Marie-Paule.

Au fur et à mesure où les mots s’inscrivaient sur la feuille blanche, les larmes s’écoulaient, de plus en plus fort le long de mes joues. Une émotion inconnue se vidait par celles -ci. Un abcès profond venait de trouver le chemin de son expression.Les mots destinés à Anne-Marie, une amie très proche, pour lui marquer mon amitié après son hospitalisation due à une tentative de suicide, s’étaient associés les uns aux autres pour lui proposer, si elle acceptait d’être, symboliquement, ma soeur Marie-Paule.

Cette proposition, cette marque d’amitié pour lier celle-ci à la vie, avait ouvert les vannes, du flot des larmes, celles qui n’avaient jamais été versées.

Ce petit bout fragile dans sa couveuse, était disparu de notre univers à la clinique de mon  pays d’origine, celle qui avait été dans sa vie si courte à mon adolescence, à mes 16 ans, le cinquième enfant de la famille. Face à cette mort injuste, soeur de mon coeur, brève rencontre du passé, petite-fille, petite sœur, j’étais resté muet, insensible et la famille avait sans cérémonie d’adieu, tourné la page.

Tu avais inscrit au fer rouge, la douleur dans mon cœur, inscris dans mon être en mai l’indicible et  si longtemps après avec tant de vigueur, les larmes apparaissent dans cette ambiance tragique qui bouscule, une amitié forte, un lien presque familial avec cette collègue de travail.

« Qu’est-ce que je pleure? »

Est-ce que je pleure aussi la perte profonde d’une soeur vaginale. N’est-ce pas là qu’est le sens de mes émotions face à l’émission de télévision, « Le bébé est une personne » et les mots de l’enfant vers une image « bébé mort ». .

Symbole qui résonne et sens profond pour moi.

N’est-ce pas là mon envie de signer, une lettre à la première fille qui est entrée dans ma vie par deux petits bonhommes en tête-bêche accolé curieusement à mon prénom.

Mémoires qui interpellent. Mystère du passé

Larmes qui s’évanouissent. Temps effacé.

Hoogstraten

L’ambiance spéciale de la retraite charismatique avait modifié l’état de stress qui se vivait depuis longtemps tant au point de notre couple qu’au point de vue du travail. C’était la décompression totale et d’une certaine manière l’abandon à l’atmosphère chantante qui s’installait dans le groupe de 80 personnes. Se laisser porter en confiance par rapport aux évènements vécus sur place. Le souvenir d’une retraite précédente et de la paix intérieure que j’y avais retrouvé s’associait  silencieusement à l’atmosphère déjà en train de se construire et accélérait  ma confiance et ma détente.

En entrant dans la salle d’enseignement, séparée du couloir par une grande baie vitrée, pour la session du matin, je pris la vitre du panneau voisin de la porte en pleine figure, en plein nez. Ma distraction, se concrétisait d’une manière brusque, par un bang sonore et par une vive douleur entre les deux yeux, sur le nez,  me laissant un  peu assommé. Rapidement, je gagnais ma place pour y soigner, en la frottant tout doucement, la zone douloureuse.

Au cours de la retraite, mes pensées me ramenaient au sens qu’ont nécessairement les évènements qui nous touchent de près, et cette réflexion me conduisait en toute logique, pour rester conséquent à rechercher le sens de ce coup de massue.

Est-ce que cet évènement n’était pas signe, un signe frappant. Ne fallait-il pas y voir une interpellation ? N’y avait-il pas un sens. Cette vitre, n’était-ce pas, l’obstacle important invisible à mes yeux. L’essentiel que je ne percevais pas. Que pouvait me dire ce choc, avait-il ici et maintenant un sens ?

Le soir, en échangeant avec mon épouse, l’impression nette d’un sens me vient à l’esprit, la porte manquée était la clé du problème, ne fallait-il pas passer par la porte. Évidence mais que signifiait cette porte et que représentait cette vitre.

L’image des clés suspendues au-dessus du linteau de la porte d’entrée du living prenait un sens nouveau, ultime. Depuis longtemps une collection de 6 clés anciennes, attendait la septième, symbole de la découverte la plus importante qu’il me restait à faire. Sans que chacune ait un signification  définitive, la dernière devait symbolisé une étape importante, symbolique du chiffre sept.

Ma décision était prise, ce serait la croix du Christ. Dans la foi chrétienne, le christ avait sauvé le monde en mourant sur la croix. Il était mort pour nos péchés et pour prendre en charge la souffrance du monde. Cette vérité chrétienne s’imposait face à cette septième clé. Ma foi, religieuse me conduisait à une vie plus authentique, plus profonde. C’était le Christ, l’ultime clé, celle qui prime toutes les autres, celle qui ouvre toutes les portes.

Le lendemain, je me présentais auprès d’un couple animateur  pour déposer dans la foi l’un de mes fardeaux, si difficile à gérer, ma tristesse, ma tristesse profonde qui se manifestait depuis si longtemps déjà et qui était trop souvent ma compagne de vie.

