fils le sens des racines, le sens de l’histoire, le sens de la solidarité des lignées à l’occasion de cette fête trop commerciale.

La hauteur du caractère d’imprimerie était très limitée mais la qualité de leurs yeux avait fait la différence. Sa sœur avait observé l’absence d’accent sur son prénom et lui, la difficulté de lire le sien vu le caractère gras des lettres qui fusionnaient les caractères. La vue du nom de sa mère l’avait rassuré. C’était bien lui qui était inscrit au-dessus du prénom de sa sœur, à droite de celui de sa mère.

Rien de bien spécial ne s’était passé dans ses moments de présence sinon que ma femme avait pu clarifier une de ses inquiétudes de mère, de manière calme et sereine alors que souvent, c’était dans la tension que les rencontres entre eux se passaient.

Que valent les cadeaux achetés en hâte, face à ces moments d’échanges et de convivialité ? Après un gouter rapide, lors de l’au revoir, je mis mes mains sur ses épaules.

C’est vrai qu’il est fort mon fils. Je sentais la puissance physique de ses bras, de sa jeunesse.

Ils reprirent la route pour visiter un copain sans que j’aie évoqué la nouveauté entre nous à propos du rallye qu’il avait fait le mois précédent. Par lui, j’avais découvert une région proche, laThiérache et ses église fortifiées.

En réponse à mon mail de remerciement, il me proposait de me servir de guide le mois prochain pour m’initier à ce type d’architecture paysanne, des plaines voisines, souvent victime des envahisseurs du passé.

Je devenais celui qui bientôt serait pris en charge. Histoire de lignées, roue du destin qui tourne et descend après s’être épanouie, père au déclin, fils au zénith, élan du petit-fils.

Quand tu bois…

Occupé à l’aménagement des fauteuils en grand cercle autour de l’autel pour la messe d’anniversaire matinale, j’en déplaçais le dernier quand m’apparu au centre du choeur, au-dessus des marches, le bouquet de tournesols réalisé par la sacristine.

007_5A_2Fleurs de saison, certainement choisie pour la fête religieuse du Sacré-Cœur mais qui pourtant à mes yeux portait une charge symbolique intense. Celle-ci me ramenait immédiatement à notre histoire familiale, aux symboles qui nous portent. Fleur chargée d’émotions me renvoyant au hall d’entrée de sa maison où trônait fièrement l’aquarelle de deux tournesols qu’elle avait dessinés lors d’un stage bien des années avant. Fleurs-soleil faisant partie du mot d’adieu, que j’avais prononcé en son honneur à la messe des funérailles, trois ans plus tôt.

Cette vision d’une charge symbolique puissante avait ouvert un chemin à mes émotions enfouies, ouvrant un exutoire à des larmes qui immédiatement coulaient doucement sur mon visage. Sans défense, j’étais plongé dans l’abandon à la grande tristesse qui m’habite à son sujet et qui venait de jaillir de mon tréfonds. Fleurs que nous avions choisies pour son dernier hommage, fleurs qui l’avaient accompagnée dans la tombe.

Coïncidence, synchronicité, ces fleurs qui suivent et se retournent vers le soleil témoignant d’un au-delà indéfinissable, renvoyant à un moment fort puissant ressenti lors d’une session de méditation au Carmel de Rochefort. Expérience perçue par ma fille qui à la fête des Pères de cette année-là avait mystérieusement marqué celle-ci par deux petits serpents aux couleurs de l’arc-en-ciel. Symboles que l’on retrouve sur le caducée des médecins. Symbole de guérison, ils expriment la force vitale présente en chaque personne. Force qu’il m’avait été donnée de percevoir, force en chemin en moi à laisser s’épanouir pour m’associer entièrement à la vie.

Autour de nous, un cercle d’amitié pour nous soutenir dans ce moment souvenir, pour nous aider à passer ce cap difficile. Toutes nos émotions sont à fleur de peau. La mémoire nous livre des souvenirs à la fois heureux et tristes. Le célébrant au cours de son homélie cite un proverbe que ma pensée accroche.

« Quand tu bois de l’eau, pense à la source  »

N’est-ce pas plutôt la source qui, ce matin, pense à moi, à nous, en nous reliant de cette manière symbolique et forte par le soleil des tournesols, à notre aînée.

Mes yeux ne pouvaient se détacher de ce bouquet, de ce symbole de reliance forte en ce moment difficile. Cette paroisse dans laquelle les circonstances nous ramenaient, en ce jour, avait aussi été pendant de nombreuses années la nôtre. Ma fille avait fait ici sa communion solennelle, c’est ici aussi qu’elle aurait aimé se marier comme la plus jeune l’avait fait mais cela n’avait pas été possible, son compagnon refusant de la marier et ne donnant aucune place à cette aspiration profonde. Décision qui a toujours empoisonné leurs relations et lui a fait vivre des souffrances dont elle se serait bien passée.

