Balade de printemps.

L’atmosphère est étrange, dans cet espace confiné que je découvre, les yeux largement ouverts pour m’imprégner des couleurs sombres et vives, des motifs en construction dont je ne perçois qu’une allure. C’est leur chantier. D’un pas vif, pour éviter toute réactions, toute emprise qui pourrait me valoir un retour de flamme, je traverse.

Une odeur de peinture flotte dans l’air. L’air à respirer n’a pas la pureté que je recherche. Il faut déjà pour cette raison fuir le tunnel qui passe sous la route, couloir devenu insalubre. La force du groupe de jeunes présents, m’interpelle, leur nombre me fait penser à un gang, à une maffia susceptible, nerveuse, opérant de jour, en dehors de toutes leurs habitudes nocturnes, prenant beaucoup de risque dans cette atmosphère lumineuse. Diables sortis de leurs boites, aux réactions imprévisibles qui s’affairent au bord de l’étincelle. Le peuple de la nuit qui s’est réfugié dans l’espace sombre du boyau, pour accomplir ses déprédations sournoises et inciviques. Il vaut mieux, être plus loin, à l’air libre que d’être pourquoi pas, victime d’une réaction épidermique et d’un jet agressif de peinture, comme le ferait avec son dard, la guêpe dérangée de sa trajectoire.

DSCF5969La zone dangereuse est traversée, le bord du lac ensoleillé nous attend pour la ballade de l’après-midi. Les promeneurs sont nombreux, tranquilles, joyeux même sous ce soleil inattendu que l’on a recherché tout l’hiver. La nature n’a pas encore pris son grand départ, elle bruisse, s’impatiente, seul un saule a déjà pris la couleur vert-clair, jaunâtre. Enfin, c’est ainsi que je la voie. Signe d’une végétation qui enfin s’éveille. Sa couleur me ramène aux teintes entre aperçues dans le boyau de l’incivisme, de l’agressivité presque.

Débordement d’humeur qui s’exprime au dépend de la société, d’un propriétaire dont le bien est abimé, d’un promeneur qui cherche la nature et qui reçoit l’image de diables, de formes colorées et agressives. Société qui n’encadre plus la plupart de ses membres et qui se contente d’adresser des règles verbalement ou par écrit dans des médias illusoires mais bien ordonnés. « Le règlement l’interdit, donc nous avons fait ce qu’il fallait faire. Ce sont eux qui ont dépassés les bornes, les vilains. » Et de dégradation en dégradation, la société paie pour les incivilités de quelques-uns.

Est-ce de l’art ? Peut-être, mais de l’art de brute, carré, primaire. Quoique l’année dernière, j’étais revenu pour photographier un de ces éléments de décors qui avait à mes yeux de la valeur. Là, c’était une œuvre d’art, une forme à visage humain, exprimait une émotion, une sensation. Ici, ce jour, c’est autre chose, le style développé se retrouve sur les barrières anti-bruit du chemin de fer, sur des centaines de mètres, couleurs vives et dessins sommaires, tapissent ces parois, agressivement.

Art de contestation, de révolution, d’agression même. Ce travail de groupe, cet envahissement ne satisfait que ceux qui se laissent porter par ce projet. Et si ce groupe n’était pas simplement qu’en exercice pour s’échauffer, se faire la main, pour manipuler ces bombes de couleurs en quantité industrielle presque. Au prix où elles sont, comment imaginer un altruisme, un don. Ils se font plaisir sans doute, s’éclatent dans l’interdit, le choc des sensibilités heurtées et bafouées des passants. D’où viennent ces moyens, ces fonds ? Impossible d’imaginer la gratuité du geste, sinon par une mise à disposition indélicate, par un trafic occulte pour se fournir. Après le tunnel, les bancs publics, le sol, les poteaux seront couverts de paraphes pour s’approprier plus d’espace encore. Les animaux aussi s’approprient une zone de circulation, de chasse par leurs tags liquides.

Art brut, qui ne sert que ceux qui les étalent et que rien n’arrête. Sans doute n’y a-t-il pas de mise en danger de personnes. Mais est-ce un argument valable ? Que cet art reste confiné, à quelques endroits, pourquoi pas mais là, partout non. Il y a bien d’autres voies pour s’exprimer respectueusement.DSCF5131 Le tour du lac se termine, le premier passage sous la route n’est pas le bon. Tiens l’œuvre que j’avais photographié a été recouverte par une autre, d’un style flou. Dommage, là, il y avait un sens à découvrir, une aventure intérieure à mettre en route.

Encore deux cent mètres pour l’autre tunnel. Nous l’empruntons à nouveau. L’atmosphère est toujours la même, le groupe de tagueurs aussi nombreux. Mon ami s’exclame « Cela sent mauvais ! » Sans doute, ce n’est pas l’herbe mouillée, le terreau, l’odeur d’une plante mellifère. C’est une odeur non appropriée à notre balade. Un instant de panique me traverse. Ne va-t-il pas heurter de front ces tagueurs en exercice illégal. Ne les juge-t-il pas ouvertement, sans en avoir le pouvoir. Il n’en faut pas plus pour créer l’étincelle, le conflit. Ce sont des gens aux abois, qui jouent avec la loi, réelle ou imaginaire. Ils ne sont pas fondus dans la nuit, comme souvent. Ils sont à visage découvert, risquant une intervention policière. Théorie du moins car c’est le week-end et à part le stationnement illicite, que contrôle-t-on encore comme gibier financier dans cette commune ? Y-a-t-il à leur égard « le jeu du chat et de la souris » ? En théorie oui, mais finalement non, ils sont furtifs, souples, rapides. Insaisissable même. Vite quitter cet endroit où nous ne sommes rien face à la menace, et surtout motus et bouche cousue, notre mobilité, notre sécurité est à ce prix.

IMG_1482Au dehors du passage, la bande plastique noire, pour stabiliser des palettes, tendue entre deux arbres est devenue un grand panneau. Celui-ci est peint à présent entièrement. Couverts de sigles, de lettres, de contrastes colorés. Sorte de publicité pour une escapade de tagueurs faisant à la société un dernier bras d’honneur éphémère et narquois.

 

 

 

 

 

 

 

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