Ombres, peurs et phantasmes.

Ombre, peurs, fantasmes.

Un nouvel espace dans ma parole s’était mis  en place. Je n’écrivais plus seulement mais j’essayais d’aller au fond des choses porté par les mots dans le travail avec la psy. Était-ce une nouvelle période de grand chambardement ? Etait-ce un temps de mûrissement de quelque chose commencé par les séances de gymnastique Feldenkreis.

En tout cas la plongée de ma plus jeune fille dans son week-end de clown thérapie, m’avait mis en présence, par symbiose, avec mon enfant triste. Si le monde des sentiments, ce qu’on a dans les tripes est comme une piscine, elle m’y avait plongé, entraîné.

Touché à nouveau par cette ambiance, mes humeurs avaient changés de nature, les choses n’étaient plus les mêmes, un vieux chagrin que je ressentais en surface de mes émotions vivait ses derniers jours de maquis. Mes yeux devenaient froids, symbole vivant d’un afflux de larmes et de leur vaporisation.

Mes  verrues, gardiennes de mon cou, avaient disparues comme pour laisser la voie libre aux démons intérieurs. A deux reprises déjà, de mon plexus, sous la côte gauche, comme lancée par une catapulte, une émotion s’était lancée à l’assaut de ma gorge pour s’exprimer mais mon attention vigilante l’avait renvoyée à sa place dans l’endroit où elle avait jeté l’ancre. Une vieille histoire allait surgir de la piscine aux émotions, de mes bas-fonds pour enfin se dire, bientôt, tantôt, demain.

Je vivais à fleur de peau, tout en gardant le contrôle sur un débordement incontrôlable, déjà à l’enterrement de la mère d’une amie très proche, profondément touché par l’émotion, des larmes généreuses avaient coulés lentement sur les joues. C’était comme pour un parent, un proche parent dont je pleurais la disparition.

Puis ce fût l’enterrement d’un cousin (30Avril). La présence de ses petits-enfants venant à l’église avec un tas de jouets, m’avait profondément surpris tant par son aspect inhabituel dans mon expérience que par la justesse de la démarche. N’avaient-ils pas le droit d’y être. Un des enfants, de trois ans courait entre sa mère et son amour tendresse assise du côté des hommes, ne se préoccupant pas du protocole mais de son envie de se faire cajoler, dans son insouciance, il faisait un va-et-vient et touchait, frôlait le cercueil.

Après l’offrande, je me retrouvais par permutation au bord de l’allée. Mon émotion était à son comble et de voir le cercueil si proche à portée de main me rendait encore plus fragile. Par deux fois, un écho intérieur avait résonné puissant, inconnu dans tout mon espace de perception.

« Touche-le, touche-le ».

Qui s’exprimait si fortement par ricochet dans mon intérieur. C’était comme un vieil enregistrement qui avait retrouvé un traducteur impersonnel pour se dire.

L’impression occupait tout mon corps, elle n’était plus cachée dans un coin enfoui, elle était là sous ma raison qui lui demandait de n’en rien faire. Ce n’était pas concevable de me lever pour mettre la main sur le cercueil. C’était incongru, de se lever pour faire le geste, impossible à ce moment de recueillement. Les deux dimensions de la vie et de la mort étaient là, inséparables.  La mort avait frappé le grand-père, la vie coulait chez le petit-fils qui poursuivait à son rythme son va-et-vient. « Touche le, touche le » mais pourquoi et que fallait-il toucher en réalité ou qu’ avait-il fallût toucher. Le mystère était entier mais il avait rapport à la mort et à la vie, à la page qui s’ouvrait, à la page qui se fermait devant moi, à côté de moi.

A la sortie de l’office, la veuve recevait les hommages à la fois distants et conventionnels ou les embrassades chaleureuses et enveloppantes de ses connaissances.

Près de moi, au fond de l’église, ma belle-mère mal à l’aise, me disait en confidence, par quelques mots, combien elle n’avait pu, elle à la mort de son mari, être proche de ceux qui l’entouraient et comment elle avait du fuir ceux qui étaient venus en nombre pour la soutenir.

Oh oui, je m’en souvenais fort bien. Son beau-frère, ses filles la protégeaient de toutes expressions larmoyantes. Il ne fallait pas ouvrir les vannes de l’indicible, du non dit. Comme à la mort de mon père, l’entourage n’était pas intervenu pour percer l’abcès pour laisser s’écouler les larmes oh combien nécessaire.

