Anamnèse sympathique

Vous annoncer la nouvelle en ce début d’année 98, m’a paru difficile car je ne tombais pas sur l’adjectif adéquat pour la donner. Les mots désignant les endroits du corps me parvenaient en rafales mais pas avec le sens adéquat. J’avais,en tête le mot spatial, ventral, dorsal, d’autres aussi moins élégant, même caudal me venait en tête. Malgré le tri que j’essayais de faire, des mots incongrus ou incomplets se présentaient. D’ailleurs à ce dernier, il lui manquait la bonne lettre et encore, il ne se rapprochait pas de mon objectif. Il y avait ensuite oral, latéral, nasal. Le bon mot n’était plus loin. Je du alors me rendre à l’évidence, les mots en  » al  » n’étaient pas la solution. Ma première piste d’expression devrait être éliminée. Était-ce un paradoxe qui avait conduit à ce que mes verrues au cou disparaissent, qu’elles n’expriment plus ce pourquoi, elles étaient apparues.

D’abord à la mi-décembre, mon doigt gauche avait montré des indices de mieux être. Sous l’ongle et sur le coté de la première phalange, le champignon s’était essoufflé, avait disparu laissant mon index à l’état neuf. N’était-ce pas sa fonction essentielle, Montrer. C’était aussi parallèlement mettre à l’index, son expression incongrue, la gommer, l’effacer pour revenir à l’aspect lisse que je lui avais toujours connu. C’était le premier pas plutôt le premier doigt qui se retrouvait pareil à lui-même. Qu’est-ce qui l’ avait changé, qui les avaient changées ces taches qui me harcelaient depuis longtemps.

Le long feu des potions prises depuis deux ans au moins. Un événement brusque ravageur, un volte face sous-cutané. Oui et Non. Près de quinze jours avaient été nécessaires à cette mystérieuse activité pour afficher, sur ma main et à mon cou, tout son effet.

Ma vie n’avait pas changé pendant ce temps apparemment. Le mieux était visible, ma main gauche comme neuve s’affichait, auto nettoyée de ses imperfections. Quel avait été le moteur, l’acteur de ce changement, tant souhaité, tant recherché. Les taches n’étaient pas à la fête, ne voulaient pas de 1998, ou ne voulaient pas être vue par un nouvel expert que j’étais prêt à consulter ou même n’avaient-elles pas envie de passer sous les passes magnétiques  d’un quelconque rebouteux.

Sans doute étaient-elles dignes de plus, mais alors de quoi. C’est vrai que leurs bases n’étaient pas maladives comme vous me l’aviez annoncé. Que l’expérience avait prouvé que ce type de manifestation allait et venait à son gré. Mais de quels bois se chauffaient-elles ces verrues qui parallèlement à ces taches sur les doigts, garnissaient d’appendices incongrus la peau de mon cou, sur la pomme d’Adam. N’avaient-elles pas été trop chauffées précédemment par la cautérisation effectuée par le bistouri électrique du deuxième spécialiste, que pour accepter encore d’y passer, chez un troisième larron.

Étaient-elles un second feu comme me l’avait laissé entendre innocemment ou sournoisement une personne d’âge lors d’une conversation banale ?

Qui dans mon entourage, me donnait, depuis le début, des boutons ?

Rien ne m’apparaissait clairement, aucun point de repère ne s’accrochait dans ma mémoire, même la date de la première consultation, avec la photo prise par le dermatologue, n’était plus dans ma mémoire. Leur triumvirat de base comme une langue qu’on tire avait, avec les interventions de la faculté, les médicaments et le temps, explosé en un bouquet de petites aspérités de plus en plus esthétiquement agressives, comme s’il y avait renforcement et éclatement de l’effet principal.

Placées surtout du coté gauche de mon cou, elles avaient après la dernière bataille médicale, pris lentement la poudre d’escampette, ne laissant que des auréoles ovales aux  endroits où leur expression avait été passée par le feu, lors d’un combat inégal.