Ce sentiment récurrent avait émergé l’année dernière, depuis le rêve lors d’une nuit d’été pendant nos vacances dans la prairie du camping au bord de l’ Ardèche. A cette émotion profonde de la nuit, était associée le souvenir clair et net de tous les abbés, professeurs au collège où pensionnaire, j’avais passé de nombreuses années dès ma sixième primaire. Et depuis ce rêve, une tristesse permanente, consciente, me collait à la peau.

Dans des moments plus difficiles, à tous moments même, elle essayait de plus en plus fort de parvenir au jour, a travers des petites larmes dans le coin de l’œil, où au travers de l’humidité permanente qui habitait depuis quelques semaines mes yeux. Elle luttait pour apparaître sur mon visage, par des plis et des mimiques tristes, dans ma vue, lorsqu’il y avait un peu de vent frais, lorsqu’un blague parvenait à mes oreilles. Je luttais contre cet envahisseur de mon visage et de ma vue. L’avis et les soins de l’homéopathe n’ayant rien fait de ce vieux chagrin.

Ce matin de retraite, je venais partager, déposer cette tristesse et demander à ce couple qu’il prie sur moi, qu’il intercède pour que cette source intarissable qui m’envahissait soit apaisée, guérie peut-être. J’évoquais la source possible de celle-ci en rapport avec l’époque du collège et de ma vie de pension.

Etait-ce l’angoisse due aux pleurs de mon frère lorsqu’il avait vécu sa première année de pensionnat et ses pleurs du dimanche matin, avant le retour en pension le soir. Etait-ce mon entrée en pension l’année suivante. Etait-ce la mort de ma sœur, cinquième de la famille, bébé prématuré né à l’age où j’étais adolescent  et que je n’avais pas pleuré! Mystère ?

Aux questions posées concernant les circonstances de la mort de la petite, je leur livrais une vérité qui s’était dissimulée dans ma mémoire. La dernière fois que j’avais vu le bébé dans la couveuse, où il luttait pour la vie, c’était à la clinique en ville à un age que je ne pouvais préciser. Sa mort nous avait été annoncé plus tard comme inéluctable. Aucun rite n’avait marqué sa mort, aucune messe d’ange n’avait été prononcée, me semblait-il. Mon père seul, s’était chargé du corps et l’avait pris en charge dans une boite à chaussures pour l’enterrer dans la tombe familiale.

D’énormes sanglots jaillirent de mon plexus. Mon corps s’agitait sous ceux-ci comme le corps d’un enfant qui est emporté par une douleur impossible à maîtriser.

Des soubresauts musculaires pulsant à partir de mon coté gauche s’avançaient  en vagues de peau, s’élevaient dans ma poitrine du bas vers le haut des cotes, vers la bouche et finissaient comme une énorme vague épuisés sur la grève.

Une envie de vomir tourna court, coupée par ma peur. Une explosion, un tremblement d’émotion s’agitait en moi. Comme un nuage d’orage, une boule noire semblait me dominer, je n’en étais plus qu’un contour. Quelques mots retentirent à mon oreille sans que je puisse les remémorer avec certitude, consciemment. Peut-être y avait-il l’image d’un écrasement, de quelque chose qui m’avait été fait ? ? ?

Une explosion, un tremblement d’émotions s’agitait en moi comme si au sein d’une enveloppe corporelle, un dragon enfouis se montrait, sortait de sa tanière.

Le couple s’était rapproché de moi, chacun portant une main sur mon épaule, priant le Christ, Le Seigneur, demandant sa miséricorde, sa compassion pour la douleur de son fils, invoquant son nom, sa tendresse. Leur présence, leur voix me  soutenait, me reliant ainsi à la réalité, à ma réalité, à l’ambiance de paix vécue les dernières heures.

Après un temps indéfini, mes sanglots s’apaisèrent, la vague était passée, je retrouvais mon équilibre, ma conscience et passais alors, sous leur conseil, quelque temps en prière dans le silence de l’oratoire.Les spasmes se poursuivaient plus doux, rayonnant toujours à partir de cette zone réveillée comme un cratère de volcan.  Ma peau en surface vivait d’un mouvement de vague. Un nœud était en train de se dénouer, de s’ouvrir.

Le lendemain, lors d’une procession en couple, je marchais en chantant le refrain de la litanie des Saints. « Saints et Saintes  de Dieu dont la vie et la mort ont chantés Jésus-Christ sur les routes du monde, Priez pour nous. »

Mes larmes coulaient en torrent, sans la moindre tristesse, de joie presque. Elles coulaient sans honte, comme un petit ru inépuisable, pendant le temps de la litanie, mouillant à saturation mon mouchoir. Je pleurais, je pleurais toutes les larmes de mon corps. J’étais soulagé d’un vieux chagrin.

La vitre prenait son sens, elle symbolisait pour moi la barrière derrière laquelle je me réfugiais et qui venait brusquement de se fissurer, la porte était le Christ en qui par ce couple j’avais osé remettre une souffrance qui m’envahissait et qui s’était vidée comme un abcès

Mars93-F26