Au cimetière, en guise d’adieu, de dernier hommage à cet ami, je recevais pour déposer sur le cercueil, un petit bout de feuilles. Les circonstances m’autorisaient à approcher la planche supérieure du cercueil, j’en profitais pour toucher le bois et pour le saluer intérieurement pour une dernière fois, répondant symboliquement à l’injonction mystérieuse, apaisant ainsi la tension dramatique, par ce geste inaperçu. A l’occasion du repas familial, un fait curieux se mis en place. Ma belle-mère, pressée de quitter cette triste ambiance, grâce à ma présence de chevalier servant, endossait un manteau beige ne lui appartenant pas et emportait, les clés de maison et de voiture d’une parente du défunt. Rencontre fortuite, forcée, hasard signifiant sans doute par son niveau symbolique.

Recel de clé, impossibilité d’ouvrir des portes de se mettre en mouvement. Le moment qui nous était donné avait un sens. Après deux heures de route pour aller récupérer ces clés à 100km, je rentrais à la maison pour aller discuter encore avec la personne, accueillie à la maison en vue de l’attente et du retour de ses clés. Elle se consacrait dans ses temps libres aux soins palliatifs. Pour qui était le sens de l’événement pour elle, pour moi, pour Mamy, pour le système familial. Finalement qui était touché???

Le complexe tressé autour de la mort, s’ il existait sous cette forme, était à l’oeuvre. Sans que ma mémoire ne soit fidèle dans l’ordre chronologique des événements, j’entrais manifestement dans la symbolique des événements, comme des pièces de puzzle, les faits, les anecdotes s’accumulaient sans doute pour, dans la synthèse, mettre en forme, en place, un symbole, une image, une question et sa réponse.

Début Juin, un dimanche soir, en rentrant à la maison, le robinet d’eau fit entendre un glou glou de vidange, la pression d’eau était perdue et la canalisation se vidait. D’office, j’attribuais, sans plus, sans contrôle, au réseau la cause de la perte de pression.

Le lendemain après avoir fait ma toilette matinale avec une bouteille d’eau de Spa, je me rendais attiré par une force rompant mes habitudes dans la cave, en toute éventualité  et là je constatais avec effroi la rupture de la paroi en plastic du filtre et la présence de 25 cm d’eau sur le sol. Par mon aveuglement à d’autres causes qu’une défaillance globale du réseau, et de l’éventualité d’une défaillance me concernant moi, et d’une projection vers l’extérieur de ce qui était intérieur, je me trouvais devant une petite catastrophe. Partir au travail n’était plus possible, il me fallait évacuer toute cette eau de la cave. De nombreux objets mouillés étaient hors d’usage. Il me fallait enfin aborder le rangement de ma cave, éliminer les choses inutiles et mettre de l’ordre dans ce fondement et supporter cette odeur de remugle qui flottait dans le garage.

Symbole extérieur d’un travail intérieur à entreprendre ou à mettre en route, rencontre de mon ombre.

Quelques jours plus tard, me rendant à l’arrêt du bus, je regardais par hasard après l’avoir ignoré pendant des mois le bandeau d’affichage lumineux qui en plus des publicités pour des pièces de voiture donnait la date, l’heure et la température. La date du 29 Juin apparu, Oui, tiens me dis-je, c’est le mois de la mort de mon père et j’en ignore toujours la date exacte. A ma grande surprise le nom du saint du jour apparaissait juste à ce moment, c’était Saint Paul, son prénom.

Le fils du voisin est mort lors d’un accident et je n’arrivais pas a décider d’une démarche de condoléances à son sujet pour suivre celle de mon épouse et du fils. Je voulais me précipiter pour lui dire un petit mot de sympathie. Son désespoir était grand, lui aussi ne voulait pas d’un enterrement public. Sa douleur était trop grande. J’écrivais finalement un petit mot que je ne pus glisser moi-même dans  la boite aux lettres même de nuit tellement la crainte m’habitait. Je le laissais lâchement près de la porte sur le sol, comme par oubli, persuadé que mon fils irait pour moi, la glisser dans la boite aux lettres voisines, ce qui se passa.

Juin 98

Anamnèse sympathique

Vous annoncer la nouvelle en ce début d’année 98, m’a paru difficile car je ne tombais pas sur l’adjectif adéquat pour la donner. Les mots désignant les endroits du corps me parvenaient en rafales mais pas avec le sens adéquat. J’avais,en tête le mot spatial, ventral, dorsal, d’autres aussi moins élégant, même caudal me venait en tête. Malgré le tri que j’essayais de faire, des mots incongrus ou incomplets se présentaient. D’ailleurs à ce dernier, il lui manquait la bonne lettre et encore, il ne se rapprochait pas de mon objectif. Il y avait ensuite oral, latéral, nasal. Le bon mot n’était plus loin. Je du alors me rendre à l’évidence, les mots en  » al  » n’étaient pas la solution. Ma première piste d’expression devrait être éliminée. Était-ce un paradoxe qui avait conduit à ce que mes verrues au cou disparaissent, qu’elles n’expriment plus ce pourquoi, elles étaient apparues.