Leur état d’expression somatique s’était-il rapproché de l’expression orale et verbale?

Étaient-elles le signe annonciateur et l’expression d’une colère bloquée quelque part dans un mouvement corporel au niveau du torse vers l’arrière droit, qui par la gymnastique de Feldenkreis, avait retrouvé un chemin d’ expression libre, dans la voix ? Avaient-elles pris la forme des douleurs musculaires qui s’élançaient depuis cette gymnastique, de l’une ou l’autre vertèbre dorsale, (D9-D10?) dans l’espace du cou ? Était-ce l’irruption de la voix d’un ami d’enfance, sortant du passé qui me replongeait sans préavis dans le souvenir tournant autour de la mort de mon père et dans mon adolescence?

Était-ce l’acceptation d’une collègue dans mon espace de bureau qui ne justifiait plus ces pousses épouvantails. Toutes les hypothèses se bousculaient dans mes pensées, sans pouvoir par le biais d’un détail, devenir la raison, les causes de ces expressions corporelles incongrues.

Mais, l’essentiel n’était-il pas de retrouver enfin un cou anonyme.

Janvier 98

Sinusite quand tu nous tiens.

La sinusite maxillaire de la dernière envahissait notre espace familial. Vu sa difficulté a respirer par le nez, elle faisait des efforts bruyants excessifs pour que l’air coule dans son système respiratoire. Les médicaments aidaient peu, ne solutionnaient pas le problème et ses maux s’éternisaient. Que faire pour vraiment et définitivement la sortir de cette difficulté.

Par la médication sans doute mais ne fallait-il pas aussi aller plus loin, frapper plus juste en ne mettant pas tous nos espoirs dans une molécule médicamenteuse.

D’ailleurs, elle n’était pas seule à souffrir du nez. Sa mère avait la « pole » position, le pompon pour les difficultés nasales. Chaque nuit depuis que je la connaissais, elle devait vu sa rhinite permanente, à l’aide d’un spray ou de gouttes débloquer la situation inconfortable qui l’empêchait de respirer à l’aise. En moyenne, une fois par semaine, j’étais d’ailleurs réveillé par les bruits accompagnant la manoeuvre de réouverture du sillon nasal.

A mon tour pendant des années dès mon adolescence, j’avais du effectuer traitement sur traitement pour essayer d’arrêter ce nez qui n’en finissait pas de couler dans ma gorge et que de manière disgracieuse, j’étais obliger de vider par un crachat honteux dans un mouchoir ou derrière un arbre. Aucune poudre magique n’avait mis fin à cette éternelle source d’ennui et d’étonnement pour ceux qui entendaient l’effort nécessaire pour récurer ma voie nasale par le fond de la gorge.

Etait-ce une simple histoire de pollen, de poussières, d’acariens. Mystère, hypothèse, une affaire d’hérédité. Sans doute. mais qu’elle hérédité, pour quel sens des choses. Physiquement s’en tenir aux microbes, aux agents extérieurs me semblait une hypothèse réductrice.

Pourquoi ne pas examiner la piste du vieux chagrin, caché, tapis dans l’ombre du passé et qui cherchait avec persistance à être reconnu, a émerger de sa quarantaine par tous les moyens, par ce moyen. N’est ce pas d’ailleurs un symptôme typique d’un chagrin profondément vécu que d’entraîner un vif encombrement  qui bouche le nez. N’est ce pas bien connu qu’il trinque dans ces circonstances  de deuil, et qu’il réclame la présence d’un mouchoir, si possible accueillant.

Piste improbable, impossible peut-être dans l’esprit du commun des mortels, de la faculté. Réductionnisme, mécanisme. Pourtant cette piste ne serait-elle pas la piste de la guérison.