Tous les souvenirs m’envahissent mais un seul prédomine, le lien vers elle n’est pas coupé, il est fleuri. La coïncidence vécue à travers de ce bouquet domine, me relie à elle qui est à présent invisible, ravive sans doute les émotions mais aussi la présence mystérieuse qui a guidé la main de la sacristine pour le choix de ce bouquet constitué de tournesols.

Elles sont huit, huit signifiants, au-delà de ceux de la semaine.

Huit,  » symbole de résurrection, de transfiguration, annonce de l’ère future éternelle faisant du chiffre un achèvement, une complétude  » comme le dit la référence du Dictionnaire des symboles.(*)

Sans ce choix, la messe aurait été une messe anniversaire ordinaire, un peu traditionnelle. En ce jour, cet endroit, elle recevait une qualité et une profondeur devant laquelle je m’inclinais. Cadeau de la vie dans notre chemin de parents désenfantés.

La journée était radieuse comme les précédentes, nous étions de retour à la maison, accompagnés par ma belle-sœur. Main verte, elle nous a entraîné par ses conseils dans l’organisation du jardin, rappelle les soins à suivre, les fleurs à soigner, les rosiers à tailler. Tous ces conseils pour mener au mieux la floraison et la mise en valeur de tout ce qui peut faire la joie de vivre, via les fleurs.

Vraiment, nous étions après ce moment difficile, repartis dans le quotidien, après avoir fait escale dans les souvenirs,  repartis dans la vie.

 

(*) Dictionnaire des symboles. J.Chevalier, Alain Gheerbrant-Robert Laffont-Bouquins page 512.

Douleurs dans les pieds.

Depuis des semaines, des jours, j’ai peine à certains moments, le matin à poser un pied devant l’autre. J’ai mal aux pieds. Mes appuis me font mal. Douleur sourde qui s’exprime malgré moi. Difficulté d’avancer sur mon chemin, de prendre à bras-le-corps la journée qui commence.

Ah prendre mon pied pour l’adoucir, l’assouplir lui rendre sa plasticité. Mais comment ?

Quelques massages de pied à l’occasion pour changer la donne, pour atténuer ces douleurs. Quelque chose bloquait là, en dessous, exprime sa peine, son insatisfaction.

Douleur-tension, douleur-message.

Quatre ans plus tôt une douleur comme une aiguille me transperçait le pied gauche. Douleur fulgurante m’empêchant presque de prendre appui sur le trottoir. Douleur passagère juste avant de prendre le bus pour une visite de courtoisie à mon ancien lieu de travail. Douleur qui exprimait mon désarroi, ma souffrance d’avoir dit adieu à ce lieu qui m’a comblé les dernières années. Ambiance vivante et dynamique où j’étais devenu au fil du temps le doyen puis un des premiers pensionnés.

Maladie de Morton pour les érudits, douleurs semblables à une épingle traversant la plante du pied. Douleur qu’une semelle atténue, semelle surnuméraire.

Douleurs aiguilles qui s’atténuent au fil du temps. Marche tranquille qui suit et qui atteste d’un mieux. Retour de cette douleur sous une présence plus large atténuée et sourde qui atteint plus l’espace sous les orteils. Tensions qui construisent un coussin de peau épaisse comme pour protéger cette plante de pied qui fait des siennes.

Est-ce fondamentalement difficile de me mettre en route le matin?

Ma vie est en bascule, mes certitudes effacées, mon cœur brisé. Mes pieds aussi expriment cette douleur qui me traverse. Insensibilité qui s’évanouit pour libérer d’anciennes douleurs. Changement d’allure, de structures qui entraînent de fil en aiguille les tensions d’appui pédestre. Douleur mouvante qui va et vient qui semble s’atténuer mais qui est là sournoise.

Par la fenêtre à la session de méditation, je fixe le marronnier au centre du parking. Il est en fleurs à cette saison. Son tronc trapu s’enracine quelque part dans le sol sous d’innombrables racines.

À mon image extérieure s’anime une image intérieure, mes pieds sont sur le sol, ils s’enracinent, plutôt ne s’enracinent pas bien. J’ai des appuis déficients, mes orteils sont crispés et sont là comme décor sans participer au portage de mon corps, seule une partie du pied est utile.

Du côté intérieur, je sens la voûte plantaire, je la sens, je n’ai pas les pieds plats. Mais mes doigts de pieds, là devant n’y sont pour rien sinon comme un décor inutile et encombrant. Comme un hiatus dans le flux de la portance

Symbole de prudence, d’inaction peut-être ?

Ils sont là décors, attendant un réveil qui tarde.

Enracinement à revitalisé à l’avant pour améliorer le flux d’énergie qui s’offre par la terre.