D’abord à la mi-décembre, mon doigt gauche avait montré des indices de mieux être. Sous l’ongle et sur le coté de la première phalange, le champignon s’était essoufflé, avait disparu laissant mon index à l’état neuf. N’était-ce pas sa fonction essentielle, Montrer. C’était aussi parallèlement mettre à l’index, son expression incongrue, la gommer, l’effacer pour revenir à l’aspect lisse que je lui avais toujours connu. C’était le premier pas plutôt le premier doigt qui se retrouvait pareil à lui-même. Qu’est-ce qui l’ avait changé, qui les avaient changées ces taches qui me harcelaient depuis longtemps.

Le long feu des potions prises depuis deux ans au moins. Un événement brusque ravageur, un volte face sous-cutané. Oui et Non. Près de quinze jours avaient été nécessaires à cette mystérieuse activité pour afficher, sur ma main et à mon cou, tout son effet.

Ma vie n’avait pas changé pendant ce temps apparemment. Le mieux était visible, ma main gauche comme neuve s’affichait, auto nettoyée de ses imperfections. Quel avait été le moteur, l’acteur de ce changement, tant souhaité, tant recherché. Les taches n’étaient pas à la fête, ne voulaient pas de 1998, ou ne voulaient pas être vue par un nouvel expert que j’étais prêt à consulter ou même n’avaient-elles pas envie de passer sous les passes magnétiques  d’un quelconque rebouteux.

Sans doute étaient-elles dignes de plus, mais alors de quoi. C’est vrai que leurs bases n’étaient pas maladives comme vous me l’aviez annoncé. Que l’expérience avait prouvé que ce type de manifestation allait et venait à son gré. Mais de quels bois se chauffaient-elles ces verrues qui parallèlement à ces taches sur les doigts, garnissaient d’appendices incongrus la peau de mon cou, sur la pomme d’Adam. N’avaient-elles pas été trop chauffées précédemment par la cautérisation effectuée par le bistouri électrique du deuxième spécialiste, que pour accepter encore d’y passer, chez un troisième larron.

Étaient-elles un second feu comme me l’avait laissé entendre innocemment ou sournoisement une personne d’âge lors d’une conversation banale ?

Qui dans mon entourage, me donnait, depuis le début, des boutons ?

Rien ne m’apparaissait clairement, aucun point de repère ne s’accrochait dans ma mémoire, même la date de la première consultation, avec la photo prise par le dermatologue, n’était plus dans ma mémoire. Leur triumvirat de base comme une langue qu’on tire avait, avec les interventions de la faculté, les médicaments et le temps, explosé en un bouquet de petites aspérités de plus en plus esthétiquement agressives, comme s’il y avait renforcement et éclatement de l’effet principal.

Placées surtout du coté gauche de mon cou, elles avaient après la dernière bataille médicale, pris lentement la poudre d’escampette, ne laissant que des auréoles ovales aux  endroits où leur expression avait été passée par le feu, lors d’un combat inégal.

Leur état d’expression somatique s’était-il rapproché de l’expression orale et verbale?

Étaient-elles le signe annonciateur et l’expression d’une colère bloquée quelque part dans un mouvement corporel au niveau du torse vers l’arrière droit, qui par la gymnastique de Feldenkreis, avait retrouvé un chemin d’ expression libre, dans la voix ? Avaient-elles pris la forme des douleurs musculaires qui s’élançaient depuis cette gymnastique, de l’une ou l’autre vertèbre dorsale, (D9-D10?) dans l’espace du cou ? Était-ce l’irruption de la voix d’un ami d’enfance, sortant du passé qui me replongeait sans préavis dans le souvenir tournant autour de la mort de mon père et dans mon adolescence?

Était-ce l’acceptation d’une collègue dans mon espace de bureau qui ne justifiait plus ces pousses épouvantails. Toutes les hypothèses se bousculaient dans mes pensées, sans pouvoir par le biais d’un détail, devenir la raison, les causes de ces expressions corporelles incongrues.

Mais, l’essentiel n’était-il pas de retrouver enfin un cou anonyme.