Mon nez s’était tari lui aussi un jour lorsque bien après mon mariage, j’ai accepté de me livrer à mes sentiments, pour laisser sortir ce qui devait sortir. Ne devait-elle pas elle aussi, à chaudes larmes vider ses tristesses, accumulées quelque part pour quelqu’un ou quelque chose qui lui était cher.

Cette sinusite avait débuter à la Toussaint, à partir du moment où une énorme boule de petites fleurs de chrysanthème, avaient été introduite dans le living. L’idée que celle-ci était la cause du problème semblait partagée par la famille. Ne fallait-il pas alors suivre la piste non pas de l’objet mais du symbole de l’ objet. Fleurs d’accompagnement des morts, source de tristesse pour elle. Ces pomponnettes n’étaient pour moi que l’expression d’une beauté intrinsèque, explosante de jubilation, d’une beauté neuve. Ces fleurs nouvelles sur le marché ne portait pas la tristesse symbolisée par les boules blanches des traditionnels ornement des cimetières de mon enfance.

Les symboles de mon passé, affrontaient son présent. Comment séparer ses émotions des miennes, comment lui faire exprimer ses émotions personnelles dans cette période sensible où chacun doit affronter ses douleurs personnelles pour ses chères relations.

Etait-ce possible de parler de ces profondeurs, de ses peines enfouies pour les libérer alors que l’exemple de sa mère lui disait de ne pas se laisser aller en aucune manière à l’expression de ses émotions. N’aide t-elle pas ainsi par contagion erronée à sa mère, éviter d’ affronter ses pleurs profonds.

Bien sur après l’ambiance de la Toussaint, les émotions se feront moins vives et les médicaments aidant l’on retournera à la position d’équilibre, jusqu’au prochain deuil, jusqu’à la prochaine perte.

Dire sa peine profonde n’est pas encore la liberté entière de notre milieu familial, si le père s’en tire ne faut-il pas encore protéger la mère et suivre l’exemple des tantes.

G43-1/96

Séance de Kinésiologie.

Au début de cette nouvelle séance de recherche personnelle, une impression de tristesse s’était glissée dans mon humeur et ma voix se portait en témoin de cette émotion. Ma respiration laissa transparaître comme de temps à autre, ouvertement un sanglot tout à fait particulier. Une parenthèse vite maîtrisée et l’émotion disparut tout en laissant une trace auditive dans ma mémoire.

Après un échange verbal, suivant sa technique, je fus embarqué dans une régression dans le temps pour passer après un arrêt à 33 ans. A l’énoncé de la période d’age, ma thérapeute recherchait dans mes tensions musculaires les raideurs ou les influx nerveux qui pouvait signifier un point de raidissement et un événement douloureux

Les événements qui s’étaient passés à cet age là me semblaient tout à fait inaccessibles et j’essayais vainement de retrouver un fait marquant de cette période sans trop y arriver d’ailleurs, ni par l’age des enfants, ni par le boulot. Aucun événement ne perçait le voile recouvrant mes souvenirs. N’était-ce pas mon premier lumbago qui s’affichait ainsi comme événement marquant.

L’hypothèse était plausible sans cela être déterminante et je laissais faute de mieux voguer mon imagination sur cette idée acceptable.

Ce bref arrêt sur le palier du temps, se poursuivit cette fois vu l’épuisement du sujet par une nouvelle plongée qui cette fois se situa vers l’age de 7 ans. Quel était l’événement. L’école primaire, en deuxième année. Oui c’était la date de mon changement d’école pour l’entrée à l’école des garçons dans la classe unique du village avec un instituteur dont la taille me semblait celle d’un géant. Le temps passé, des faits, de cette époque, rien n’évoquait un événement important. Pour accrocher l’un ou l’autre souvenir, je répétais plusieurs fois non pas mon age, mais l’année de l’événement, 1951, 1951 pour tester une autre approche .Que s’était-il passé en 1951. Ce passage par le millésime me raccrocha immédiatement à mes recherche généalogique et à la date du décès de ma grand-mère maternelle. et à la tristesse qui avait certainement été vécue par ma mère. Était-ce le but de cette glissade dans le temps.