Janvier 98

Sinusite quand tu nous tiens.

La sinusite maxillaire de la dernière envahissait notre espace familial. Vu sa difficulté a respirer par le nez, elle faisait des efforts bruyants excessifs pour que l’air coule dans son système respiratoire. Les médicaments aidaient peu, ne solutionnaient pas le problème et ses maux s’éternisaient. Que faire pour vraiment et définitivement la sortir de cette difficulté.

Par la médication sans doute mais ne fallait-il pas aussi aller plus loin, frapper plus juste en ne mettant pas tous nos espoirs dans une molécule médicamenteuse.

D’ailleurs, elle n’était pas seule à souffrir du nez. Sa mère avait la « pole » position, le pompon pour les difficultés nasales. Chaque nuit depuis que je la connaissais, elle devait vu sa rhinite permanente, à l’aide d’un spray ou de gouttes débloquer la situation inconfortable qui l’empêchait de respirer à l’aise. En moyenne, une fois par semaine, j’étais d’ailleurs réveillé par les bruits accompagnant la manoeuvre de réouverture du sillon nasal.

A mon tour pendant des années dès mon adolescence, j’avais du effectuer traitement sur traitement pour essayer d’arrêter ce nez qui n’en finissait pas de couler dans ma gorge et que de manière disgracieuse, j’étais obliger de vider par un crachat honteux dans un mouchoir ou derrière un arbre. Aucune poudre magique n’avait mis fin à cette éternelle source d’ennui et d’étonnement pour ceux qui entendaient l’effort nécessaire pour récurer ma voie nasale par le fond de la gorge.

Etait-ce une simple histoire de pollen, de poussières, d’acariens. Mystère, hypothèse, une affaire d’hérédité. Sans doute. mais qu’elle hérédité, pour quel sens des choses. Physiquement s’en tenir aux microbes, aux agents extérieurs me semblait une hypothèse réductrice.

Pourquoi ne pas examiner la piste du vieux chagrin, caché, tapis dans l’ombre du passé et qui cherchait avec persistance à être reconnu, a émerger de sa quarantaine par tous les moyens, par ce moyen. N’est ce pas d’ailleurs un symptôme typique d’un chagrin profondément vécu que d’entraîner un vif encombrement  qui bouche le nez. N’est ce pas bien connu qu’il trinque dans ces circonstances  de deuil, et qu’il réclame la présence d’un mouchoir, si possible accueillant.

Piste improbable, impossible peut-être dans l’esprit du commun des mortels, de la faculté. Réductionnisme, mécanisme. Pourtant cette piste ne serait-elle pas la piste de la guérison.

Mon nez s’était tari lui aussi un jour lorsque bien après mon mariage, j’ai accepté de me livrer à mes sentiments, pour laisser sortir ce qui devait sortir. Ne devait-elle pas elle aussi, à chaudes larmes vider ses tristesses, accumulées quelque part pour quelqu’un ou quelque chose qui lui était cher.

Cette sinusite avait débuter à la Toussaint, à partir du moment où une énorme boule de petites fleurs de chrysanthème, avaient été introduite dans le living. L’idée que celle-ci était la cause du problème semblait partagée par la famille. Ne fallait-il pas alors suivre la piste non pas de l’objet mais du symbole de l’ objet. Fleurs d’accompagnement des morts, source de tristesse pour elle. Ces pomponnettes n’étaient pour moi que l’expression d’une beauté intrinsèque, explosante de jubilation, d’une beauté neuve. Ces fleurs nouvelles sur le marché ne portait pas la tristesse symbolisée par les boules blanches des traditionnels ornement des cimetières de mon enfance.

Les symboles de mon passé, affrontaient son présent. Comment séparer ses émotions des miennes, comment lui faire exprimer ses émotions personnelles dans cette période sensible où chacun doit affronter ses douleurs personnelles pour ses chères relations.

Etait-ce possible de parler de ces profondeurs, de ses peines enfouies pour les libérer alors que l’exemple de sa mère lui disait de ne pas se laisser aller en aucune manière à l’expression de ses émotions. N’aide t-elle pas ainsi par contagion erronée à sa mère, éviter d’ affronter ses pleurs profonds.

Bien sur après l’ambiance de la Toussaint, les émotions se feront moins vives et les médicaments aidant l’on retournera à la position d’équilibre, jusqu’au prochain deuil, jusqu’à la prochaine perte.

Dire sa peine profonde n’est pas encore la liberté entière de notre milieu familial, si le père s’en tire ne faut-il pas encore protéger la mère et suivre l’exemple des tantes.

G43-1/96