Sa mort me renvoyait à la tristesse de ma mère que j’avais ressentie à la vue de la peinture de Magritte reprenant la silhouette d’une femme statue, habillée d’un manteau et exprimant me semblait-il comme le confirmait ma soeur la tristesse de maman.

Un spasme régulier, de deux à trois centimètres se marquait exactement à l’endroit d’où partait mon lumbago.

C’était comme si les deux dates prenaient sens, l’une pour introduire le mal de dos et l’autre la source du mal, du mal être que je portais depuis si longtemps.

Tristesse d’un enfant partageant la douleur de sa mère, la portant sur ses épaules dans une sympathie fusionnelle, comme un cordon ombilical de tristesse me reliant à elle, alors qu’a cet age j’aurais du être l’enfant joyeux, sans soucis rempli de joie. « Tristounet ». le mot qui avait résonné à mes oreilles un jour par surprise, dit j’en suis sur par la cousine Suzanne venant visiter ma mère prenait son sens. Ma tristesse était aussi celle de ma mère.

La séance se terminait par une recherche d’image positive, d’un enfant de cet age profitant de la fête  pour se laisser entraîner  dans la ronde joyeuse du carrousel villageois. Fête de mon enfance qui ont été noyée dans un fond de tristesse, fête qui ne pouvaient se vivre dans la liberté et l’enthousiasme.

Tristesse que je portais par symbiose et qui expliquait tout un ensemble de vécus ultérieurs. Blocage de l’insouciance pour participer à la tristesse latente que je voyais sur son visage, que je ressentais dans ses humeurs, dans son non dit. Présence la plus fréquente pour faire plaisir et faire disparaître la trace de ses yeux en larmes.

Le spasme à la hauteur du coccyx se poursuivait comme un métronome, avec sa pulsion régulière d’un minuscule coeur battant à l’unisson.

Le calme qui suivit cette séance me conduisit a l’association de mon sanglot du début et du sanglot de ma mère. Nous avions c’est sûr le même sanglot. Par mimétisme, pour marquer mon lien, mon soutien à sa peine,  j’avais copié son appel muet couvert de tristesse remplaçant les mots non-dit, non pleuré, enfermant l’émotion.

Le puzzle de cette émotion était en place, cet age, ce lumbago hérité d’une charge trop lourde pour mes épaules d’enfant, sa tristesse, la mienne aussi sans doute tout tournait autour de cette peine non-dite.

Toute la tristesse du monde était sur mes épaules , sa tristesse la mienne aussi sans doute à propos d’une mort qui me dépassait, douleur qu’il faut cacher, douleur pesante, douleur puissante, douleur à rendre, consolation à prendre. Joie de dire, joie à partager.

G29

Colères cachées.

Ma poupée indonésienne, cadeau précieux, inattendu d’un membre du groupe de stagiaires, était par terre, à l’entrée du corridor, tombé de l’archelle ou elle trônait, en totale symbiose avec le fond bleu de la tapisserie.

Témoignage gratuit, cet objet représentait à mes yeux les fruits d’heures et de contraintes, de dévouements, à un groupe de 15 personnes, pendant six semaines et le seul signe de reconnaissance face à un travail épuisant. C’était même le seul signe visible d’un long effort de plusieurs années, le salaire de mon dévouement et de ma peine et à présent comme un vulgaire chiffon, un événement fortuit, un geste manqué, lui avait fait mordre la poussière. Aucune main charitable ne l’avait remise en place.

Un sentiment de colère m’envahit l’entièreté du corps, comme pourrait le faire le souffle d’une explosion intérieure.

Etrange sensation, inconnue semblait-il d’une manifestation énergétique rayonnante à partir de mon centre de gravité.

Monde souterrain caché, prenant brusquement vie pour venir mourir au col de mon être, à hauteur de la gorge comme une vague de tempête sur le rivage. Un frein puissant, un ressaut de conscience l’avait étranglée, réduite au cou pour protéger la tête agissante qui le surmontait.

Tout avait été maîtrisé, le geste vengeur, la voix stridente, l’explosion dévastante se déchargeant sur un objet ou une personne.

Colère tapie au fond de mon être, blessure ancienne, mise à vif, mettant en jeu la reconnaissance et la valorisation subtile qu’un étranger m’avait donnée.

Colère ancienne, soulevant le couvercle depuis toujours bloqué. Colère cherchant l’issue rédemptrice des tensions et des blocages dont elle est entourée.

Colère image de celle de mon fils dont le pied vengeur s’exprimait violemment sur la porte fenêtre le séparant du chat, mendiant le plaisir de rentrer se coucher au chaud.

Colère tapie dans la nuit du temps passé, contre la personne tutélaire qui n’avait pas compris la profondeur du mal et qui persistait à réclamer respect et considération par delà le sentiment qu’il fallait par convenance écraser à tout prix.

Colère du poing rageur de mon fils qui se détend avec violence sur le montant en bois de la cloison.

Colère de mon père touché dans sa blessure vive par ma soeur et dont les poings martèlent le dos de la coupable.

Colères de famille, émotions non dite qui explosent et qui brisent autour d’elle.

Colère danger, de proximité d’une émotion de non reconnaissance, d’autorité, de valeur écrasée.

Colère énergie tournant en rond comme une tornade, sans pouvoir se détendre, sans danger, dans l’espace et l’ambiance.

Image fondamentale opprimée et qui sous la douleur, veut se redresser, reprendre sa dignité, sa valeur.

Janv95-(G28)

Hoogstraten II, le retour.

Comme à la première retraite de Hoogstraten, j’avais inscrit mon nom à la feuille suspendue à la porte du couple accueil d’écoute-prière. Que pouvais-je trouver après cette fameuse découverte d’il y a deux ans. Un événement aussi puissant ne pouvait plus survenir, ne pouvait me semblait-il faire irruption, à ce moment dans ma vie.

De fil en aiguille, des univers profonds et nouveaux s’étaient ouvert tant avec ma fille aînée qu’avec mon fils. Cette expérience m’avait conduit dans une remise en cause qu’il m’était difficile de nier, à une prise de conscience des puissances fondamentales qui nous conditionnent dans la famille.

Après ces cheminements, que restait-il encore à découvrir. Un nouveau sentiment puissant était encore apparu au-delà de la tristesse. Un sentiment de colère, de frustration se manifestait maintenant clairement. Nouvelle perception apparue principalement, le jour où, fatigué par une journée de travail, je n’avais pu obtenir que la voiture familiale vienne me chercher à la gare pour un retour rapide à la maison, sinon après quelques coups de téléphone et une trop longue attente. Après une colère verbale sur la place que je ne pouvais simplement pas avoir dans le système familial, j’avais abandonné la voiture à un feu rouge pour rentrer à pied, étouffé que j’étais par la violence de ma « non-existence » à ses yeux, A hauteur du Delhaize, j’avais pour la première fois été souper, seul au restaurant, malgré le grand risque d’avaler de travers.

Vraiment, je ne me sentais pas important ce jour là, rejeté dans ma simple demande de compter pendant dix minutes à l’heure habituelle de mon retour, sur ma voiture, d’avoir ma place dans le milieu familial.

M’étant mis à genoux pour la prière d’imposition, et la demande d’intercession à propos de cette charge de colère intérieure à négocier, assimiler, transformer, je reçu l’image vive d’un dessin que mon fils m’avait dessiné 15 ans plus tôt, et qui m’interpellait toujours car incompréhensible.

Pleine d’émotion, cette image d’un arbre blessé par une entaille en son milieu à droite, ramenait à la surface de ma conscience sans doute une blessure d’antan, source de colère.

Pendant la prière en langue qui suivit, alors que je m’étais assis, dans l’axe de la colonne vertébrale, comme une flamme dansante, oscillante à partir du coccyx, une vibration déjà perçue debout, s’anima en moi, me surprit. Mon enveloppe corporelle, était comme le verre de protection d’une lampe à pétrole. La vibration, comme la flamme dans celui-ci, montante, oscillante.

En moi existait autre chose, comme une énergie bienfaisante. C’était comme me le disait la personne accompagnante, dans sa  perception, l’image d’un roseau qui oscillait dans le vent. Mystérieusement, il était devenu l’écho, le miroir de cette sensation.

Celle-ci ravivait, revivifiait l’expérience perçue à la messe chantée d’un jour lointain et qui avait laisser s’élever en moi l’impression décrite par C. K. Durckeim, ou celle peut-être de l’énergie du Chi, de la Kundalini ?

Cette fois-ci la vibration ne s’arrêtait pas à mi-hauteur du dos mais montait jusqu’à mon cou. Au-delà du point où se situe mon blocage dorsal et plus loin que l’aiguille qui me rappelait souvent ma douleur.

C’était comme si dans la confiance, dans l’abandon et la recherche de pardon pour cette colère latente, l’énergie pouvait dépasser les blocages de la colère, dépasser le point de fixation et faire le pas suivant vers les portes d’une future guérison.

G23

Deuil royal.

Le balayage des différentes fréquences radio n’apportait sur les chaînes accessibles par le tuner que la même conversation dont les bribes çà et là n’éclairaient pas l’ambiance insolite crée par ces étranges similitudes, une atmosphère d’événement ressortait singulièrement. Quelque chose de majeur, d’important se passait et aucun repère n’apparaissait même après avoir changé plusieurs fois de canal. L’évidence perça enfin mes oreilles.

Le Roi était mort ! Notre Roi Baudouin venait de quitter la vie suite à un incident cardiaque. La mort frappait, une fois de plus, non pas un parent, un ami ou une connaissance mais le Roi.

Personnage de la nation, sa présence à toutes les occasions officielles du pays, ses voeux régulièrement à la nation, à ses chers compatriotes, ses nombreuses visites à l’étranger avaient construit depuis plus de quarante ans, une image inconsciente de proximité, d’appartenance dont la mort venait révéler la nature, la présence, la puissance.

Mon Roi, mon image du Roi existait dans une mesure qui dépassait mes repères, me surprenant par sa force, par l’émotion de tristesse qui m’envahissait.Tous les médias francophones parlaient de son règne, de son action, de ses communications, de sa vie publique et personnelle. Déjà d’anciens films, d’anciennes  vidéos, d’anciennes images meublaient les chaînes de télévision belge. Notre roi s’était éteint, terrassé par le coeur. Toutes ses images s’effondraient et me laissaient une vide profond dans les tripes et le coeur. Mon roi n’était plus. Et moi, à la veille de mon demi-siècle, je mouillais mes yeux d’enfants, d’orphelins. Du ventre, à travers la poitrine, le cou, le visage, je percevais une montée lente de larmes et leurs traces mouillaient par un léger ru, le long de mon nez, ma figure défaite.

L’émotion était là. Sans pudeur aucune, simplement comme un enfant, j’alimentais deux traînées de larmes.

Cet inconnu, jamais rencontré sinon par médias interposé, ignoré de ma conscience, éliminé parfois quand son discours s’allongeait trop à mon goût, cet étranger occupait un espace que je n’imaginais pas. Mes perceptions étaient sens dessus dessous. Cet inconnu m’avait relié à lui, mystérieusement. Sa vie repassait sur l’écran, ravivait d’ancienne images entrevues dans les journaux ou les actualités sans que je puisse y apporté quoi que se soit de concret.

Les témoignages pris sur le vif, les premières fleurs déposées dérisoirement aux grilles du palais dans le recueillement et la discrétion, apportaient leurs émotions d’enfants, d’adultes et redoublaient les miennes. Le père de la nation est mort, la nation est orpheline. Je suis en manque, je suis orphelin au premier degré, au second degré.

Voila, ces circonstances me ramenaient à Juin 64, quelques trente ans plus tôt vers la même période, vers les vacances qui me faisaient en ce temps là, orphelin de père. Toutes les larmes, contenues depuis ce jour là au moins, semblaient en une fois avoir submergé le barrage inconscient dressé pour retenir mes sentiments d’adolescent, mes sentiments enfouis sous une carapace, quelque part là, en dessous, depuis la mort de papa. Etait-ce cette perte profonde et déroutante qui enfin cheminait vers l’acceptation et le deuil. Etait-ce ce père qui m’avait façonné, et influencé, que j’avais copié pendant des années qui réclamait son lot de larmes ? Ma raison chancelait sous l’émotion, mais percevait néanmoins clairement ce double niveau de la fonction du père.

Par le deuil de la nation, par la mort du roi, j’entrais dans le deuil de ma famille, dans mon deuil pour Papa.

Cet abcès jamais vidé de sa substance douloureuse pouvait enfin par ce recours au stade collectif, et cette mort du roi, entrer dans sa maturation et se vider du trop plein de souffrance et d’un deuil renfermé et refoulé.

Les larmes coulaient de mes yeux, des yeux de l’enfant qui n’avait jamais pleuré, tout en apaisant les tensions nombreuses, édifiées au cours du temps, pour étouffer un chagrin trop réel, trop dangereux pour l’équilibre de cette cellule familiale constituée autour de lui.

A qui appartenait ce torrent de larmes, à la mort de tous ceux rencontrés au cours de ma vie, à la mort de tous ceux qui n’avaient pas été pleurés et que de parents en parents, les générations transmettaient. Car si je pleurais le roi, par cette liberté, par association mon père, j’avais aussi l’impression de pleurer d’autres larmes, du passé, d’autres morts. Alchimie mystérieuse de l’inconscient collectif familial qui voit se guérir l’être bloqué à un stade de son évolution. Contes de fées, conte du roi mort qui soulage tous les êtres des deuils non vécus de leur père et qui révèle tous les êtres bloqués dans leur relation au père?

Juillet 93-G2

Vibrations.

Elle était relativement neuve cette sensation. La première fois que j’en avais pris conscience,  c’était lors d’un jeu de balancement. Sans trop savoir pourquoi je faisais aller mon corps d’avant en arrière, me balançant sans doute au rythme de la musique. Imperceptiblement lentement, je cherchais la position d’équilibre celle du pendule dont l’oscillation s’arrête lentement. J’avais aussi en tête, l’image de la petite tirelire de mon enfance qui lorsqu’on glissait une pièce faisait osciller sa tête, quelques secondes en remerciement.

À ce mouvement conscient, volontaire succéda un blanc, moment d’immobilité ou une  nouvelle sensation apparu indépendante de ma volonté. Il y avait comme une flamme en moi partant des sacrés montant dans une sinusoïde immatérielle vers le haut du corps. J’observais l’événement à l’intérieur de mon corps.

Ce mouvement doux, lent immatériel semblait comme limité à hauteur de la ceinture. Le reste du corps n’y était pas associé. L’oscillation douce de gauche à droite semblait indépendante de l’environnement extérieur rempli par la musique et le chant choral, par la méditation aussi pendant l’office de onze heure.

La dernière retraite charismatique avait libéré des émotions au niveau du plexus donné plus de liberté, supprimé certaines tensions. Maintenant la vibration jadis découverte montait plus haut, jusqu’à hauteur des épaules apportant la douceur d’un massage intérieur profond. Un peu d’angoisse de ma part traînait, m’empêchant de laisser le mouvement se développer en dehors de mon contrôle. J’étais sur un chemin inconnu, sans appui intellectuel, dans un autre monde.

Octobre 92 F38

Vieux chagrins.

La cure homéopathique était en route depuis plus de 15 jours et elle atteignait ainsi son point culminant théorique avant de se terminer à mi-novembre.

L’objectif de celle-ci était indéfini, multipiste. Était-ce un traitement de fond un traitement spécifique. Rien n’était sûr sinon les conversations avec le docteur au sujet de la tristesse et de la manière dont je la percevais en moi.

Ce sentiment n’était pas disparu. Sous-jacent, il animait mes humeurs et actuellement mes yeux étaient envahis d’une sorte d’humidité et de froideur.

Était-ce en relation simplement avec la saison d’automne ou avec mes cycles d’humeur ? Pourquoi y avait-il à nouveau de l’humidité dans mon regard ?

Cette vieille tristesse, démon des profondeurs sortait à nouveau la tête pour s’exprimer enfin et dire ce qui n’avait pas été pleuré, crié, vidé.

L’ambiance de la réunion de travail s’était marquée par mon intervention verbale difficile, avec une voix éraillée sous le coup de l’émotion et d’une sourde inquiétude vis-à-vis de ces personnes, réunies autour de la grande table ovale. Mon intervention n’était ni libre, ni souple mais engluée dans un sentiment diffus qui rendait mes yeux rougis et brillants. C’était un jour difficile.

L’émotion passée, une détente de ma voix se manifesta accompagnée de la perception de tension dans mon corps et de la présence de mon épaule gauche dans mon champ de vision latérale. Comme si elle voulait m’interpeller par sa place incongrue. Que faisait-elle si en avant par rapport à l’axe de mes clavicules. Elle me semblait, comme un éperon avançant dans l’océan ou comme une dent de la tenaille que formaient mes deux épaules pour renfermer mon thorax.

Les tensions de mon corps apparaissaient les unes après les autres par surprise, avant de se détendre prudemment une fois, deux fois en route vers la relaxation plus grande ouvrant enfin la porte aux émotions enfouies.

Curieusement les émois de ma fille aînée tendaient dans cette direction. Après le bain de jacuzzi et une de séance de sophrologie, elle aussi rencontrait un sentiment de tristesse qui débordait de son corps détendu.

Comme si l’ensemble de la famille était touché par ce cheminement et par cette épreuve à affronter non dans la fuite ou dans la mise sous séquestre mais dans la rencontre nécessaire d’un sentiment longtemps ignoré entre nous.

Le week-end qui suivit cette perception apporta lui aussi son écho à cette quête sous la forme d’un incident esthétique curieux.

Depuis plusieurs semaines, mon intention était de passer une heure en compagnie de ma plus jeune soeur, pour échanger avec elle au sujet de ses réactions sur le livre « La fille de son père » .

Et ce Dimanche, cela fût possible.Tout était prêt un entretien en tête-à-tête. Les enfants étaient loin, mon beau-frère lavait sa voiture. Nous étions deux pour échanger sur notre cheminement.

À un moment donné de l’échange, elle pris dans sa bibliothèque un livre illustré sur Magritte, qu’elle ouvrit sur « Les eaux profondes ». L’image l’interpellait en lui donnant une impression bizarre, difficile sans qu’elle puisse définir en mots, précis ce qu’elle éprouvait. À mon tour, je fus saisi par une image induite forte, l’ image de Maman. Le rapport était immédiat, la vision forte.

Son être était paralysé enfermée dans un carcan, une gangue, une robe de tristesse. Cette impression  m’avait coupé à ce moment bras et jambes.

À quel moment, à quelle époque. Pourquoi ? Les faits et les motifs étaient obscurs, cachés mais les conséquences étaient visibles et rappelées par la copie de la peinture. L’écho était clair, limpide la sensation de tristesse émanait de ce tableau, émanait de ma mère.  « Les eaux profondes.» me renvoyait l’image de ma mère, remplie de tristesse. Nous avions hérités cet aspect d’elle.

Novembre 92-F 36.